vendredi 2 décembre 2016

Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby

J'ai découvert Valentine Goby il y a quelques mois, grâce à la lecture de Kinderzimmer, un petit choc littéraire. Valentine récidive avec Un paquebot dans les arbres, sur un sujet éloigné de son précédent roman, et qui a reçu un très bon accueil auprès des lecteurs et de la critique. 


Le synopsis

Mathilde aurait dû être un garçon. Depuis sa naissance, elle est le ptit gars de son père Paulot, figure incontournable de La Roche, où il tient un bar avec Odile, sa femme. Alors que Mathilde fait les 400 coups dans l'espoir d'attiser l'intérêt de son père, Paulot est frappé par la tuberculose ; bientôt, Odile à son tour est touchée. Leur statut de commerçant fait de Paulot et Odile des oubliés de la Sécurité Sociale, si bien que les soins les ruinent, jusqu'à leur internement dans un sanatorium, tandis que les enfants sont envoyés dans des familles d'accueil, les poussant hors de l'enfance avant l'heure. 

Mon avis

Je suis près de penser qu'Un paquebot dans les arbres était le grand roman de la rentrée littéraire à ne pas manquer...

Il faut en général quelques pages (qui peuvent, chez Stendhal, aller jusqu'à une centaine!) pour "entrer dans un livre", comme on dit, et s'immerger dans ce petit monde dont on ne sait d'abord rien. Une gageure se présente aux écrivains actuels : il est impératif, et même vital, de séduire le lecteur sans délai, car si l'on clame à qui veut l'entendre que la lecture est le passe-temps favori des Français, il ne faut pas perdre de vue que le volume moyen lu, rapporté à la foule des possibilités de lectures, implique un choix drastique, et supporte mal un mauvais aiguillage (les sondages, dont je ne vous dis pas tout le bien que je pense, indiquent à la grosse que les Français lisent 14 livres par an - ce qui me semble beaucoup -, ou encore, que plus de la moitié d'entre eux lisent entre 1 et 9 livres par an - plus réaliste, je crois-.). Donc, je disais : l'écrivain contemporain tâche de plaire dès les premières pages, et même dès les premiers mots.
Ce qui se traduit quelquefois malencontreusement par une dérive vers le sensationnel, la provoc, tout ce qui peut aiguiser la curiosité du lecteur (à l'instar du premier chapitre de La fille de Brooklyn, qui était...naze et non avenu).
Ce qui m'a semblé remarquable, dans le roman de Valentine Goby, c'est la facilité avec laquelle je suis "tombée dans le roman", presque instantanément, ressentant d'emblée une empathie formidable pour Mathilde et les siens. Et pourtant, pas de sensationnel, pas de gros mots, pas d'excès aguicheur.

On fait donc connaissance avec Mathilde, et l'on sait d'elle avant toute chose ce lien indéfectible et paradoxal qui la lie à son père, son besoin instinctif de gagner l'attention, la tendresse du paternel, quitte pour cela à manquer de se rompre le coup, à prendre tous les risques.
La relation entre Mathilde et Paulot, si elle est au cœur du roman, n'est pourtant pas la seule : il y a cet amour fou qui unit Paulot et Odile, jusque dans l'indigence, et les amitiés passagères, décevantes, ou au contraire qui se révèlent robustes, dans un contexte passionnant, celui des années 1950, à la veille de la guerre d'Algérie et tandis que les revendications grondent.

Le regard de Mathilde se transforme peu à peu, au gré des pages et de ce qu'elle endure. Une sorte de ressentiment s'instaure à l'égard de sa grande sœur Annie, que les événements ont relativement épargnée ; à l'inverse, son dévouement pour son petit frère Jacques (lol, un enchaînement dont il ne faut point rire, l'heure n'est pas à la plaisanterie...) est exemplaire, et contribue à rendre Mathilde adulte avant l'heure.

