dimanche 31 décembre 2017

Top 2017

2017 a été un millésime particulièrement trépidant en matière de lecture. Pour cette raison, je me fends d'un top 10 au lieu du traditionnel top 5, parce qu'il était dommage de ne pas parler de certains romans qui m'ont pourtant beaucoup marquée.

Voici donc, dans le monde de Romanthé, l'essentiel de 2017.

10. La nuit pour adresse, Maud Simonnot.


Ne manquez pas votre rendez-vous avec Robert McAlmon, éditeur de génie oublié par l'Histoire, au destin incroyable raconté avec talent par Maud Simonnot. Un premier roman qui revisite les années 1920, pour notre plus grand bonheur ! 


9. L'art de perdre, Alice Zeniter.


Le dernier roman d'Alice Zeniter confirme tout le bien que l'on pouvait penser d'elle. Dans l'art de perdre, elle explore le sort des harkis, et les séquelles identitaires laissées par la guerre d'Algérie à ceux qui y ont tout perdu. 

8. Bakhita, Véronique Olmi.


Véronique Olmi nous raconte le destin de Bakhita, petite fille née au Soudan dans les années 1870, enlevée et vendue comme esclave, servant un maître après l'autre, subissant tous les outrages, jusqu'à ce qu'elle soit achetée par un consul italien qui l'amène en Europe, où elle rentrera dans les ordres. Un récit qui bouleverse, et ne laisse pas indemne. 

7. No home, Yaa Gyasi.


Dans ce premier roman au souffle épique, Yaa Gyasi nous raconte le destin de deux soeurs africaines séparées. Leur descendance, aux racines brisées, grandit de part et d'autre de l'Atlantique, frappée par la même malédiction. Laissez-vous emporter par la plume ensorcelante de l'auteur...

6. Marx et la poupée, Maryam Madjidi.


Goncourt du premier roman, Marx et la poupée nous emmène en Iran, et nous raconte les parents militants de la narratrice, leur exil en France, la béance laissée par ce pays aimé déchiré par la violence. Epoustouflant. 

5. L'ordre du jour, Eric Vuillard.


Cet auteur-là n'en est pas à son coup d'essai, et remporte le Goncourt 2017, grâce à un roman qui revisite les années 1930 en Europe, et en particulier l'épisode de l'Anschluss, après l'accession de Hitler au pouvoir, favorisée par le patronat industriel. Des noms qui entrent en résonance avec l'actualité, et qui laissent bien songeur...

4. La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens.


Camille Laurens nous livre un essai dans lequel elle part à la recherche de la muse de Degas, l'adolescente qui a inspiré la célèbre figurine de bronze, et à travers elle, nous raconte la condition des petits rats de l'opéra à la fin du XIXe siècle à Paris, ces jeunes filles souvent issues de milieux populaires qui devaient se démarquer à tout prix pour permettre à leur famille de survivre. Une lecture édifiante...

3. La serpe, Philippe Jaenada.




Ce n'est pas sans enthousiasme que je vous annonce la présence de Philippe Jaenada dans ce top 3 annuel, grâce à un livre d'une grande richesse, qui a le mérite d'explorer une forme littéraire qui me semble relativement inédite, l'auteur ne se cachant pas derrière un narrateur, nouant une complexité évidente avec son lecteur, et décrivant les étapes et détails d'une enquête captivante... Sans le moindre doute, l'un des incontournables de l'année 2017 ! 

2. La terre qui les sépare, Hisham Matar.


Dans cet essai, Hisham Matar raconte la recherche de son père, opposant à Khadafi disparu dans les prisons libyennes après avoir été livré par la police égyptienne, et sur les traces duquel son fils se lance pendant des années, espérant obtenir la preuve de la vie ou de la mort de son père. Cette "histoire vraie" est glaçante, bien entendu ; elle lève le voile, en outre, sur les conditions d'arrestation et de détention en Libye au cours des trente dernières années, et les manoeuvres politiques menant à la rétention ou à la libération de civils ayant commis comme seul crime la manifestation de leur désaccord avec le régime en place. 

1. Dans la forêt, Jean Hegland. 

La première place revient à un roman un peu particulier, puisqu'il a été écrit en 1996, mais a été traduit et publié en français seulement en 2017, soit plus de vingt ans plus tard. Pourtant, il ne perd rien de sa fulgurance. Dans un cadre post-apocalyptique, deux soeurs tentent de survivre dans la maison familiale isolée dans la forêt. Un sujet pourtant largement abordé dans la littérature, mais traité magistralement par Jean Hegland, ce qui, à mes yeux, le distingue de la foule de ses semblables, et en fait un roman incontournable qui hante longtemps ses lecteurs. 


Comme vous pouvez le constater, le top de cette année est en grande majorité français, ce qui me fait penser qu'il serait pertinent de m'intéresser davantage à ce qui s'écrit dans la littérature non francophone ! 

Je ne peux pas décemment finir cet article sans citer les autres grands romans découverts en 2017, et qui méritent d'être lus : Underground Railroad de Colson Whitehead, Innocence d'Eva Ionesco, L'archipel d'une autre vie d'Andrei Makine, ou encore l'excellente Double nationalité de Nina Yargekov, ainsi que Gabriële, le roman écrit à quatre mains par les soeurs Berest.

Sur ce, je vous souhaite à tous une très belle et littéraire année 2018 ! 

samedi 30 décembre 2017

Top de décembre

Le temps file, nous voici déjà au dernier top mensuel de l'année...
Avant de vous proposer une rétrospective des meilleures lectures de l'année, je vous propose de faire le tour de celles qui ont marqué le mois de décembre.


5. Le Presbytère, Ariane Monnier

Ariane Monnier nous emporte dans une atmosphère étouffante, entre jeux d'enfants et menaces sourdes, au coeur du Presbytère... 

4. Ma reine, Jean-Baptiste Andrea
Demeurons au pays de l'enfance, auprès de Shell, un enfant qui fugue pour partir à la guerre, et croise sur son chemin Viviane, qui devient sa reine. On goûte le regard étrange et pur porté par les enfants sur le monde qui les entoure. 

