lundi 5 novembre 2018

Château de femmes, Jessica Shattuck

Jessica Shattuck est écrivain et vit aux Etats-Unis.
Château de femmes est son troisième roman.


Libres pensées...

En 1938, en Allemagne, Marianne fait la rencontre de Benita, la fiancée de son ami d’enfance Connie, lors d’une réception donnée dans le château de sa tante par alliance, la comtesse von Lingenfels. La politique menée par Hitler divise les Allemands, et parmi eux, Marianne, son époux Albrecht et Connie font partie de ceux qui lui sont réfractaires.
Sept ans plus tard, en 1945, Albrecht et Connie ont disparu, Marianne et Benita sont devenues veuves de résistants, et ce n’est qu’à force de persévérance que Marianne retrouve Benita et tâche de tenir la promesse faite à Connie, de protéger son épouse et son enfant s’il venait à lui arriver quelque chose. Dans l’Allemagne d’après-guerre, les deux femmes, bientôt rejointe par Ania, une autre femme de résistant au passé trouble, sont confrontées aux découvertes des camps, à la solitude et à l’indigence, et aux choix qu’elles peuvent faire pour continuer à vivre entre fantômes, poids de leurs propres traumatismes, et questionnements éthiques.

Château de femmes est un roman fleuve, qui propose de suivre trois protagonistes sur un peu plus d'un demi-siècle (de 1938 à 1991). Je vous mentirais si je vous disais que je n'ai pas vu passer ces 464 pages ; en dépit d'une écriture relativement agréable, j'ai parfois ressenti des longueurs.

Cependant, ne perdons pas de vue que le sujet, pourtant très connu, a le mérite d'être abordé ici sous un angle inhabituel : un point de vue allemand - ce qui est assez rare, car la littérature, comme l'Histoire, bien que moins systématiquement, raconte souvent l'histoire du point de vue des vainqueurs, si bien que l'on peut avoir l'impression que la résistance représentait 90% de la population de l'époque, inexactitude ô combien aberrante -, et bien que les protagonistes appartiennent au camp des opposants à Hitler, il est aussi intéressant que le récit se centre sur trois femmes.

Ces femmes, Marianne, Benita et Ania, évoluent dans des situations extrêmes, aux prises avec des décisions lourdes : alors que Benita souhaite épouser un ex-nazi repenti, Marianne le somme de renoncer à elle, au nom de la mémoire de Connie. Il n’y a pas de réponse simple aux situations décrites, si bien que les personnages n’ont rien de manichéen, et portent chacun leur part d’ombre et leurs doutes. Les hommes autour d'elles forment une galerie de personnages secondaires évoluant en marge du récit, bien que certains d'entre eux, même morts, restent très présents.

J'ai été intéressée par l'approche de sujets complexes - la mémoire, l'identité allemande et les conséquences du nazisme sur cette dernière -, qui ne verse pas dans la facilité ou les bons sentiments.
Aussi, je recommande la lecture de ce roman de Jessica Shattuck, mais vous alerte sur l'existence de quelques longueurs qui pourraient en décourager certains... 

Pour vous si...
  • Vous n'êtes jamais rassasié de récits sur "WWII", comme on l'appelle par son petit nom.
  • Vous ne vous consacrez qu'aux romans qui passent haut la main le test de Bechdel. 

Morceau choisi

"Au lieu de quoi, elle sert le bras de Mary en appréciant sa bonté. Sa compréhension. C'est la raison pour laquelle les gens ont des enfants, même quand ils croient que le monde court vers l'enfer, même quand la vie n'est plus qu'incertitude. Dans l'espoir d'être compris."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 15 octobre 2018

La révolte, Clara Dupont-Monod

Clara Dupont-Monod est journaliste et écrivain. Dans son dernier roman, La révolte, elle revient sur le personnage d'Aliénor d'Aquitaine, qui faisait déjà l'objet de son précédent roman, Le roi disait que j'étais diable, que je n'ai pas eu le plaisir de lire mais auquel je risque de m'atteler très bientôt. 


Libres pensées...

Richard Coeur de Lion fait le récit de sa mère, Aliénor d'Aquitaine, reine de France puis d'Angleterre, mariée à Louis VII dont elle se détourna et obtint le divorce, avant de se remarier à Henri II de Plantagenêt, futur roi d'Angleterre.
Elle lui donna huit enfants.
Mais le roi entendait régner seul, et fit preuve de peu d'égard envers l'Aquitaine, la terre de sa femme, où il se fit des ennemis.
Négligeant ses trois premiers fils, adorant le dernier, Jean, Henri II fut un guerrier écrasant tout sur son passage.
Et puis, un jour, Aliénor ordonne à ses fils de renverser leur père. C'est le point de départ du roman, avant que l'histoire entière ne se déroule, depuis le mariage d'Aliénor et Henri II jusqu'à ce soulèvement, qui donnera lieu à l'emprisonnement d'Aliénor pendant quinze ans, une peine qui ne suffira pas à la soumettre.
Des années plus tard, Richard vient à bout de son père et devient roi. Mais, bien sûr, là n'est pas le fin mot de l'histoire...

Je me suis complètement laissé aspirer par le récit des aventures d'Aliénor d'Aquitaine et de Richard Coeur de Lion.
Les débuts m'ont peut-être fait douter un poil, la narration au présent, depuis le point de vue de Richard, dans une langue très simple, des phrases courtes et neutres, cela m'a un peu déstabilisée. Et puis, peu à peu, l'Histoire prend le pas, les forces en présence sont esquissées, et l'on comprend les enjeux de pouvoir qui mobilisent Aliénor, son mari et ses descendants.

La relation entre Richard et les différents protagonistes sont tour à tour évoquées, parfois au moyen d'apostrophes qui lui sont adressées dans une lettre fictive par exemple, par son père, sa mère, son frère, sa promise Aélis... Approche qui permet de constituer peu à peu la galérie des personnages qui peuplent ce récit épique, et de leur donner la parole, un instant au moins.

Mais le roman est davantage celui d'Aliénor d'Aquitaine que celui de son fils, Richard Coeur de Lion. On devine la fascination que ressent l'auteur pour cette figure historique, fascination qu'elle nous transmet peu à peu à travers le récit de son courage, de ses ambitions, de son inflexibilité.

Ainsi, La révolte est un livre à dévorer pour raviver ses souvenirs de cours d'histoire, et remettre en pièce les pièces du puzzle, mais aussi pour son écriture fluide, abordable, et pour les anecdotes historiques rapportées çà et là, qui contribuent à peindre un tableau de cette époque lointaine, qu'il peut, au premier abord, être difficile de se représenter.

Amoureux des romans historiques avec une touche romanesque, n'attendez pas, La révolte vous tend les bras !

Pour vous si...
  • Vous reconnaissez les noms de certains personnages de Robin des Bois (Richard Coeur de Lion et son frère Jean), et ça vous donne envie de savoir ce qu'ils ont fait d'autre que de respectivement se barrer en croisade et piller le pauvre peuple de Sherwood
  • Vous avez visité l'abbaye de Fontevraud et avez même dessiné les noms d'anarchistes bien connus pour les projeter sur les murs de l'édifice

Morceaux choisis

"Que le Plantagenêt couche avec d'autres, elle n'en a cure. Elle-même ne s'interdit rien. Mais aimer, c'est autre chose. Elle croit profondément en l'honneur, la loyauté, la parole donnée. Ils valent plus que la vie. Je m'oblige à voir son exigence comme un mur épais qui protège ces hautes notions. Les grands rêveurs sont les êtres les plus durs que je connaisse."

"Barberousse met pied à terre. Il a soif. Il se sent faible. Il entre dans l'eau. Il est surpris par le courant. Des mains froides frappent à l'arrière de ses genoux. Il tombe. Le courant pèse sur sa nuque, l'entraîne au fond. Se débattre ne sert à rien. Le poids de l'armure achève le travail. C'est fini."

Note finale
4/5
(très cool)

vendredi 12 octobre 2018

Le club des pauvres types, Jonathan Curiel

Et voilà, j'attaque les archives ! Un roman prêté par Nombre Premier il y a plus de deux ans, et que j'ai honteusement laissé attendre dans ma bibliothèque au lieu de lui restituer après un délai raisonnable, disons, deux à trois mois. Il était franchement temps de m'attaquer au Club des pauvres types


Libres pensées...

Paul vient d'emménager avec Claire. Après quatre ans de relation, il lui était devenu impossible de repousser encore l'échéance. Rapidement, il réalise l'erreur commise, la place prise par Claire, physique ou symbolique, qui voudrait même s'arroger le droit de choisir la déco et de virer ses meubles. Autour d'eux, des couples qu'ils regardent en coin, qui se marient, ont des enfants, et renforcent la pression exercée sur notre malheureux Paul. A la faveur d'une soirée entre "conjoints", les hommes décident de se liguer pour résister à la gente féminine, à son despotisme et aux injonctions sociales dont ils ne peuvent plus : ils fondent le Club des pauvres types, dont l'ambition est de se serrer les coudes entre hommes pour soutenir les plus faibles psychologiquement, et repousser les assauts de leurs compagnes voraces.