Ce qui fait du roman de Valentine Goby un grand roman, ce pourrait être le style, ce pourrait être la richesse des caractères en présence, ils y participent d'ailleurs, sans le moindre doute. Pourtant, ce n'est pas ce qui m'a le plus profondément marquée. Non, ce qui m'a médusée, c'est le talent avec lequel l'auteur met en perspective une mutation sociale à travers la mise en place de la sécurité sociale au XXe siècle, et conduit le lecteur à prendre conscience de ce qu'il y avait là d'incertain, alors même que cela constitue pour nous une évidence absolue. Paulot et Odile, en 1950, sont laissés pour compte, ils ne sont pas salariés, et à ce titre, n'ont pas de protection sociale, et sont démunis face à la maladie qui les ronge. La sécurité sociale est cette providence que Mathilde va rechercher, ce qui aurait pu changer le cours de sa vie.

On assiste au combat de Paulot peu à peu perdu et pourtant acharné ("Je suis pas mort"), mis au regard de celui de l'OAS en Algérie (" L'OAS refuse l'inéluctable"), et le parallèle remue le lecteur, lui ferait monter les larmes aux yeux. Car pour tous, la possibilité d'une issue heureuse est refusée.

Le récit est profond, douloureux, léger aussi par moment, coloré, saisissant.
J'adhère, j'adore, je voudrais que tout le monde lise Un paquebot dans les arbres.

Pour vous si...
  • Vous voulez me faire plaisir (et en plus c'est vous qui me remercierez après).
  • Vous êtes un peu perdu parmi les romans de l'automne, et vous demandez sur lequel porter votre dévolu. Celui-ci sera un très bon choix.

Morceaux choisis

"Odile supporte toute encore : son homme faible, l'épicerie, la maison, elle travaille tout le jour sans ciller, patiente, tenue ; tout sauf l'alcool. Quand elle surprend Paulot en train de boire elle brise son verre. Mathilde l'a vue, depuis le fond u bar où elle fait ses devoirs. Paulot ne dit rien. Baisse les yeux sur les bris transparents. Puis il se verse une limonade. L'image fend le cœur, Paulot devant la limonade, regardant le verre comme Mathilde fixe le blanc de son cahier en classe après qu'elle a reçu une mauvaise note. La page de cahier, le liquide jaune pâle, y caser toute la honte. S'enfoncer dans le jaune, dans le blanc, échapper aux regards, ne pas voir pour ne pas être vu, un stratagème de gosse."

"_Tu as entendu parler de Sékou Touré?
_Non.
_Le président de Guinée.
La Guinée. En AOF, elle croit se rappeler.
_Il y a trois ans il a refusé que son pays reste dans l'Union française et a demandé l'indépendance. On l'a pris pour un fou, on lui a dit que les conséquences économiques seraient terribles pour son pays. Il a répondu : mieux vaut la liberté dans la pauvreté que la richesse dans l'esclavage.
Est-ce qu'on peut être libre sans argent? Mathilde le sait, la pauvreté est une prison. N'empêche ; elle a voulu son émancipation, préférant la misère aux tyrannies de la veuve et de l'assistante sociale."

"On pourrait rire, vu de 2012, de cette joie intense qui saisit Mathilde à l'instant où elle déplie la fiche de paie, lisant et relisant ces deux chiffres à virgule qui changent toute sa vie, tandis que les mains de son père pèlent à cause des antibiotiques et que de grosses cavernes s'ouvrent dans son poumon. C'est le plus beau jour, c'est certain. Plus tard d'autres joies viendront en concurrence mais aucune n'altérera, rétrospectivement, l'intensité du jour radieux de la première cotisation à la Sécurité sociale: elle tient à distance les spectres de la mort et de la dépendance. Et tu feras quoi avec ta première paie, hein? S'ils savaient. Ce sera magnifique : elle ira chez le dentiste."

Note finale
5/5
(coup de cœur)

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