3. Underground Railroad, Colson Whitehead
Chasse à l'homme le long du réseau souterrain ayant permis à des esclaves en fuite de rejoindre le Canada... Colson Whitehead nous transporte au coeur des plantations de coton, là où les esclaves ne sont pas vraiment des hommes, et où l'espoir est un fardeau. 

2. Bakhita, Véronique Olmi
Sur une thématique proche, Véronique Olmi nous raconte l'histoire de Bakhita, petite fille enlevée au Darfour alors qu'elle n'a que sept ans dans les années 1870, et qui sera vendue, passant de maître en maître, jusqu'à ce qu'un consul italien l'emmène avec lui en Europe, où un destin inattendu s'ouvre à elle... Un récit dont, pour une fois, j'oserais dire qu'il est bouleversant. 

1. L'ordre du jour, Eric Vuillard
Eric Vuillard revisite l'histoire, et en particulier l'épisode de l'Anschluss, et l'implication des patrons industriels dans l'accession au pouvoir de Hitler et les épisodes qui ont mené à la guerre. Le style est mordant, dépoussière la grande Histoire et ne laisse pas de répit à ceux qui croyaient s'en tirer à bon compte. 

jeudi 28 décembre 2017

N'oublie rien en chemin, Anne-Sophie Moskowicz

Je m'achemine doucement vers la fin de la sélection des 68 premières fois, avec un roman d'Anne-Sophie Moskowics, intitulé "N'oublie rien en chemin". Les conseils/injonctions ont la côte en matière de titre, à l'instar de "Ne parle pas aux inconnus", "Sauver les meubles", ou, une variante originale, "Soyez imprudents les enfants". Mais ici, Mossieur, on n'est pas du genre à s'arrêter à un titre, ah ça non, jamais ! 


Libres pensées...
(alerte spoiler)

A vingt ans, Sandra a vécu une passion fulgurante et éphémère avec Alexandre. Jusqu'à une rupture qui la hante encore, vingt ans plus tard. Alors que sa grand-mère Rikha vient de mourir, Sandra récupère les carnets dans lesquels Rikha a consigné les événements importants de sa vie, ceux dont elle n'a jamais voulu parler de son vivant - sa fuite dans les années 1940 alors qu'elle était enceinte, l'arrestation de son époux Aaron ensuite déporté et disparu à Auschwitz, et, à la fin de la guerre, le constat que tous leurs biens avaient été volés, jusqu'à l'appartement où ils vivaient.
Alors qu'elle part à la recherche de ces racines à travers le récit légué par Rikha, Sandra se remémore sa relation avec Alexandre, et leur séparation subite. Se pourrait-il que les deux histoires soient liées ?

Le contexte me faisait craindre le pire. Nous arrivons à une période où les jeunes auteurs (ou même les moins jeunes) sont nés deux (voire, presque trois) générations après leurs ancêtres ayant vécu la Deuxième Guerre Mondiale. Le XXe siècle a été ponctué de nombreux conflits et épisodes sombres, mais la Deuxième Guerre est celui qui a pris place sur le territoire métropolitain, et à ce titre, il est naturellement propice à une exploration, y compris 70 ans plus tard. Ainsi, lorsque les écrivains se tournent vers leur histoire familiale, ils se trouvent rapidement face aux non-dits et au flou de cette période peu reluisante.

Anne-Sophie Moskowicz s'éloigne néanmoins des démarches ordinaires, et décide de romancer à partir de ce que l'on devine être inspiré par sa propre histoire familiale.

Ainsi, alors que l'histoire de Rikha se dévoile, la narratrice, Sandra, se replonge dans l'épisode qui a été le plus marquant dans sa vie, et qui nourrit ses regrets. L'auteur parvient à mener joliment sa barque, puisque la révélation du lien entre les deux intrigues n'est pas évident au premier abord, et clarifie l'ensemble du roman une fois connu.

Bien entendu, le comportement d'Alexandre en particulier peut laisser circonspect. C'est en tout cas la réaction qu'il fait naître en moi : après les spoliations et les pillages de la Seconde Guerre, y a-t-il vraiment eu des descendants qui, soucieux de la manière dont leurs parents s'étaient appropriés certains biens, ont fait autant pour rendre à César ce qui appartenait jadis à César ? J'ai quelques doutes, même si mon coeur voudrait profondément que ce fût le cas.

Quoi qu'il en soit, j'ai été surprise de trouver dans N'oublie rien en chemin un récit bien mené, écrit agréablement, reposant véritablement sur une intrigue et s'écartant en cela du récit familial, de la recherche généalogique retranscrite du point de vue de l'auteur, sans distinction entre ce dernier et un potentiel narrateur.

Un beau début !

Pour vous si...
  • La lecture de L'administrateur provisoire vous a laissé sur votre faim, et un récit romancé sur le thème complèterait bien cette approche "historique".

Morceaux choisis

"Revoir Annie était génial. J'ai réalisé que c'était une personne fabuleuse et que j'avais de la chance de la connaître. Et j'ai repensé à cette vieille blague. Un type va chez le psychiatre et dit : "Mon frère est fou. Il pense qu'il est une poule." Le docteur dit : "Pourquoi ne le faites-vous pas enfermer ?" Le type répond : "J'y ai pensé, mais j'ai besoin des oeufs." Ca résume plutôt bien ce que je pense des rapports humains, qui sont complètement irrationnels, dingues et absurdes... Mais nous faisons avec, parce que nous avons besoin des oeufs."

"Tous les automnes défilent sous mes pieds.
L'été 1942 s'écrase aussi sous mes pas.
Je cours sur toutes ces saisons qui auront imprimé le destin de trois générations sur ces pavés.
Je cours sur ces pavés qui auront supporté des décennies de mensonges, de trahisons, de culpabilité.
Je cours sur la folie qui aura parfois sauvé la vie, parfois poussé deux êtres l'un vers l'autre, inexplicablement.
Je cours sur la raison qui aura poussé à dire non, qui aura stoppé le délire et impulsé finalement les bons choix aux uns et aux autres.
Je cours sur ce lien du sang qui aura été dépassé au nom des idéaux, au nom de la morale."