On peut sourire du synopsis, et d'ailleurs, la lecture du roman invite très souvent au sourire, au moyen de situations cocasses, et surtout d'une plume décomplexée, qui se plaît à utiliser un jargon très administratif appliqué aux situations de la vie conjugale courante, créant un décalage amusant.

On peut aussi sourire des similitudes que l'on peut trouver entre ce que vivent Paul, Claire et leurs amis, et ce que l'on peut vivre lorsque l'on passe la trentaine et que l'on est issu des classes moyennes d'un pays comme la France.

Pourtant, je dois bien dire que cette lecture n'a pas fait que me faire sourire. Au-delà de la satire sociale, elle m'a naturellement porté à m'interroger sur la part de "vrai" dans ce qui est relaté : faut-il voir les hommes comme des victimes de la pression sociale et de la pression féminine, des êtres voués à renoncer à leur bonheur (qui est rapidement incarné par la possibilité du couple, combiné à un quotidien d'adolescent mal dégrossi vivant dans un taudis et multipliant en parallèle les conquêtes charnelles sans conséquences) pour celui de leur conjointe (rapidement incarné par l'emménagement / demande en mariage romantique au restaurant avec une bague dans une flûte à champagne / mariage dans un cadre bucolique et cependant raffiné / mise en route d'un bébé puis d'un autre), et de la société qui les supplie d'y accéder ?
Est-ce que l'homme qui a déçu sa compagne n'a pour seul moyen de la "récupérer" (comme on récupère un aspirateur cassé qu'on a un peu trop vite mis en vente sur le bon coin et qu'on regrette éperdument) que de lui concéder la demander en mariage en lui promettant de l'engrosser ? Est-ce que ce n'est pas censé être une décision qui se prend à deux de plein gré et qui s'assume, plutôt qu'une monnaie d'échange ?

D'une certaine manière, le récit fait des pérégrinations d'un trentenaire peu stimulé par le schéma social classique est sinistre.
En le lisant, la colère couvait en moi, envers l'un et l'autre des protagonistes, et je n'avais envie d'être ni Paul ni Claire, aucun n'avait gain de cause, ils m'apparaissaient tous deux comme des gamins capricieux ayant la maturité d'un bouchon de liège, insoutenablement auto-centrés et puérils (Paul en particulier, il faut bien le dire, car c'est lui dont on suit plus précisément les tribulations).

Alors, l'idée d'un club des pauvres types, ou des pauvres nanas, on ne peut que la prendre au deuxième degré et la trouver drôle, révélatrice des questionnements que l'on se pose à trente ans quand on n'a vraiment aucun problème dans sa vie.

Sinon, on peut aussi se dire que, si c'est ce qui représente l'état actuel de notre civilisation, et bien pourquoi ne pas s'organiser pour s'éteindre au plus vite, parce que perpétuer une espèce qui en arrive à ce genre de comportements fuyants et égoïstes, je vous avoue que c'est au-delà de mes forces.

Pour vous si...
  • Vous aimez rire du milieu petit-bourgeois parisien dont vous êtes un digne représentant, sans trop réfléchir à ce qu'il y a derrière
  • Vous aimez secrètement les récits de vie qui vous semblent affligeantes
Note finale
2/5

jeudi 11 octobre 2018

Debout-payé, Gauz

Je vous parlais il y a quelques jours d'un réjouissant nouveau club lecture entre copines dans le cadre duquel j'ai pu lire Les amnésiques, et dont le deuxième livre du mois est Debout-payé, écrit par Gauz, photographe, scénariste et directeur d'un journal en Côte d'Ivoire. 


Libres pensées...

Debout-payé raconte le quotidien des hommes exerçant en tant que vigiles. Ils sont le plus souvent immigrés, noirs, disposant de peu de ressources, et le métier de vigile est l'un de ceux qui leur ouvre les bras. Dans les grandes surfaces comme dans les petites boutiques parisiennes, ils sont payés pour passer la journée debout, doivent traquer les vols et l'ennui, et n'ont guère de perspectives d'amélioration de ce quotidien répétitif et morne. Certains, comme Ossiri, étudiant ivoirien sans papiers, sont arrivés là en suivant le mirage d'une vie meilleure, où ils pourraient devenir quelqu'un, gagner de l'argent et subvenir aux besoins de leur famille restée au pays. Arrivés en France, ils s'entassent dans des logements insalubres, se contentent de petits boulots quand ils en trouvent, voient leurs espoirs s'éteindre, alors qu'ils côtoient, depuis la boutique Camaïeu de Bastille jusqu'au Sephora ou au Virgin Megastore des Champs-Elysées, une certaine image luxueuse de la France.

La forme du roman est inattendue : après avoir assisté à l'entretien de recrutement de nouveaux vigiles, l'auteur nous propose un florilège des moments du quotidien d'un vigile : des bribes d'une conversation entendue chez Camaïeu, une ébauche de typologie des clients, la radio qui défile en boucle, toutes sortes de petites choses qui distraient le vigile, qui s'accumulent et forment sa journée que menace un ennui cuisant.

Puis, on fait la rencontre de Ferdinand, et d'Ossiri, tout juste arrivé de Côte d'Ivoire, qui trouve un poste de vigile aux Grands Moulins de Paris, et croise la route de Kassoum.
De nouveau, l'auteur nous plonge dans des petits paragraphes qui constituent ensemble la mosaïque de l'expérience de vigile, cette fois dans le magasin Sephora des Champs-Elysées.

Le récit de Gauz rejoint ceux qui donne à voir la cohorte des invisibles, ceux auxquels on ne donne pas la parole, les oubliés de la représentation sur l'espace public. Nous avons tous déjà croisé le chemin d'un vigile, intériorisé qu'il s'agissait fréquemment d'hommes noirs, sans doute immigrés, sans vraiment nous arrêter à leur sort, sans nous demander comment l'on peut faire, pour rester debout toute une journée, engoncé souvent dans un costume, à tâcher de devancer les combines des voleurs en cabine ou en rayon, à se fondre dans un décor sans âme, à attendre la fin de la journée et la fin du mois.

Le ton employé par l'auteur est satirique, créant un drôle de sentiment parfois à la lecture, dans la mesure où il serait facile, au contraire, d'adopter un ton grave pour relater certains pans du parcours des hommes dont on suit l'histoire. Cette approche présente cependant l'intérêt de rendre tangible cette réalité, de montrer comment se traduit le métier de vigile, à travers ces mille petites choses qui occupent l'esprit un instant, qui reflètent l'habitude de la façon dont s'organisent les magasins où travaille le vigile. D'une certaine façon, elle crée une proximité entre le lecteur et les protagonistes, car l'on reconnaît des mécanismes, des réflexes de pensée communs, ainsi le vigile prend corps devant le lecteur qui n'a peut-être jamais vraiment fait attention à lui, dans la vie réelle.

Debout-payé est un récit à la fois mordant et sensible, une satire sociale qui révèle le sort de ceux qui sont là sans qu'on ne les voie vraiment, de ceux qui n'apparaissent jamais en héros, et pour lesquels il n'existe guère de perspectives de changement. Derrière ses airs humoristiques, c'est une peinture de l'injustice sociale dans un pays qui se targue d'être celui de la méritocratie.


Pour vous si...
  • Vous vous demandez ce qu'il y a à dire sur les vigiles
  • Vous n'êtes pas un grand fan d'Anna Gavalda

Morceaux choisis

"Entrés chômeurs dans ces bureaux, tous ressortiront vigiles. Ceux qui ont déjà une expérience du métier savent ce qui les attend les prochains jours : rester debout toute la journée dans un magasin, répéter cet ennuyeux exploit de l'ennui, tous les jours, jusqu'à être payé à la fin du mois. Debout-payé. Et ce n'est pas aussi facile que ça en a l'air."

"Le vigile est toujours à la recherche d'une épithète pour qualifier le mélange d'odeurs que donne un pet nauséabond lâché dans le rayon des parfums pour femmes."

"Sur les Champs-Elysées, le Virgin Megastore [RIP] se trouve au-dessus du Monoprix. Le plafond des surgelés est le plancher du rayon des livres. Le filet de cabillaud surgelé d'Alaska prédécoupé Queens Oceans, juste en-dessous d'un Anna Gavalda : rencontre des fadeurs."