Note finale
3/5
(cool)

lundi 25 décembre 2017

Gabriële, Anne et Claire Berest

En septembre 2016, je lisais pour la première fois la prose de Claire Berest. Elle revient cet hiver avec un récit écrit à quatre mains avec sa soeur Anne (un peu comme dans Barbe-Bleue), dédié à leur grand-mère, Gabriële Buffet, épouse Picabia. 


Libres pensées...

Poursuivons avec les femmes libres et insatiables !
Gabriële Buffet a 27 ans lorsqu'elle fait la rencontre du peintre Francis Picabia, que sa réputation précède. Elle est une femme qui a tenté par tous les moyens d'échapper au mariage, parvenant à entrer dans la classe de composition d'un institut de musique, à une époque où les femmes y sont très rarement admises. Elle est passionnée de théorie musicale, veut accomplir de grandes choses, a une capacité d'abstraction qui la distingue, et elle tombe amoureuse du peintre auquel elle va dévouer sa vie. Car Gabriële n'écrira pas de musique par la suite, elle soutiendra et inspirera Francis, l'accompagnera dans les périodes de faste et les périodes noires, ils seront ensemble de piètres parents, il la trompera, elle deviendra la maîtresse de Marcel Duchamp, et ils auront une influence considérable sur leur époque.

L'histoire de Gabriële Buffet-Picabia mérite mille fois d'être racontée, c'est pourquoi je comprends tout à fait l'initiative des deux soeurs Berest, et le choix de se focaliser sur la figure de Gabriële plutôt que sur celle, plus solaire au premier abord, de Francis Picabia, leur arrière-grand-père, célèbre peintre dadaïste puis surréaliste.

Lorsque je pense à l'image que me laisse d'elle la lecture de ce roman foisonnant, qui lui rend le plus bel hommage qui soit, je la vois multiple, incandescente, cette femme dont tous ceux qui la rencontraient louaient l'intelligence vive et puissante, l'alliée et la confidente d'un mari volage et cyclothymique, une femme ne s'arrêtant pas aux convenances sociales, capable d'organiser un arrangement scandaleux pour permettre à Picabia de peindre encore, de trouver l'inspiration, de poursuivre la révolution de l'art dont ils rêvaient tous deux, une femme libre, trop peut-être, avant l'heure, c'est certain. Une femme qui n'a été victime de personne, si ce n'est de son temps.

Je me prends à me demander ce qu'aurait été Gabriële sans Francis. Peut-être l'épouse d'un terne notable provincial, d'un bureaucrate parisien, peut-être la maîtresse de Duchamp qui aurait croisé sa route en d'autres circonstances, une femme de ou maîtresse de, donc, puisque l'époque était peu propice à tout autre sort pour une femme...
A moins que. A moins que Gabriële n'ait pu persévérer dans la musique, s'y adonner complètement, devenir la compositrice la plus avant-gardiste du XXe siècle, ou alors sa théoricienne la plus érudite et la plus moderne, une femme du monde comme elle l'a été en réalité, sans le rôle de mère et d'épouse qui était un étau et auquel elle ne voulait pas être réduite.
Car, si elle s'est montrée une épouse époustouflante et un appui indéfectible, Gabriële, comme Francis, a été un parent peu présent, d'après les dires de ses arrière-petites-filles, et les enfants du couple Picabia ont porté les séquelles de ce couple à la fois solide et original, rejetant l'injonction des normes sociales et des bienséances, se liant avec des personnalités colorées versant souvent dans la provocation et l'audace, vivant d'art, de mondanités et de fêtes orgiaques (peu ou prou).

Alors, bien sûr, j'ai admiré l'esprit et le caractère de cette femme hors du commun, j'ai ressenti pour elle la plus vive empathie, j'ai été émue de ses déboires et des tours du destin, de sa force qui tranche avec la faiblesse de Francis, sombrant régulièrement dans la dépression, n'en sortant qu'avec le soutien de cette femme incroyable, pour produire ce que le monde retiendra de ce couple, et qui sera donc signé de son nom.

L'atmosphère est celle, si singulière, de la Belle Epoque, puis des années 20 après la Grande Guerre, une période trouble, les Picabia étant relativement épargnés par la guerre, mais en constatant les dégâts autour d'eux, à commencer par leur grand ami Guillaume Apollinaire.

Venons-en au style : je redoutais de ressentir une rupture de temps à autre, lorsque l'auteur changeait, car, le roman étant écrit à quatre mains, j'imaginais que les deux soeurs se relayaient pour prendre la plume. J'ignore comment elles ont organisé cette co-écriture, mais le résultat est bluffant, car, à mon échelle en tout cas, il n'est pas possible d'identifier une auteur et l'autre, si l'on ne m'avait rien dit, je n'aurais tout simplement pas imaginé qu'il y avait là deux auteurs au lieu d'une.

Bref, Gabriële est un roman-hommage très réussi, qui présente le mérite de mettre à l'honneur la femme derrière l'artiste réputé, ce qui n'est pas sans évoquer la série de portraits récemment réalisée par France Inter, et celui précisément d'André Gorz.

A méditer... 

Pour vous si...
  • Vous ignoriez jusqu'à présent l'existence de Gabriële, qu'elle soit Buffet ou Picabia
  • Vous adoreriez vous plonger au coeur de la Belle Epoque, du cercle dadaïste, entre Duchamp et Apollinaire (pas littéralement, quoique la configuration ait pu traverser l'esprit de l'un ou de l'autre).

Morceaux choisis

"[Sur le défilé des catherinettes] Dans cette foule excitée, Gabriële est consternée. Ce n'est pas seulement sa famille mais la société tout entière qui lui intime l'ordre de prendre un mari. Elle voit ce défilé de coeurs à prendre comme des corps qui réclament leur maître. Elle qui veut voyager dans le monde entier, vivre pour la musique, créer, écrire. Que vont devenir ses rêves de composition avec des enfants à langer ?"

"Il aura fallu plus de trois ans de mariage pour que Gaby saisisse que Francis alterne des phases volubiles, euphoriques, désinhibées où il dépense sans compter et multiplie les projets, et des phases d'abattement et de mélancolie. La médecine n'a pas encore popularisé en 1911 le concept de "folie maniaco-dépressive"."

"Après quatre mois de fusion avec Francis, le voilà qui disparaît de nouveau. Qu'il est injuste d'être une femme dans un monde où tous les plaisirs sont organisés par les hommes et pour les hommes."

"Gabriële reste au chevet de Francis. Elle le soutient, le retient, cet homme à la mélancolie qui pèse si lourd. Elle affronte, sans jamais poser de questions ou de conditions. Il passe avant tout. Avant les enfants, avant les bonheurs faciles. Son mari-oeuvre. Son mari-sang."

"Gabriële s'avise de l'objet, elle le contemple, l'air lointain, et demande à son ami :
_Crois-tu que l'on pourrait sceller l'esprit de Picabia dans un flacon de verre ?
_C'est toi, l'esprit de Picabia, lui répond Marcel Duchamp."


Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 20 décembre 2017

Et soudain, la liberté, Evelyne Pisier et Caroline Laurent

Les 68 se poursuivent pendant les fêtes ! 
Au programme, le premier roman d'une jeune éditrice, Caroline Laurent, fruit de sa rencontre inspirante avec Evelyne Pisier, qui lui a confié ses souvenirs avant de disparaître en 2017, et en l'hommage de laquelle la jeune femme a poursuivi et achevé l'écriture de ce livre. 


Libres pensées...

La vie d'Evelyne Pisier, tout comme celle de sa mère, est tout à fait romanesque.
L'enfance d'Evelyne se partage entre l'Indochine et la Nouvelle-Calédonie. Sa mère, Mona, est une femme trop libre pour son temps, qui fait scandale lorsqu'elle décide de divorcer de son mari, André, un homme maurassien conservateur et un brin mysogyne, qui n'entend pas faire de sa fille "une intellectuelle". Mona n'hésitera pas, d'ailleurs, à l'épouser de nouveau des années plus tard, prise dans les arcanes d'une passion amoureuse dévorante. Evelyne (renommée Lucie dans le texte) grandit avec, devant les yeux, la révolte lancinante portée par sa mère, qui découvre adulte Le Deuxième Sexe de Beauvoir, se prend à rêver d'une autre vie, des rêves abandonnés en chemin. Devenue adulte, Lucie s'implique dans le mouvement communiste, féministe, et devient la maîtresse de Fidel Castro (anecdotique, pourtant c'est pour cela qu'elle est surtout connue, malheureusement...).

Dans ce roman où elle reconstruit son histoire, Caroline Laurent écrit avant tout une ode à l'amitié, cette amitié improbable qui naît entre une jeune femme de vingt-huit ans, et une autre de soixante-quinze (me semble-t-il), qui lui transmets l'essentiel de son histoire, des trous à combler, et une philosophie de vie que lui a pour partie insufflée sa mère.

Ces deux portraits de femmes sont saisissants, et ils doivent beaucoup au contexte politique dans lequel ils s'insèrent, dont les grandes lignes permettent de saisir l'air du temps, les moeurs souvent réticentes à une libération de la femme en période et au lendemain de la guerre. Les avancées qui nous paraissent aujourd'hui acquises semblent lentes à émerger, et l'atmosphère retranscrite nous fait réaliser à quel point ce qui nous semble évident peut s'avérer fragile. Ce contexte ne remonte, après tout, qu'à quelques décennies.

La structure du roman est particulièrement intéressante, de par l'imbrication dans le récit de passages dans lesquels l'auteur se manifeste, raconte sa relation avec Evelyne, les souvenirs qu'elle conserve, et raconte surtout la construction du roman, ses difficultés, ses satisfactions. On assiste ainsi au roman en train de s'écrire, et cette approche crée une proximité entre le lecteur et l'auteur, ainsi qu'avec Evelyne, de par l'affection que lui porte l'auteur.

Et soudain, la liberté présente donc un intérêt évident du point de vue de l'intime (car l'on plonge dans la psychologie de deux personnages fictionnels, fortement inspirés d'être réels) mais aussi de l'Histoire, et se lit d'une traite, grâce à un style abordable et néanmoins littéraire, dans lequel transparaît un sentiment d'authenticité.

Une première fois émouvante, qui augure du meilleur en ce qui concerne l'avenir littéraire de Caroline Laurent en tant qu'auteur, et constitue un hommage somptueux à une grande dame. 

Pour vous si...
  • Vous vous intéressez au combat féministe au XXe siècle, et revisiteriez bien l'histoire du point de vue d'une femme libre avant l'heure.

Morceaux choisis

"En France, les écrivains sont fréquemment enseignants, responsables culturels, scénaristes, médecins, journalistes, éditeurs. Les éditeurs, toutefois, sont rarement coauteurs de leurs auteurs. [certes, mais ils sont encore moins fréquemment boulangers, maçons ou comptables...]
Ou alors.
Ou alors ils le sont toujours. Fantomatique, l'éditeur fait planer son ombre sur le texte, joue à cache-cache avec le lecteur, généralement sans rien en dire car la lumière de celui qui signe l'ouvrage suffit à le combler."

"J'espère un jour, quand moi aussi j'aurai soixante-quinze ans, tendre la main à une jeune femme de vingt-huit ; elle serait éditrice, romancière, étudiante, sans emploi, technicienne, agricultrice, rebelle, enceinte, amoureuse, divorcée, pleine de rêves, folle à lier, je l'appellerais "mon amie chérie" et lui dirais : "En avant pour la belle aventure ! Fonce ! En toi j'ai entière confiance." "

" "Je rêvais d'être médecin, Lucie ! J'en rêvais ! Et là, regarde-moi. Qu'est-ce que j'ai fait dans ma vie, hein ? Rien." Lucie s'immobilisa. "Rien." Ce mot terrible, destructeur. Tout se mélangeait dans sa tête. "Pourquoi, maman ? - Mais à cause de toi ! J'étais à l'université quand je suis tombée enceinte. C'est pour toi qu'André m'a interdit de continuer mes études !" Lucie tituba. A cause d'elle, la vie de sa mère avait été gâchée."