"Dans les milliers de films d'action et de séries B réalisés depuis L'Arrivée d'un train en gare de la Ciotat, aucun vigile n'a jamais été un héros. Au contraire, ce sont eux qui meurent très vite et de façon anodine dans les plans d'attaque que monte le héros pour arriver à la grande bataille contre le méchant dans la scène finale.
Dans le Scarface de Brian DePalma, la scène finale l'attaque de la maison de Tony Montana, est un parfait exemple de massacre de vigiles au cinéma."


Note finale
3/5
(édifiant)

mercredi 10 octobre 2018

Une mère modèle, Pierre Linhart

Une mère modèle est le dernier premier roman de la session de début d'année des 68 premières fois, reçu cet été, et qui m'attendait gentiment dans ma bibliothèque.
L'auteur, Pierre Linhart, est scénariste et réalisateur. 


Libres pensées...

Florence est répétitrice de chant. Son conjoint, William, est professeur de littérature, et vit six mois par an aux Etats-Unis. Pendant cette période, elle s'occupe seule de leur fils Joachim, avec lequel elle entretient une relation complexe. Le jour où Joachim rencontre Moussa, qui devient son ami, Florence projette sur cet enfant de 10 ans une foule de sentiments qu'elle n'a pu projeter sur son fils, entreprend de lui apprendre le piano, de lui faire des présents, sous l'oeil accusateur de son fils, et bientôt de William.

Drôle d'histoire que celle d'Une mère modèle !

Le récit s'ouvre sur une famille confrontée à un choix - quitter Paris pour s'installer à New York, ou garder une vie partagée entre les deux continents -, mais qui semble tout avoir pour être heureuse, et à mesure que les pages se tournent, elle apparaît de plus en plus fragile, de guingois.

L'intrigue est vécue depuis le point de vue de Florence en particulier, qui s'interroge, se sent seule, a des élans envers Moussa qu'elle analyse après-coup, elle devine cette envie de le sauver, son incompréhension du caractère capricieux et gâté de son fils, elle peut démontrer par moment une certaine clairvoyance à l'égard de la situation et de ses propres actes.

Mais elle agit aussi inconsidérément : s'engage dans un adultère alors qu'elle donne l'impression d'être très amoureuse de son mari, réagit parfois vivement, a des mots durs envers son fils...

On devine rapidement la double personnalité de cette protagoniste déchirée par la voix intérieure qui la pousse à compromettre ce qui constitue son équilibre.

Face à elle, deux petits garçons avec leurs propres maux, leurs propres égoïsmes et leurs propres besoins d'amour et d'attention, qu'il s'agisse de Joachim, sur lequel Florence pose un regard défiant, ou Moussa, auquel elle donne raison d'instinct.

Le lecteur peut être dérouté par cette histoire atypique, d'une mère qui se défie de son propre enfant, qui lui en préfère un autre, et qui est consciente de l'injustice de la situation, qui fait sa propre introspection et se condamne la première.

En arrière-plan, la dislocation d'une famille actuelle où chaque membre est en proie aux affres de l'éloignement et de la solitude. Ce roman m'a laissé de l'amertume, comme un goût de tristesse qui ne s'explique pas.


Pour vous si...
  • Vous vous demandez bien qui a décidé qu'il fallait aimer ses enfants, et les préférer aux autres
  • Vous seriez du genre à laisser sa chance à Michel

Note finale
3/5
(cool)

mardi 9 octobre 2018

Quand Dieu boxait en amateur, Guy Boley

Guy Boley a eu le privilège d'intégrer la sélection d'automne des 68, alors que son livre est un deuxième roman, après le foudroyant Fils du feu qui m'avait époustouflée. Tant mieux, car les règles sont aussi faites pour être contournées quelquefois (sauf celles du code de la route, on ne plaisante pas avec ça). 


Libres pensées...

Le narrateur nous raconte son père, né et mort à la même adresse, à quelques étages d'écart. Il raconte l'enfance de cet homme, son amitié avec un autre enfant très différent, mais que l'intérêt pour la lecture avait réunis un temps, le premier étant passionné par la boxe, l'autre se découvrant sur le tard une vocation et entrant dans les ordres.
Le récit se centre autour d'un épisode particulier, lorsque l'abbé propose au boxeur de participer à l'adaptation d'une pièce de théâtre religieuse.

Le roman de Guy Boley déborde de tendresse, de jolis mots et compose une peinture du milieu rural susceptible de créer un sentiment de nostalgie à l'égard d'une période proche, et pourtant révolue (ce que je considère toujours avec vigilance, en tant que farouche détractrice du "c'était mieux avant").

Et puis, bien sûr, il y a la plume de Guy Boley, qui est d'une délicatesse absolue. Dans Fils du feu, les mots fusaient, crépitaient de toutes parts, c'était un spectacle éblouissant, un feu d'artifice, un travail de forge sous nos yeux. Quand Dieu boxait en amateur a sans doute plus de réserve, de retenue, il n'y a pas la même exubérance et la même fougue jouant des mots, on y trouve une prose plus paisible, qui prête à sourire, qui berce. J'ai goûté cette écriture moins luxuriante, au cachet plus bucolique, plus discret, même si, in fine, elle n'a pas provoqué chez moi la même émotion que celle de Fils du feu, qui m'avait profondément marquée.

Quand Dieu boxait en amateur est un texte plus mesuré, l'auteur y joue du langage avec de l'entrain, bien entendu, mais les images qu'on y trouve sont moins  grandioses, à mon sens. Mais il coule, il est très agréable, ouvre une page de passé où il fait bon vivre, et l'on s'y plaît. Et, surtout, l'amour du père porte le roman avec douceur et sensibilité.


Pour vous si...
  • Vous êtes amateur de textes poétiques
  • Vous vous demandez comment conjuguer boxe, théâtre et religion

Morceau choisi

"Il faut que les gens meurent pour que leur linceul devienne ce palimpseste où leur vie fut écrite avec eur destinée, et non avec celle qu'on leur avait, de leur vivant, forgée."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 8 octobre 2018

L'homme de la montagne, Joyce Maynard

Je ne vous présente plus Joyce Maynard (sisi, souvenez-vous, Baby love, Un long weekend...), dont Nombre Premier a eu la gentillesse de me prêter un des derniers petits. Direction la montagne californienne !


Libres pensées...

Californie du Nord, 1979. Rachel et sa soeur Patty passent l'été à baguenauder dans la montagne à côté de laquelle elles habitent avec leur mère, lorsqu'un tueur en série assassine plusieurs jeunes femmes dans la dite montagne.
Leur père, Anthony Torricelli, est inspecteur de police, et chargé d'arrêter le coupable. Mais les mois passent, les meurtres se poursuivent, la police s'éreinte sans piste, et Rachel bascule dans l'adolescence, qui sera à toujours marquée par la menace de ce tueur.

L'homme de la montagne est un étrange roman. Joyce Maynard s'y adonne à un exercice très différent de ce à quoi elle nous avait habitué, révélant une nouvelle facette de son art, à travers ce récit inspiré de faits réels, dans lequel on observe à la fois la transformation adolescente et une intrigue policière qui ne suit guère les codes du genre.

Il faut dire que l'intrigue est suivie depuis les yeux de la narratrice, Rachel, qui admet être souvent plus préoccupée par l'avènement de sa vie sociale - être la fille de l'inspecteur chargé de l'enquête lui confère une aura dont elle profite avidement -, ses premiers émois amoureux, ses relations avec sa soeur Patty qu'elle délaisse au profit de ses "nouveaux amis" désireux d'approcher l'enquête par son intermédiaire, que par les mises en garde que lui adresse son père, qui connaît le goût de ses filles pour les errances dans la montagne et redoute qu'elles ne deviennent des proies à leur tour.

Ainsi, on ne sent pas vraiment comme dans un polar classique, bien que les ingrédients soient réunis, car le rythme est souvent moins soutenu, suivant les tribulations de Rachel plus que les faits d'armes du tueur en série.

Il faut atteindre la fin du roman pour que la dimension "polar" prenne le pas sur le roman plus sociologique et intime mené par Rachel.
L'homme de la montagne est en conclusion un roman que l'on lit sans peine, qui déroute car il a deux visages, mais qui est l'occasion pour Joyce Maynard de s'aventurer dans un nouveau registre et d'y apporter sa touche très particulière.


Pour vous si...
  • Vous avez toujours rêvé de vous faire mousser en inventant des détails sordides sur des faits divers à vos camarades de collège
  • Vous accordez de l'importance aux détails, et aux lacets, en particulier. 

Note finale
3/5
(cool)

vendredi 5 octobre 2018

Les amnésiques, Géraldine Schwarz

Attention, nouveau club de lecture à l'horizon, ô joie, et les deux premiers livres retenus sont Les Amnésiques de Géraldine Schwarz, dont je vous parle aujourd'hui, et Debout-payé, de Gauz ! 
Géraldine Schwarz est une journaliste franco-allemande, qui vit aujourd'hui à Berlin. D'après mes rapides recherches, il semblerait que Les Amnésiques soit son premier ouvrage. 



Libres pensées...

Dans les années 1930, le grand-père de l'auteur rachète un commerce à une famille juive, qui, lors de la guerre, sera déportée et mourra à Auschwitz. A la fin de la guerre, un héritier survivant, étant parvenu à rejoindre les Etats-Unis, demandera réparation.
C'est le point de départ de l'enquête menée par Géraldine Schwarz autour des conditions de consolidation du régime nazi avant et pendant la guerre, qu'elle attribue aux Mitlaufer, le peuple qui a "marché avec le courant".

La lecture des Amnésiques a été violente et salutaire. En clair, j'ai pris baffe sur baffe. A terre, mon petit ego qui croyait bien connaître les dessous de la Seconde Guerre Mondiale, depuis sa fomentation jusqu'à son issue en 1945, et à ses conséquences. Dès les vingt premières pages, Géraldine Schwarz nous annonce la couleur : son livre n'est pas un n-ième livre sur la guerre, il est un plaidoyer pour la vérité sans concession, et pour la poursuite d'un travail de mémoire qui n'a rien eu d'aisé, et ne s'est mis en place que timidement, des décennies après la fin de la guerre.

Si le cas anecdotique de son grand-père est passé au crible, là aussi sans concession, l'oeuvre est loin de se résumer à cela.

On y trouve des passages frappants sur la dénazification manquée mettant en cause les Alliés eux-mêmes.

Sur la partialité des condamnations qualifiées de crimes contre l'humanité, qui n'ont considéré que les crimes commis par les forces de l'Axe, et qui n'ont concerné qu'une poignée de ceux qui étaient par exemple impliqués dans le génocide juif.

Sur le déni dans lequel a vécu le peuple allemand dans les années d'après-guerre, entretenant une nostalgie de la chute du Führer, et sur le maintien dans des postes de pouvoir de très nombreux anciens nazis qui n'avaient pas été inquiétés.

Sur l'aveuglement de nombreux pays désireux de construire rapidement un mythe, comme le mythe résistencialiste en France, répandu dans les ouvrages scolaires, et qui n'a été érodé qu'à la parution de l'ouvrage de Paxton en 1972, La France de Vichy, révélant que seuls 2% des Français avaient été résistants.

Sur l'amnisie des capitaines d'industrie allemands avec lesquels les Alliés en particulier étaient désireux de commercer à l'aube de la guerre froide (ceux officiant dans l'armement en particulier), dont les noms, pour certains, ont également été mis à jour par l'enquête menée par Vuillard, l'Ordre du jour.

Sur le rejet par la communauté internationale des juifs cherchant à fuir l'Allemagne, peu avant le début de la guerre, rappelant le sort fait aujourd'hui aux migrants dont les vies sont ballotées d'un bout à l'autre de la Méditerranée, et auxquels des puissances mondiales refusent de venir en aide.

Ces analyses, fondées sur une documentation vaste, sont entrecoupées par la reconstitution de l'histoire familiale de Géraldine Schwarz, disséquant les différents comportements provoqués par la demande de réparation adressée au grand-père, lequel oppose un total déni à cette demande, ou encore par la reconstruction et le difficile travail de mémoire dans l'Allemagne d'après-guerre.

La matière produite est riche, elle alerte sur le glissement dans lequel les démocraties peuvent sombrer, à la faveur de l'immobilisme, de la passivité des foules, qui se contentent de marcher avec le courant, de se conformer à la loi du moment, de ne pas réagir aux atteintes aux libertés fondamentales.
La lecture est glaçante, parce qu'elle évoque une lâcheté collective, une impunité insoutenable, mais aussi parce qu'on devine les contours de mouvements, de faits qui couvent de nouveau aujourd'hui, auxquels nous assistons silencieusement : la montée de l'extrême-droite, en Italie, au Brésil à présent, dans de nombreux pays où ces mouvances se rapprochent de l'exercice du pouvoir, et l'indifférence face aux misères humaines, à l'égard des migrants en provenance de zones où les pays occidentaux sont régulièrement accusés de faire du commerce d'armes.

Les amnésiques est un livre courageux, documenté, rationnel, qui nous met, tous citoyens européens (voire même au-delà des frontières de l'Europe), face à nos responsabilités. C'est un livre qui devrait se trouver entre toutes les mains.


Pour vous si...
  • Vous vous dites que l'Histoire du XXe siècle, c'est de l'histoire ancienne, et qu'il n'y a pas d'écho à trouver avec l'actualité.
  • Vous êtes sensible à l'importance du travail de mémoire, et à la façon dont il a été mené dans les différents pays d'Europe. 

Morceaux choisis

"Mais au lendemain de la guerre, personne ou presque en Allemagne ne se posait la question de savoir ce qu'il serait advenu si la majorité n'avait pas marché avec le courant, mais contre une politique qui avait révélé assez tôt son intention de piétiner la dignité humaine comme on écrase un cafard. Avoir marché avec le courant comme Opa, mon grand-père, était tellement répandu que la banalité était devenue une circonstance atténuante de ce mal, y compris aux yeux des forces alliées qui s'étaient mis en tête de dénazifier l'Allemagne."

"J'imagine ces représentants de la "communauté internationale", aux mines contrariées et faussement navrées, prendre des rafraîchissements entre deux discours de convenance à l'ombre de l'élégante pergola de cet hôtel où Marcel Proust, fils d'une juive alsacienne, dreyfusard convaincu, avait écrit des passages de La Recherche, un chef-d'oeuvre littéraire qui faisait la fierté de la France. La future ministre israélienne Golda Meir, qui avait été invitée à Evian en tant "qu'observatrice juive de Palestine" écrira plus tard : "Etre assise dans cette salle magnifique et entendre comment ces responsables de 32 Etats expliquaient l'un après l'autre à quel point ils aimeraient accueillir des réfugiés mais qu'ils étaient terriblement désolés de dire que c'était impossible... fut une expérience traumatisante." " (L'auteur précise que l'on parlait alors d'environ 20 000 personnes à accueillir par pays)

"La préoccupation n'était pas de savoir quels crimes le Reich avait commis, mais pourquoi il avait perdu la guerre, c'est cela qui traumatisait les gens, dit-il. Ils se disputaient pour savoir laquelle des décisions prises par Hitler avait été la mauvaise, comme s'ils pouvaient, rétroactivement, changer le cours de l'Histoire."

"Mais ces moqueries demeuraient bien inoffensives comparées à la suspicion [dans les années quatre-vingt] assez répandue en France que derrière chaque Allemand se cachait un nazi potentiel, ou du moins une espèce de robot obéissant mécaniquement aux ordres, exempt de sentiments et incapable de rébellion envers la hiérarchie, une conception qui avait l'avantage d'expliquer un succès économique qu'on jalousait secrètement."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

jeudi 4 octobre 2018

Une femme simple et honnête, Robert Goolrick

Ah, Robert.... Depuis que je l'ai découvert avec Nombre Premier en 2015, on n'a de cesse d'explorer sa bibliographie, et s'il y a une chose à dire, c'est qu'on n'est pas déçues. Une femme simple et honnête a naturellement rejoint la liste des "pépites de Bob". 


Libres pensées...

Au tout début du XXe siècle, une annonce est publiée dans un journal de Chicago : un homme recherche une femme pour la prendre pour épouse. Cet homme est Ralph Truitt, un notable local qui vit dans le Wisconsin voisin. La femme qu'il a choisie est Catherine Land, qui s'est présentée comme une femme simple et honnête, et débarque un beau jour sur le quai de la gare, pour entrer d'un pied incertain dans sa nouvelle vie.
Mais Catherine Land n'est peut-être pas celle qu'elle prétend être.

Je préfère ne pas vous en dire plus ! Car, comme souvent avec les romans de Goolrick, la trame romanesque est savamment agencée, ménage des rebondissements savoureux, et mêle toutes sortes de sentiments.

Pourquoi lire Une femme simple et honnête ?

Tout d'abord, pour ses personnages. Les protagonistes portent tous leur part d'humanité et leur part d'ombre, et alors que l'intrigue pourrait y inviter, ils ne reflètent pas de manichéisme. Ralph Truitt est un homme mûr, qui, après s'être montré froid et cruel, est devenu paisible, indulgent, aimant.
Catherine Land est difficile à cerner : ce sont ses aventures que l'on suit en premier lieu, elle dont on devrait se sentir le plus proche, et pourtant, ses motivations ne se dévoilent qu'en chemin. Elle est un point d'ancrage incertain qui pourtant incite à ce qu'on s'y accroche.
Antonio, le fils de Truitt, est un homme capricieux, avide de vengeance, futile, derrière lequel on devine un enfant blessé à la recherche d'un amour et d'un paradis perdus.
Les personnages secondaires apportent eux aussi une touche personnelle à l'histoire, et la rendent complète.