Note finale
4/5
(très cool)

mardi 19 décembre 2017

Bakhita, Véronique Olmi

Je n'ai lu qu'un roman de Véronique Olmi, et ça n'a pas été une franche réussite. Ce souvenir m'a sans doute tenue à distance de son petit dernier, Bakhita, en dépit de l'accueil dithyrambique que lui ont réservé la presse et le lectorat. J'ai bien fini par m'y résoudre, et je peux vous dire que je ne regrette pas. 


Libres pensées...

Bakhita est née au Darfour, et elle a sept ans lorsqu'elle est enlevée à proximité de son village. Les deux hommes qui l'emmènent seront les premiers à la vendre. Elle passera ensuite de maître en maître, connaîtra le viol, la torture du tatouage, servira de domestique, et quittera l'Afrique après avoir été achetée par un consul italien. En Europe l'attend un tout autre destin.

Le récit de Bakhita est très dur, autant qu'on peut l'imaginer. Véronique Olmi en maîtrise la matière, ce qui lui permet de mettre son talent d'écriture au service de la mise en lumière de cette histoire à la fois banale (pour la partie relative à l'esclavage, malheureusement) et hors du commun (Bakhita ayant été libérée et étant rentrée dans les ordres, puis ayant accédé à la canonisation en 2000).

Bakhita est un grand roman à de nombreux égards.
Avant tout, il fait connaître l'histoire de Bakhita, et à travers elle, le sort de milliers de personnes réduites en esclavage et traitées comme marchandise, passant d'un maître à l'autre, susceptibles d'être contraintes au bon vouloir de leur maître, qui avait droit de vie et de mort sur elles. Il ne s'agit que d'anecdotes, néanmoins les épisodes de la vie de Bakhita font naître l'indignation et l'horreur.

On a également, à travers son histoire, un aperçu des mouvements d'esclaves, transportés d'un pays à l'autre, le long d'interminables caravanes la plupart du temps, dont certains ne réchappaient pas.

Dans ce contexte, il est étrange de voir l'Eglise catholique apparaître comme un refuge, un asile, elle qui a été prompte, dans d'autres contexte, à exterminer, et qui d'une certaine façon véhicule la vision d'infériorité des noirs et donc des esclaves, ne les voit que comme moyen d'extension de son pouvoir à travers leur évangélisation (ce qui est néanmoins davantage que la façon dont les considère le reste de la population dans sa majorité). Dans les yeux de Bakhita, néanmoins, on comprend instantanément l'issue inespéré que représentent les ordres et le fait d'y entrer, au regard de ce qui l'attend si elle retourne en Afrique.

Il y a dans Bakhita une réflexion autour de l'altérité, qui se déploie en particulier lorsque Bakhita met le pied en Europe, où elle est la seule noire, et où, pour la première fois, le regard qui se pose sur elle est un regard de peur, car pour les italiens blancs d'alors, le noir est le diable.

La violence qui se dégage de Bakhita est aussi dérangeante qu'importante, dans la mesure où ce pan de l'histoire, cette version, émerge lentement, mais a été passée sous silence des décennies, des siècles durant, et donne à voir les événements rapportés sous un autre angle, où les "héros" d'antan, hommes d'affaires, hommes politiques, voyageurs, ainsi que leurs familles, sont soudain tristement inhumains.

Je resterai marquée par ce roman de Véronique Olmi, qui ébranle, et ne laisse pas indemme.

Dans le contexte actuel, où la presse a parlé de ventes aux enchères de migrants comme esclaves organisées récemment en Libye, Bakhita résonne lugubrement. Le roman s'inscrit par ailleurs dans la lignée des romans historiques réhabilitant la version de l'Histoire révélant le sort des hommes, femmes et enfants réduits en esclavage, en Afrique mais aussi en Amérique, et la responsabilité des peuples qui les ont asservis. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte des "histoires vraies"...
  • Vous ne tenez pas rigueur à Véronique de son dernier roman, et rassurez-vous, celui-ci est dans un tout autre registre !

Morceaux choisis

"Les gardiens se relayaient pour le fouetter à tour de rôle, et alors c'est devenu une habitude, c'était lui et seulement lui qu'ils fouettaient, un coup après l'autre, qui accompagnaient la marche. Il avançait courbé, les genoux pliés, les bras abandonnés le long de son corps cassé. Et après des kilomètres de marche, alors que la caravane descendait l'autre côté de la colline, après avoir dénudé l'os de son épaule et arraché la peau de son dos, le fouet a pris les yeux du jeune homme en colère, qui depuis longtemps n'avait plus de colère."

"La présence de la soeur aînée donne un sens à sa présence ici, la maison de ses premiers maîtres. Tout ce chemin, c'était pour se rapprocher de Kishmet. Rien n'a été inutile ni hasardeux. Elle a bien marché, elle a bien obéi, et elle est arrivée au bon endroit. Elle va retrouver sa soeur et revenir à Olgossa avec elle."

"Djamila. La beauté, cette malédiction."

"Elle parle moins, elle est prudente, peu assurée, et ce n'est pas son langage qui est un mélange, c'est elle. Elle a dix ans et elle ne sait pas comment grandir. Grandir bien. Grandir douce et bonne, elle impure, abîmée, et sans innocence. Sa vie est comme une danse à l'envers, un tourbillon d'eau sale."

"Bakhita est épuisée, son corps est un enchevêtrement de douleurs et son âme cherche Kishmet."