Une fois les personnages en place, il y a le suspense, les faux semblants sur lesquels se fonde l'intrigue. On devine que l'on ne nous dit pas tout, le mystère plane que l'on voudrait résoudre, et peu à peu, la lumière se fait, renforçant encore notre attrait pour cette histoire et notre curiosité à l'égard du devenir des protagonistes.

Tout cela est servi par une écriture qui est la marque de fabrique de Robert Goolrick, une écriture qui sait créer avec brio l'illusion romanesque, loin des autofictions, des romans réalistes et sociologiques ou des épisodes historiques qui envahissent les étals des librairies. Goolrick assume d'écrire de la fiction, et il le fait à merveille. Cette simplicité d'approche et de ton me rappelle d'autres grands auteurs, dont le style diffère mais dont l'intention est à mes yeux similaires, comme Sepulveda. La littérature, avant tout, est faite pour divertir, mais peut à l'occasion conduire le lecteur à réfléchir sur certains thèmes de la vie quotidienne : le mariage, ici, ou encore le pardon.

Une femme simple et honnête m'a complètement transportée, occultant tout ce qui pouvait en troubler la lecture, proposant une expérience absolue d'immersion dans une histoire fictionnelle. Un véritable péché mignon, auquel il n'y a pas de bonne raison de résister.


Pour vous si...
  • Vous déplorez un peu que le titre ne soit pas plus sulfureux, par exemple : Un homme compliqué et menteur.
  • Vous vous demandez bien ce que quelqu'un pourrait bien aller faire dans le Wisconsin. 

Morceau choisi

"Elle avait accepté de l'épouser sans imaginer une seconde que le mariage apportait un plaisir simple, le plaisir de la compagnie constante d'un autre être humain, le plaisir de prendre soin de l'autre, de porter en soi la présence de quelqu'un d'autre. Elle supposait qu'elle ne le verrait plus vieillir, et lesura l'immense tristesse dans laquelle la plongeait cette perspective."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mercredi 3 octobre 2018

Einstein, le sexe et moi, Olivier Liron

Je poursuis avec la sélection d'automne des 68 premières fois, avec un premier roman au titre on ne peut plus accrocheur...


Libres pensées...

En 2012, le narrateur est sur le plateau de Questions pour un Champion, face à Julien Lepers, pour lequel il nourrit la plus grande sympathie, à trois adversaires, Renée-Thérèse, Jean-Michel et Caroline, et à un super champion, Michel. A ses côtés, nous revivons cette course semée d'embuches.

Einstein, le sexe et moi présente l'intérêt rare de pouvoir, à mon sens, ravir un très large public.
Quels sont donc les ingrédients pour cela ?
En premier lieu, le cadre est connu, de près ou de loin, du lectorat français : on entend immédiatement le grain de voix de Lepers, le buzzer, la petite musique du générique.

Ensuite, le roman est écrit à la manière d'un thriller, ou presque : l'issue n'est pas connue d'avance, on progresse laborieusement aux côtés du narrateur, conscient des obstacles qui vont se dresser entre la victoire et lui, et de l'affrontement inéluctable avec des stratèges à sang froid, à savoir, les autres participants, tous visiblement plus chevronnés, et, partant, redoutables.

Comment, alors, s'assurer que l'on ne sombre pas dans un récit mécaniste, à la manière d'un Thilliez ou d'un autre maître du polar ? Grâce aux nombreuses digressions, ces moments où le narrateur se replie en lui-même, nous invite dans son intériorité, où il poursuit le dialogue qu'il entretient avec lui-même autour des événements et des pensées qui lui viennent. Le lecteur a alors la possibilité de l'approcher, de découvrir des bouts de son histoire, d'entrevoir le champ de ses connaissances. Le récit prend alors un tour beaucoup plus personnel au travers de cette introspection, de ce monologue intérieur.

Enfin, dernier ingrédient, et non des moindres, l'humour qui ponctue la prose vive et charmante de l'auteur. Sous l'oeil acéré du narrateur, les autres candidats deviennent des combattants épiques, capables de rouerie et de coups bas sans vergogne, tantôt à la peine et tantôt à la gloire, ils sont sans pitié, d'étranges alliances se nouent, on découvre les coulisses d'une compétition où l'on fait bonne figure, mais où l'on est prêt à tout pour gagner.

J'en ai assez dit ; filez-vous vous délecter de ce roman court mais intense, où l'on se gausse et l'on se félicite de vivre à une époque où une émission télévisée peut donner lieu à un roman savoureux. 

Pour vous si...
  • Depuis que vous avez lu le titre de ce roman, votre cerveau crée toutes sortes de projections impliquant les trois principaux ingrédients cités, et ce n'est pas beau à voir.
  • Vous ne connaissiez pas la première vie de Julien Lepers. 

Morceaux choisis

"Jean-Michel l'ingénieur aéronautique était triste comme la mort. Il a reniflé comme s'il avait perdu son nez et qu'il le cherchait partout avec sa bouche." (et oui, dans tout l'excellent livre d'Olivier Liron, c'est cet extrait-là que j'ai choisi. Ahah)


Note finale
4/5
(très cool)

lundi 1 octobre 2018

Femme prenant plaisir à ses fureurs, Marie Billetdoux

Marie - ou Raphaële, de son véritable prénom - Billetdoux est un écrivain français, connue notamment pour le roman Mes nuits sont plus belles que vos jours. Elle a publié une quinzaine de romans, et a également écrit pour le théâtre. Femme prenant plaisir à ses fureurs est un récit autobiographique. 


Libres pensées...

L’auteur livre un roman autobiographique distancié, en se distinguant de son propre personnage (qui devient « elle », à la troisième personne du singulier), et en se centrant tant sur sa mère, Evelyne Colin, que sur sa propre personne, Raphaële Billetdoux.

Le récit, comptant près de 400 pages, a pour atout majeur une prose et une voix inédites, dont on se délecte à la lecture. Et c'est indispensable, car la structure du roman ne suit pas une approche linéaire ou chronologique, et ressemble à la reconstitution d'une série d'anecdotes et d'états d'âme pris dans le conflit sans fin opposant une mère à sa fille, relation ambivalente et inextricable.
En effet, le roman explore en particulier les personnages d’Evelyne Colin, et celui de sa fille, Raphaële Billetdoux,et si de nombreux personnages interviennent en second plan - Mitoux, la grand-mère, François Billetdoux, O. la sœur de Raphaële, Paul son conjoint, mais aussi Jean Prat, et d’autres qui ont croisé le chemin de la mère -, on en revient sans cesse à ce noyau d'origine, à ce lien que la narratrice analyse, revisite, éclaire, dissèque avec fureur.

Pour ma part, c'est le style qui m'a tenue en haleine, bien plus que la structure ou les faits relatés, s'apparentant bientôt à des digressions, à des frustrations ressassées qui n'ont pas été dites ou comprises, et, en tout état de cause, jamais résolues. Les dialogues rapportés sont nombreux et apportent un souffle au texte, le rendant dynamique et varié.

Le contexte m'a aussi paru intéressant – en particulier l’enfance et l’adolescence d’Evelyne, qui devient une jeune femme ambitieuse et libre, avant de choisir de se mettre en ménage avec François Billetdoux, et par là même de se consacrer à une vie d’épouse et de mère. Cette partie est cependant mineure dans l’intégralité du roman, qui par suite aborde plus précisément la vie d’adulte d’Evelyne puis de Raphaële, leurs désaccords et les frustrations de Raphaële.

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas particulièrement attaché à l'idée d'une intrigue ou d'une trame
  • Explorer une relation mère-fille sous toutes ses coutures vous interpelle en revanche vivement
Morceaux choisis

"Ma mère, elle a toutes les qualités que je n'ai pas [...]. Je sens combien je ressemble davantage à Mr Colin dans cette manière que j'ai de prendre plaisir à mes fureurs et à me monter la tête sur tout ce que je n'ai pas eu dans mon enfance. De plus j'aime ma colère. Dons il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce que j'expulse de moi..."

"Peu après Mitou développait le "cancer de ceux à qui on a fait une crasse", bien connu en décodage biologique : le cancer du pancréas."

Note finale
2/5
(pas mal)

vendredi 28 septembre 2018

Les bébés de la consigne automatique, Haruki Murakami

Voilà un roman que je voulais lire depuis un bon moment.... Avec un tel titre et une telle couverture, je me voyais déjà dans un autre monde. 


Libres pensées...

Hashi et Kiku sont deux nouveaux-nés rescapés des consignes automatiques, où leurs mères respectives les ont abandonnés et où ils sont découverts par une chaude et étouffante journée d'été.
Ils grandissent côte à côte, en frères, adoptés par un couple vivant sur une île préservée, dans une petite communauté où ils ont une enfance heureuse et cependant marquée par la difficile construction de leur identité.
A l'adolescence, Hashi quitte l'île pour Tokyo, où il espère retrouver sa mère. Il se prostitue dans les quartiers mal famés, et fait la rencontre de Mister D, qui devient son mentor et fait de lui une rock star adulée. Kiku, de son côté devient un athlète prometteur, champion de saut à la perche, et vit près d'Anémone, une jeune femme douce qui élève un crocodile dans sa baignoire. Une succession tragique d'événements conduira Kiku en prison, alors que Hashi sombre dans la drogue, la paranoïa et s'isole de plus en plus.

Les bébés de la consigne automatique, publié en 1980, est une véritable épopée moderne, dont les protagonistes campent des anti-héros attachants, terriblement imparfaits et humains.

Le roman est foisonnant, suivant Hashi et Kiku depuis leur naissance et leur abandon, jusqu'à l'âge adulte. De nombreux thèmes sont abordés au fil des différentes étapes de leur vie, faites de hauts et de bas, d'une solitude qui ne se reflète complètement que dans celle de l'autre, de ce faux frère qu'aucun n'a choisi.
Il est question d'identité, bien sûr, mais aussi de violence, de pouvoir, de justice et d'injustice, de misère sociale, humaine et sexuelle, d'excès, d'un monde qui va à toute allure sans savoir où exactement. Hashi est propulsé au sommet de la gloire et perd tout. Kiku est emprisonné, mais retrouve Anémone et reconstruit peu à peu un semblant d'existence.
Les sentiments et les émotions qui les animent sont multiples, complexes, contradictoires.
Cet acte fondateur d'abandon par leur mère pèse sur eux comme une épée de Damoclès, alors qu'ils ont déjà traversé le pire, l'enfer, et en sont tous deux revenus. Alors qu'ils sont dotés d'une personnalité franchement différente, ils sont liés par un intime qui les dépasse, dont ils ne parviennent pas à se libérer, et auquel ils sont sans cesse renvoyés.

J'avais déjà lu Love & Pop de ce Murakami-là, mais découvre avec Les bébés de la consigne automatique une plume plus puissante encore que ce que j'en connaissais. A découvrir !


Pour vous si...
  • Vous ne demandez qu'à être conquis par l'emprise de la datura
  • L'idée qu'une jeune fille vive avec un crocodile dans la baignoire vous chiffonne 

Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 26 septembre 2018

Juste un peu de temps, Caroline Boudet

Deuxième roman de la sélection automnale des 68 premières fois, Juste un peu de temps est le premier roman de Caroline Boudet, journaliste. 


Libres pensées...

Sophie est une mère efficace et organisée. Mais aussi débordée, et épuisée. Un jour, son mari, Loïc, rentre à leur domicile, et trouve un mot qu'elle lui a laissé, disant qu'elle part quelques jours, qu'il lui faut juste un peu de temps. Inquiet, il fait le tour de ses amies et connaissances, et tâche de relever les défis du quotidien que Sophie gérait d'une main experte.
Pendant ce temps, Sophie a loué une chambre dans un hôtel en bord de mer, et retrouve une ville qu'elle a connue jadis, le silence, la tranquillité, la solitude, et fait le point sur sa vie, le temps d'une escapade.

Juste un peu de temps est un récit très actuel, sans l'être pourtant.
Je m'explique.
Le quotidien de Sophie qui y est décrit avant qu'elle ne disparaisse subitement, est le lot de la majorité des femmes qui sont mères de famille. A cet égard, rien de nouveau sous le soleil.
Ce qui est nouveau, en revanche, c'est d'en parler, de le nommer - le roman s'engouffre dans la porte ouverte par le débat autour de la "charge mentale" qui a émergé il y a quelques mois - , de considérer que ce n'est pas le seul quotidien possible pour les femmes, de considérer qu'une femme qui prend cette liberté impensable de laisser ses enfants à la charge de son mari pendant trois jours, sans prévenir, n'est pas forcément une mère indigne ou une femme abjecte.

Forcément, en tant que - jeune - femme sans enfant, mes sentiments sont partagés. Parce que le quotidien de Sophie était prévisible. C'est celui de toutes les femmes qui nous entourent, peu ou prou. Partant, comment être surpris, comment être déçu, comment vouloir réclamer justice ? Il n'y a pas eu mensonge sur la marchandise. C'est triste et affligeant, mais ce qui lui arrive est exactement ce qu'elle pouvait observer en regardant sa mère, sa cousine, sa voisine - toute femme de sa connaissance. Pourtant, il est relativement nouveau de considérer que ce n'est pas un statu quo dont la femme doit se satisfaire, ou en tout cas, de prendre la parole et d'agir pour que cette situation évolue.
En 1879, une femme comme Sophie faisait scandale - il s'agissait de Nora, la protagoniste d'Une maison de poupée, pièce de théâtre du norvégien Henrik Ibsen.
En 2018, Sophie ne fait pas scandale. Elle accomplit ce dont rêvent toutes les femmes, si bien que l'histoire racontée par Caroline Boudet n'a pas le cachet subversif d'Ibsen il y a un siècle et demi.

Il est intéressant cependant de voir que cette parole rencontre un écho, et même si Juste un peu de temps ne fait pas particulièrement avancer le débat, car les sujets abordés sont débattus sur la place publique depuis quelques années, il reste important que ce dernier ne s'éteigne pas, et reste actuel. 

Pour vous si...
  • Vous cherchez quoi offrir à un sceptique de la charge mentale

Morceaux choisis

"Elle a de plus en plus l'impression que, de couple d'amoureux, Loïc et elle sont devenus les deux gérants de la PME qu'est leur famille. Horaires, plannings, gestion de budgets : tout roule et, oui, on peut considérer que cela fonctionne parfaitement. Mais elle en crève de ne pas retrouver au quotidien leur duo, juste Sophie et Loïc. Pas les époux, pas les parents, mais les deux personnes qui savaient chacun faire naître, dans les yeux de l'autre des étincelles de surprise et de séduction plutôt que des haussements de sourcils, des yeux au ciel et des soupirs."

"Quand on y pense, le cul, c'est comme la piscine, moins tu pratiques, moins t'as envie d'y aller. Et puis, dès que tu te laisses un peu tenter, ça te rappelle à quel point ça fait du bien, et tu te demandes pourquoi tu avais laissé tomber."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 25 septembre 2018

Me voici, Jonathan Safran Foer

Jonathan Safran Foer n'est plus à présenter : auteur d'Extrêmement fort et incroyablement près, ou encore de Faut-il manger les animaux, il revient avec Me voici


Libres pensées...

Julia et Jacob vivent avec leurs trois enfants à Washington. Leur couple et leur famille semblent solides à tous points de vue. Cependant, cet équilibre part peu à peu à vau l'eau, à la faveur de plusieurs événements qui viennent ébranler leurs certitudes et leur confiance mutuelle.

La lecture de Me voici m'a mise face à un fait qui se dessinait ces derniers temps : je commence à me sentir lasse des romans américains. Pas tous, bien entendu, mais ceux qui s'inscrivent dans une certaine veine, relatant le quotidien d'une famille habituellement issue de la classe moyenne à aisée, dont les tribulations quotidiennes me laissent de plus en plus froides. Ce sentiment a émergé à la suite des romans de Franzen, Wolitzer, et d'autres encore.
Les deux autres romans lus de Foer étaient très différents, aussi je ne m'attendais pas à trouver cela dans Me voici.

Je dois cependant tempérer mes propos : il y a aussi des choses intéressantes dans ce roman, des choses que je retiendrai. Si les questionnements et le déchirement progressif du couple formé par Julia et Jacob n'a rien de très inédit, si les relations complexes entretenues avec leurs enfants ont parfois elle aussi un air de déjà vu, le récit aborde aussi cette vie de famille sous un angle sociologique, et dans la mesure où il s'agit d'une famille juive américaine, les débats entre Jacob et un de ses amis vivant en Israël ont par exemple contribué à distinguer cette histoire de celles que j'avais déjà lues.

Les protagonistes, plongés dans une existence bourgeoise, font aussi face à une identité morcellée, des envies contraires, l'affirmation de leur judéité alors que le conflit dans lequel est engagé Israël les met mal à l'aise, et qu'ils affrontent les reproches de certaines de leurs connaissances qui ont engagé dans ce conflit leurs enfants, leur argent, leur temps, pratiquement tout ce qu'ils ont.
Mais Jacob, en particulier, tient à distance ces questions qui n'occupent qu'une place réduite dans son quotidien, où il jongle entre son rôle de père et d'époux, et certaines pulsions qu'il peine à réfréner.