Note finale
4/5
(excellent)

lundi 18 décembre 2017

Sucre noir, Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy n'en est pas à son coup d'essai. A 31 ans, ce professeur de profession d'origine vénézuelienne, a déjà plusieurs nouvelles et romans à son actif, dont Le voyage d'Octavio, distingué par de nombreux prix. Sa dernière parution, Sucre noir, est un récit d'aventure à la Stevenson, qui nous emmène dans les Caraïbes. 


Libres pensées...

Il y a plusieurs siècles, le navire du capitaine Henry Morgan est venu s'échouer dans les Caraïbes. La légende veut qu'il transportât un trésor depuis porté disparu... attirant les chercheurs d'or. Parmi eux, Severo Bracamonte, qui va séduire l'héritière Serena Otero. Ensemble, ils recueillent une petite fille, Eva Fuego, qu'ils élèvent comme leur propre fille, et deviendra une femme impétueuse et avide.

Sucre noir raconte une véritable chasse au trésor, s'étalant sur deux générations, et peuplée de personnages très romanesques, qu'il s'agisse du laid et patient Severo, de la belle et romantique Serena, ou bien entendu d'Eva Fuego, au tempérament de feu et à la poigne de fer, vouée à vivre dans la plus stricte solitude, couvant son trésor comme un enfant fragile.

Miguel Bonnefoy ne s'embarrasse pas de fioritures, il nous emmène au coeur de l'action, anime pour nous ce qui tient de la légende, du conte, et nous divertit avec talent, car l'on ne sait pas où il veut en venir, quels rebondissements il nous réserve. On ne s'ennuie pas un instant, l'illusion est parfaite, faisant de Sucre noir un récit exotique et haletant, au cadre presque fabuleux.

Indéniablement, le roman d'aventure de l'année !


Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte des romans d'aventure

Morceaux choisis

"A partir de cet instant, la chasse au trésor n'eut plus le trésor pour objet. Ses nombreuses recherches se changèrent en autant de prétextes pour rester dans la ferme. Il quittait l'époque silencieuse des excavations, des nuits solitaires dans la forêt."

"Serena la regarda droit dans les yeux :
- Tu es maintenant la femme de la maison.
Eva Fuego voulut lui répondre qu'elle était maintenant la femme de ce monde. En secret, elle savait qu'elle ferait des hommes ses sujets, du village son royaume. Elle aurait la puissance de l'excès, le goût de l'impossible, comme un horizon de fièvres, et une voix intérieure lui chuchoterait le discours des reines.
Ce jour-là, sans ancêtre ni héritier, Eva Fuego rejoignit, au moment du départ de Serena, la race des fauves qui ne connaissent pas de limite, de ceux qui, livrant combat contre eux-mêmes, étreignent plusieurs vies en une seule existence."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 14 décembre 2017

Le bonhomme de neige, Jo Nesbo

Qui n'est pas encore tombé sur le nom de Jo Nesbo, cet écrivain norvégien spécialisé dans les polars best-sellers ? Ayant entendu parler du film à paraître basé sur le livre, je me suis plongée dans son fameux Bonhomme de neige...


Libres pensées...

Des femmes disparaissent là où sont apparus, peu de temps avant, d'étranges bonhommes de neige fixant leur maison. L'inspecteur Harry Hole est sur le coup : il a même reçu une lettre anonyme annonçant de nouvelles victimes, et signé du "bonhomme de neige". Aux côtés de Katrine Brat, qui vient de rejoindre la brigade, il se lance à la recherche du tueur en série.

Petite déception à la lecture de ce Bonhomme de neige : l'une des forces des polars réside dans l'ambiance qu'ils parviennent à établir, imprégnées d'angoisse, or s'il y a bien quelque chose de sinistre dans le cadre décrit par Jo Nesbo, et dans les sévices subis par les victimes ainsi que les menaces qu'elles reçoivent afin d'être enlevées par le tueur, je n'ai pas trouvé l'atmosphère prégnante qui fait habituellement le succès des romanciers dans ce domaine.

L'intrigue, quant à elle, repose sur des mécanismes classiques, pointant plusieurs suspects avant que le coupable ne soit désigné à la fin, alors que le brave inspecteur se met personnellement en danger, et flaire que la résolution trouvée par sa hiérarchie n'est pas correcte - et oui, il faut bien que le protagoniste ait quelque chose en plus.

Il y a donc du glauque, certes, une explication qui tient à peu près la route, mais des rouages assez peu convaincants, de sorte que l'ensemble ne semble guère naturel, et peine à captiver le lecteur. C'est en tout cas mon ressenti, car, il faut l'admettre, je me suis par moment ennuyée dans ce roman sans cachet, qui m'a donné l'impression d'être un n-ième polar de plus, qu'on oublie rapidement après l'avoir refermé.

Gageons que ce n'est pas le meilleur du maître norvégien, et que le prochain sera meilleur !


Pour vous si...
  • Vous ne vous offusquez pas des habituels mécanismes propres aux polars actuels ;
  • Vous adorez les poupées russes.

Morceaux choisis

"Tu vas pouvoir t'en aller, feula-t-elle. Mais d'abord, tu vas me sauter. C'est compris ?" (Voilà une dame qui a le sens de la négociation)

"Oui, car il la considérait comme un homme, quelqu'un qui ne donnait pas l'impression de vouloir autre chose que ce qui lui voulait : baiser l'autre à en perdre la raison." (parce qu'il ne fait pas de doute que les femmes en général sont des choses fragiles et tendre qui ne cherchent pas à baiser, c'est sale)

"En outre il a dit avoir eu une relation avec Birte Becker pendant dix ans, expliqua Harry. Et que lors de leur première rencontre et partie de jambes en l'air, elle était enceinte de son mari.
_On est enceinte d'un petit garçon ou d'une petite fille, rectifia Rakel en tapotant son oreiller afin de mieux voir Harry. Pas de son mari." (ah ah)

"Harry ne croyait pas à l'inspiration, la clairvoyance divine ou la télépathie. Mais il croyait à la chance. Pas celle avec laquelle on naissait, mais la chance systématique que l'on acquérait à force de travail acharné et en tissant un filet si fin que les hasards allaient tôt ou tard dans votre sens."