Il y a toujours, c'est heureux, une originalité, une fantaisie dans la plume de Foer, qui apporte un élan, une fougue particulière - cette fois-ci, ce sera le langage cru, ou l'humour sur des sujets graves.

En conclusion, Me voici est un autre roman sur la classe moyenne américaine, enlisée dans une bienséance bourgeoise qui rompt de plus en plus avec l'égoïsme et la quête de sens qui la taraudent. 

Pour vous si...
  • Vous n'avez encore jamais lu aucun roman de la tradition réaliste contemporaine américaine

Morceaux choisis

"Malgré les regrets quasi constants qu'il avait de n'être que lui-même, il n'avait jamais commis l'erreur de se croire la source du problème. Le problème, c'était le monde. C'était le monde qui ne lui convenait pas. Mais a-t-on déjà trouvé le bonheur en rétablissement la vérité sur la culpabilité du monde ?"

""_Et Yael ?
_Elle va bien. Elle est à Auschwitz." Boum chakalada ! 
"Quoi ?
_En voyage scolaire." "

"Elle n'était pas heureuse, mais pas non plus certaine que son malheur ne ferait pas le bonheur de quelqu'un d'autre. Il y avait en elle des désirs non assouvis - en grande quantité -, mais c'était sans doute le cas de tout le monde, marié ou pas. Elle voulait plus, mais ignorait s'il y avait plus. Il fut un temps où ne pas savoir était stimulant. Ca s'apparentait à de la foi. Désormais, elle se sentait agnostique. Ne restait plus que le sentiment de ne pas savoir."

Note finale
2/5

lundi 24 septembre 2018

La guérilla des animaux, Camille Brunel

La rentrée des 68 premières fois débute pour moi avec un premier roman au titre surprenant : La guérilla des animaux. L'auteur, Camille Brunel, est diplômé en Lettres et a déjà publié un essai sur Lautréamont. 


Libres pensées...

Isaac Obermann est un fervent défenseur de la cause animale. Entrevoyant la fin du règne de l'homme et l'affrontement entre ceux qui poursuivent sa course effrénée pour la croissance et la destruction aveugle et ceux qui prennent conscience des conséquences insoutenables de la toute-puissance humaine, Isaac se range du côté des militants les plus engagés en faveur de la préservation des animaux, n'hésite pas à rejoindre les activistes de Sea Shepherd, ou encore à exposer ses arguments devant un amphithéâtre d'étudiants de la Sorbonne qui le considèrent comme un extrémiste. Sur son chemin, il rencontre des braconniers qu'il tue sans état d'âme, des soutiens et des alliés, des détracteurs, et quelques-uns des derniers représentants des espèces en voie de disparition qu'il entend sauver.

Depuis quelques années, les romans proposant de réfléchir aux relations entre les hommes et les animaux - ou plutôt à la domination humaine sans concession sur le monde - acquièrent une certaine visibilité.
Parmi ceux que j'ai eu l'occasion de lire, il y a eu, bien sûr, Faut-il manger les animaux, Défaite des maîtres et possesseurs ou encore Règne animal.

Pour autant, La guérilla des animaux m'a donné le sentiment de ne pas être "un roman de plus". Il va plus loin, ou alors il va ailleurs, aborde les choses sous un angle plus militant, plus cru, nous forçant à la confrontation.
De cette lecture, ressort une impression d'urgence, et certains lecteurs seront sans doute bousculés par certaines scènes poussant à l'extrême l'idée selon laquelle nous avons tous intériorisé une hiérarchie naturelle évidente : la vie animale ne vaut pas la vie humaine, les animaux constituent des espèces inférieures aux hommes, à leur disposition pour leur amusement comme pour leur alimentation.
Ainsi, la scène dans laquelle une militante sacrifie sa propre vie pour nourrir une ourse et ses petits, derniers représentants de leur espèce, et sur le point de mourir de faim.
Si l'on se réfère à la hiérarchie ci-dessus qui nous a été inculquée, il est difficile de ne pas considérer que cette scène est grotesque, stupide. Mais si l'on s'interroge sur le bien fondé de cette hiérarchie, alors elle ne l'est plus vraiment, et les comportements humains qui sont à nos yeux "normaux" et "habituels" aujourd'hui, apparaissent sous un nouvel angle eux aussi : ils reflètent une violence inouïe, une inhumanité insondable.

La guérilla des animaux dérange, provoque, et invite à renverser le rapport de force, à penser une coexistence digne, à la hauteur des grandes idées que l'homme se fait à son propre sujet. L'expérience est intéressante, et ne devrait pas s'arrêter là. Car nous avons tous une responsabilité dans le tableau dépeint par Camille Brunel.


Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à déconstruire les lieux communs

Morceaux choisis

"Nous ne nous mettrons à défendre les animaux qu'après avoir compris qu'il ne nous reste aucune chance. Tant que nous nous soucierons de la faim et de la pauvreté dans le monde, nous ne nous soucierons jamais autant qu'il le faudrait de ce qui n'est pas nous. Tu sais comme on est heureux lorsqu'au plus profond du malheur, on a l'occasion de passer quelques heures avec un enfant ? Et comme l'enfance intéresse peu les adultes carriéristes ? L'écologie est un souci puéril, elle cherche à défendre l'enfance de la Terre, sa virginité, sa peau douce, son regard pur comme l'air des Pôles. Il faut plonger l'humanité au plus profond du malheur. Lui faire perdre la foi en sa puissance positive. Car je ne la crois capable que de détruire, même quand elle croit faire le bien."

"But they're not human !, s'exclama-t-elle.
_Cela fait bien longtemps que ce n'est plus un gage de qualité. C'est même plutôt le contraire."

"Je pense vraiment que l'humanité entière a un peu honte, que je ne fais pas que plaquer la mienne sur elle. La banalité du Mal n'existe peut-être pas tant que ça : les enfants et les chiens comprennent très vite quand ils ont fait quelque chose de mal, ils n'ont pas besoin de rationnaliser beaucoup leur situation. Alors les adultes humains... Ceux-là dépriment et meurent - intérieurement - de plus en plus jeunes, à peine ravivés par la procréation, qui ne semble plus exciter grand monde. C'est le problème de la duplication : une fois qu'une espèce a assuré sa survie, il ne lui reste plus qu'à rechercher le bonheur et, évidemment, elle ne le trouve pas. Les animaux souffrent, se blessent, se heurtent à d'agaçantes énigmes : ils n'excèdent pas les limites de leur physionomie mais n'en conçoivent aucun regret, aucune colère, aucune rancune contre un Créateur qui les aurait spoliés."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 19 septembre 2018

37, étoiles filantes, Jérôme Attal

Si le nom de Jérôme Attal ne vous dit rien, vous vous raviserez en consultant la liste des chansons qu'il a écrites pour des chanteurs qui figurent dans votre playlist. Mais le monsieur n'est pas "juste" parolier, il est aussi écrivain. Son dernier roman, 37, étoiles filantes, nous entraîne dans le Paris de l'entre-deux-guerres, et a reçu un bel accueil parmi les lecteurs de la blogosphère en particulier...


Libres pensées...

A Paris, Alberto Giacometti s’apprête à rompre avec Isabelle, lorsqu’une américaine en voiture lui fonce dessus, et l’expédie à l’hôpital. Il se remet gentiment de l’incident, jusqu’à ce que lui revienne aux oreilles le mot sarcastique que son ami Jean-Paul – Sartre, s’entend- a eu à son endroit : « il lui est ENFIN arrivé quelque chose ». Alberto n'a plus qu'une idée en tête : casser la gueule à Jean-Paul.

37, étoiles filantes est un roman délicieux à plusieurs égards.
L'écriture est déliée et goguenarde, elle décrit entre courtes descriptions et débats enflammés la personnalité passionnée et hédoniste du sculpteur, son entourage fait de figures mythiques, à une époque ombragée, alors que se dessine peu à peu la menace du conflit mondial.

Le récit prend la forme d'une ballade dans Paris, on suit Alberto Giacometti quelques jours, depuis son accident jusqu'à l'assouvissement, surprenant, de sa vengeance.

Sous la plume de Jérôme Attal, le Paris des années 1930 prend vie, nous donne le sourire et l'envie de prolonger l'immersion, une fois le roman terminé. L'humour contribue lui aussi à vivifier ce qui n'est initialement qu'une anecdote, et qui en vient à prendre des proportions très amusantes. On ressent en lisant que l'auteur se fait plaisir, et il nous fait plaisir en retour. La lecture de ce roman m'a distrait, sa légèreté m'a transportée et me donne envie de le recommander, pour la bonne humeur qu'il nous communique. 

Pour vous si...
  • Vous ignoriez que Giacometti et Sartre étaient contemporains, et amis - du moins, jusqu'à "l'incident"

Morceaux choisis

"Et Jean-Paul qui reste comme deux ronds de flan avec sa théorie de l'existence alors que la vie lui échappe."

"_Je croyais qu'elle revendiquait d'être une femme libre.
_Oui, Simone tient à sa liberté.
_Bah! La liberté c'est juste la possibilité non négociable de pouvoir choisir ses propres servitudes."

"La vie est un Luna Park où l'on va d'une attraction à une autre. Certains passent leur vie sur le même manège, d'autres savent alterner les sensations, retrouvant à chaque nouveau tour la crainte et l'emballement des premières fois."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 18 septembre 2018

La purge, Arthur Nesnidal

Premier roman d’un jeune auteur, La purge promettait le procès des classes préparatoires aux grandes écoles. Je ne pouvais pas manquer un tel spectacle. 


Libres pensées...

Le sujet est polémique, bien sûr, pourtant ce n’est pas ce qui frappe le plus à la lecture de La purge. Dès les premières lignes, la prose prend à la gorge, écho d’un autre siècle, d’une verve surannée.
Moi qui suis pourtant une amoureuse des belles lettres, je n’ai pas trouvé l’écriture à mon goût, parce qu’elle m’a semblé surgir d’un autre temps, et qu’il ne me paraît pas pertinent de chercher ainsi à la ressusciter. Imaginez qu’un auteur convoquer le style rabelaisien et l’ancien français : cela aurait de quoi surprendre, et donnerait un sentiment d’anachronie. C’est justement ce sentiment qui m’a habitée tout au long de la lecture, faisant peu à peu naître un malaise.

Venons-en au sujet : le narrateur décrit son expérience en classe préparatoire, jusqu’à ce que son renvoi soit prononcé. Il prend le parti de se présenter en « rebelle » dans un milieu qui n’accepte que la conformité et le respect d’une « tradition d’excellence ». Les autres élèves seront des moutons, et lui sera le loup, celui qui ne se plie pas aux usages hérités d’un autre temps (si ce n’est à travers son écriture, qui renvoie au souffle épique des grandes épopées romantiques).

Son combat semble perdu d’avance, lui face à l’institution, et assez rapidement, on a le sentiment qu’il cherche à travers ce récit qui se voudrait tantôt drolatique, tantôt grave, et toujours dans un style emphatique, à se faire justice, à régler ses comptes avec l’établissement qui ne l’a pas reconnu à sa juste valeur. Car le motif qui conduit à son départ n’est pas lié à la défense d’une cause, il est finalement trivial.

Ainsi, le thème est très intéressant, mais n’est qu’un prétexte, dès le début l’esthétisme prend le pas, et sonne faux. Il y avait beaucoup à dire, pourtant, que d’autres ont déjà tenté de dire, sur l’élitisme forcené, l’entre-soi, la reproduction sociale, les mécanismes à l’œuvre menant au succès de quelques-uns que l’on pourrait identifier dès leur entrée en hypokhâgne, car alors tout, ou presque, est déjà joué. 

Pour vous si...
  • Vous ne comprenez pas ce que l’on peut trouver à l’écriture de Despentes, pour votre part vous vous sentez très à l’aise avec un style grandiloquent et un vocabulaire rare
  • Vous regrettez le bon temps de votre hypokhâgne

Morceaux choisis

"Cachée sous la façade d'un bâtiment classé, ma chambre avait le charme enivrant des clapiers."

"Nous ne voudrions pas que l'auteur de ce livre donne la fausse impression d'une exagération aux petits incrédules qui ont cette manie pour le moins agaçante de prêter aux récits qui sortent de l'ordinaire des intentions ludiques et des tournures de style ; nous ne sommes coutumiers, comme on l'aura noté, en aucune façon de ces effets de manche qui veulent impressionner ou faire rire un public naïf ou complaisant ; notre affaire est sérieuse." (le moment sans doute où l'auteur entrevoit avec clairvoyance quelles objections lui seront adressées)

"Ma parole est sacrée ; elle est tribunitienne. Elle porte en elle la foule de ceux qui ont la vie pour souffrir les offenses, et qui n'ont pas le verbe pour les montrer au monde, cette lumière divine sans laquelle on ne voit rien ; car les hommes sont aveugles sans les mots, comme ils sont aveugles sans amour ; l'amour est la pupille, et les mots leur soleil. Que peut-on voir sans soleil ? Les muets sont invisibles." (malheureusement, le combat mené n'est pas à la hauteur de l'héroïque intention...)

Note finale
2/5

lundi 17 septembre 2018

Le calame noir, Yasmine Ghata

Yasmine Ghata s’est fait un nom dans le monde des lettres avec son roman J’ai longtemps eu peur de la nuit, paru en 2016. Elle n’en était pas à son coup d’essai, après plusieurs ouvrages publiés depuis 2004. Pour appréhender son dernier roman, Le calame noir, quelques éléments de biographie peuvent être utiles, comme le fait que Yasmine Ghata travaille dans le domaine du « marché de l’art », ce qui éclaire également certains des sujets évoqués dans ses livres. 


Libres pensées...

Le calame noir revient sur l’histoire de Siyah Qalam, un peintre du XVe siècle qui a laissé des œuvres originales centrées sur les nomades des steppes d’Asie centrale.
Une femme, Suzanne, découvre ses œuvres dans le cadre d’une exposition, et est immédiatement transportée quelques siècles plus tôt, qui ressent soudain une proximité et un lien singulier avec la fille du peintre, Aygül, qui lui raconte à travers ses yeux les voyages de son père, les fascinants rouleaux qu’il dérobe au regard de sa fille, sa disgrâce à la cour qui le conduira à l’extrême indigence.

Comme pour J’ai longtemps eu peur de la nuit, Yasmine Ghata se plaît dans un récit à deux voix, qui superposent leur histoire et leurs sentiments, se trouvant des similitudes inattendues – ici, le deuil du père, porté à la fois par Suzanne et par Aygül. C’est une approche que l’on pourrait interroger, car le personnage de Suzanne semble avoir pour effet de créer un pont entre aujourd’hui et l’époque du calame noir, nous accompagnant à faire cette traversée ; cependant, Suzanne n’est pas un personnage qui apporte par ailleurs beaucoup au récit. Comme le lecteur, elle est spectatrice, et les émotions d’Aygül dialoguent avec les siennes.

Il est fascinant de se plonger dans le quotidien de cet homme et de sa fille, traversant les plaines d’Asie centrale, rejoignant la cour, confrontant la vie sauvage et la vie de la « société organisée » de l’époque. Une poésie particulière se dégage de ces scènes simples et authentiques, une atmosphère unique envoûtante.
Je me suis bien sûr interrogée sur les méthodes de documentation auxquelles l’auteur a eu recours, songeant que les sources disponibles devaient être minces et peu faciles d’accès. Le résultat est réussi à mon sens, car j’ai véritablement eu l’impression d’être plongée dans cette période reculée et ce cadre géographique lointain.

Le calame noir propose ainsi un voyage sensoriel et pictural, sur les traces d’une figure mal connue de l’art du XVe siècle, que l’on prend grand plaisir à découvrir.


Pour vous si...
  • Vous avez quelques lacunes portant sur la production artistique sous la dynastie des Timourides
  • Vous êtes intimement convaincu que l’on n’appréhende jamais aussi bien un artiste qu’à travers le regard de sa fille

Morceaux choisis

"La fille de Siyah Qalam, le calame noir des steppes d'Asie centrale, s'était aimantée à son être, attirée par cette même odeur du vide, celui des filles sans père. L'errance chevillée au corps, elles cherchent toute leur vie l'impossible présence, cet habitant impalpable à l'écart des terres, sans domicile ni adresse."

"Point d'exploit, ni de noble quête. Les héros qu'il avait coutume de représenter dans les miniatures d'autrefois étaient remplacés par des personnages ingrats et sans gloire. Il devina mon étonnement et eut cette phrase : "Leur misère est héroïque." "

"En ouvrant les yeux, elle est revenue à la réalité, elle a compris que grandir sans père, c'est vivre d'une manière étrange, incomplète et amputée. Un père vous ouvre le monde, construit votre être loin des peurs archaïques et vous donne de l'amour pour toute une vie. Une partie de son être est sans origine, sans ancrage. Elle a toujours eu ce fantôme en elle, cette ombre sans motif, cette grisaille sans contour.
Seul un père donne une valeur. Toutes ses tentatives sont demeurées infructueuses, tous ses efforts vains : on n'est pas une femme sans la reconnaissance d'un père. Il faut sans cesse réparer les manques, raccommoder cette lourde lacune de la vie. Aimer éperdument donne l'illusion d'une guérison, mais les filles sans père aiment mal car elles aiment trop et imposent à l'être aimé une exigence sans cesse renouvelée d'amour parfait, d'amour idéal, d'amour inconditionnel." (et ben on n'est pas dans la merde...)

Note finale
3/5
(cool)