Note finale
2/5
(bof bof)

mercredi 13 décembre 2017

Underground railroad, Colson Whitehead

Underground Railroad a été présenté comme le grand roman étranger de la rentrée d'automne 2017, lauréat du Prix Pulitzer également élu meilleur roman de l'année 2016 par la presse américaine. Il s'est enfin frayé un chemin jusqu'à moi, l'occasion de découvrir la prose de Colson Whitehead, romancier et journaliste qui a le vent en poupe. 


Libres pensées...

Cora est esclave dans une plantation de coton en Géorgie. Alors qu'elle était enfant, sa mère s'est enfuie, et n'a pas été capturée, faisant naître en elle l'espoir d'un ailleurs et d'une meilleure vie. Elle a seize ans lorsqu'elle s'enfuit à son tour, accompagnée de Caesar et d'une autre jeune esclave. En suivant l'Underground Railroad, Cora s'engage dans un dangereux périple, tandis qu'un redoutable chasseur d'esclaves est lancé à sa suite...

Le sujet choisi par Colson Whitehead n'est pas neuf, et a déjà fait l'objet de plusieurs romans dans la littérature, par exemple La dernière fugitive de Tracy Chevalier ou, plus récemment, le roman jeunesse Marche à l'étoile par Hélène Montardre ou encore l'excellent No home de Yaa Gyasi. L'Underground Railroad, ce mythique réseau clandestin qui aurait permis à des milliers d'esclaves de rejoindre le Canada, est néanmoins un excellent point d'ancrage pour aborder le thème de l'esclavagisme aux Etats-Unis, avant son abolition en 1865.

Le récit se place depuis le point de vue d'une jeune fille qui n'a pour perspective que l'esclavage, et a perdu toute famille. L'auteur profite du récit pour éclairer certains passages de l'Histoire américaine, notamment la façon dont les membres des familles étaient séparés, les esclaves vendus, et administrés comme des ressources dont la gestion était à optimiser.
Le sort de ceux qui prenaient le risque d'aider les esclaves en fuite est mis en lumière, tout comme celui des esclaves rattrapés par des chasseurs et rendus à leur maître, dont le châtiment devait servir d'exemple et dissuader les autres esclaves de tenter une fuite à leur tour, ou les bénéfices tirés par les chasseurs en question.
Les rapports de force sont décrits avec précision, soulignent le malaise et l'indignation que l'on peut ressentir aujourd'hui à la lecture de ce qui, alors, était la norme, était "dans l'ordre des choses".

Le récit est donc à la fois très romanesque dans son traitement et la maîtrise de la progression de l'intrigue, et présente un intérêt historique pour qui n'est pas familier avec le sujet, qui est par là même glaçant.

Un roman qui mérite donc, à mon sens, l'engouement qu'il a rencontré, et qui conduit à réfléchir également sur les séquelles historiques de cette période sombre et, quoi que l'on en pense, pas si lointaine...

Pour vous si...
  • Vous découvrez l'existence de l'Underground Railroad, et creuseriez bien le sujet.
  • Vous ne voulez pas passer à côté du grand roman américain de 2017.

Morceaux choisis

"Quand on est vendu aussi souvent, le monde vous apprend à être attentif. Elle apprit donc à s'adapter rapidement aux nouvelles plantations, à distiguer les briseurs de nègres des cruels ordinaires, les tire-au-flanc des industrieux, les mouchards des confidents. Les maîtres et maîtresses dans toute leur gamme de perversité, les domaines aux moyens et aux ambitions variables. Parfois les planteurs ne voulaient guère que gagner humblement leur vie, alors que d'autres, hommes ou femmes, aspiraient à posséder le monde, comme si ce n'était qu'affaire d'arpents."

"Les hommes commencent bien dans la vie, et puis le monde les rend méchants. Le monde est méchant au départ et chaque jour le rend plus méchand. Ca vous use jusqu'à ce qu'on ne rêve plus que de mort."

Note finale
4/5
(excellent)

mardi 12 décembre 2017

Fief, David Lopez

Roman très présents dans les sélections des grands prix de l'automne, Fief a indubitablement attiré l'attention. Premier roman d'un auteur qui dit que son rapport à l'écriture s'est cristallisé sur le rap, il expérimente une langue qui, jusque-là, est restée étrangère à la littérature. 


Libres pensées...

Jonas vit dans une ville de quinze mille habitants, avec son père au chômage. Avec ses amis, son  quotidien est fait de jeux de cartes, d'herbe, de boxe, de filles. Du temps à tuer. Fief est le récit de leurs journées.

Ce qui heurte en premier, dans Fief, c'est la langue. Je ne mentirai pas, il m'a fallu m'accrocher pour ne pas qu'elle me laisse sur le côté. Les protagonistes jouent avec elle, se la sont appropriée, loin du registre châtié que l'on peut habituellement rencontrer dans les livres, loin également du registre oral qui s'est frayée une place dans la littérature contemporaine : c'est la langue "caillera" qui s'épanouit ici, fait de verlan et d'autres sources encore, un ping-pong énergique auquel il faut s'acclimater, et qui nous donne une idée de ce que cela peut faire, d'être confronté à une langue qui n'est pas celle dont on maîtrise les codes. Et pourtant, une langue qui existe, invisible dans l'espace public, tabou presque dans la littérature, qui, à la faveur de l'expérience menée par David Lopez, effectue une percée.

Quant à l'intrigue, il faut là aussi se défaire de ce que l'on trouve classiquement dans les romans répondant à un objectif de divertissement : on est plongé dans le quotidien de Jonas et de ses amis, depuis des scènes de boxe jusqu'aux soirées au cours desquelles ils boivent, fument, flirtent, se battent aussi. Il y a, en filigranes, comme une errance, la vie défile et il semblerait que rien ne vient, un peu à la façon de Beckett. Il se passe des choses, pourtant, des combats perdus et d'autres gagnés, des femmes séduites et d'autres qui se sont lassées, des amis qui s'éloignent, la ville qui reste là, le quotidien comme un étau, pour eux comme pour d'autres, comme pour nous aussi.

A cet égard, Fief est une claque, comme un animal qui ne se laisse pas dompter, sauvage, instinctif, qui n'a rien d'une lecture douce, agréable, délassante.
David Lopez fait, avec ce roman, une entrée fracassante sur la scène littéraire, et mérite d'être lu pour cette expérience de lecture alternative et inédite qu'il propose, qui reflète une audace vivifiante.

Pour vous si...
  • Vous en avez assez de ces livres qui se ressemblent tous.

Morceaux choisis

"J'aime tout ce qui relate une vie où les règles de la société n'ont plus cours, et où ce qui était nécessaire devient superflu. Chez Barjavel ce sont souvent des récits post-apocalyptiques, où le monde est à réinventer. Il y a cette façon de toujours mettre l'amour au centre, comme principe de réactivation du monde, comme si son absence avait précipité la fin des temps. Comme s'il fallait mourir pour pouvoir revenir à l'essentiel."

"Une bestiole vient se poser sur mon bras gauche et un réflexe me fait lui mettre un revers de la main droite, et je le vois l'insecte, projeté sans ménagement vers la piscine. En heurtant la surface de l'eau la bête se débat, et ce que je croyais être une mouche ou une guêpe s'avère être une coccinelle. C'est mignon une coccinelle. Ce n'est pas le genre d'insecte à qui on a envie de niquer sa race quand il est dans les parages."

"Elle est ingrate la boxe. Elle prend beaucoup, elle donne peu. Une maigre récompense coûte de nombreux sacrifices. Elle consacre ceux qui sont capables de la plus grande résilience. Ceux pour qui la satisfaction ne peut aller qu'avec la souffrance. Pour la surmonter. La surpasser. La sublimer."

Note finale
4/5
(excellent)

lundi 11 décembre 2017

Aux femmes, Hamdy Al-Gazzar

Les éditions Belleville ont publié cet automne un texte à la sublime couverture, qui nous transporte au coeur de l'Egypte, dans les ruelles du Caire...


Libres pensées...

Sayed raconte les femmes qui ont marqué sa vie, depuis sa mère, les femmes du quartier, celles qu’il a croisées, jusqu’à celles qu’il a aimées, ou avec lesquelles il a vécu sans les aimer, et qui ont laissé en lui leur empreinte, depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte.

Le roman se présente comme une série de portraits de femmes, avec, en creux, celui de Sayed, et le récit des événements qui ponctuent sa vie.

Il y a bien entendu une évolution chronologique, dans la mesure où Sayed part de son enfance pour revenir vers des temps plus actuels, toutefois le fait que le roman soit constitué de chapitres associés chacun à une femme rend la progression malaisée par moment.

Cette approche peut avoir pour effet d'effriter l'intérêt du lecteur au bout de quelques portraits,.

Néanmoins, l’auteur peint avec beaucoup de sensibilité et de sensualité les portraits de ces femmes colorées, vives, qui lui ouvrent leur intimité et partagent avec lui (et, à travers lui, le lecteur) leur quotidien, leur fragilité et leur force. Ces personnages suscitent l’empathie de par leurs réactions ambivalentes, nuancées.

Par ailleurs, certaines scènes mettent en relief des sujets intéressants : la solitude de la femme courtisée qui a épousé un homme alcoolique qui la délaisse, l'assurance de la femme qui est certaine que sa foi est fidèle au Coran et qu'une interprétation plus progressiste que celle, stricte, qu'on lui a enseignée, est erronée...

Aux femmes est donc un texte raffiné et poétique, dont émane une grande tendresse à l’égard des différentes protagonistes, du fait des anecdotes qui les montrent « nues », dans toute leur humanité (la colère, la solitude, la passion, le rejet…).

Pour vous si...
  • Vous êtes sensible à une écriture délicate et sensuelle. 

Morceaux choisis

"Et à présent il faut que je rencontre mon amour, l'amour de ma vie, la femme de mon imagination et celle qui serait mienne. Cela ne s'est pas encore produit et je suis toujours à attendre son apparition, sa venue ; j'aspire à la voir, je rêve qu'elle est là. Je suis toujours à vouloir aimer."

"Est-il vraiment devenu un homme, un "vrai", celui qui est toujours habité par la peur, qui ne peut cesser de penser à Abd al Zahir et à son chien, alors qu'il est allongé à côté du corps nu de sa femme ?
Est-il devenu un homme, celui qui se tourmente toujours au sujet des femmes, qui songe toujours à ce qui a pris fin, ce qui n'est plus, ce qui est passé comme un long rêve étrange, et qui jamais ne pense pas à changer ?"

Note finale
3/5
(cool)

vendredi 8 décembre 2017

Ma reine, Jean-Baptiste Andrea

Ma reine est l'un des premiers romans inclus dans la sélection d'automne des 68 premières fois. Son auteur, Jean-Baptiste Andrea, est réalisateur et scénariste, et désormais, également écrivain. 


Libres pensées...

Ce roman n'est pas le premier de la sélection dédié à l'enfance : Neverland constituait également un texte poétique et sensible. Ma reine s'en écarte néanmoins, dans la mesure où Neverland comptait des scènes d'enfance tissées les unes aux autres, sans intrigue véritable.
Ma reine repose sur une intrigue : un enfant décide de partir faire la guerre pour montrer à ses parents, qui tiennent une station-service et veulent l'envoyer dans un institut, qu'il n'est plus un enfant. Il se cache sur le plateau derrière chez lui, et fait la rencontre de Viviane, qui devient la reine, et le nomme Shell. Il promet de ne pas chercher à savoir d'où elle vient, où elle vit, pour ne pas provoquer la perte de ses pouvoirs, mais pour Shell, elle est reine, elle existe. D'ailleurs, lorsqu'elle disparaît, il fait tout pour la retrouver.

Comme tous les enfants, Shell n'est pas un enfant comme les autres. Mais sa vision des choses et du monde qui l'entoure est certainement plus particulière encore que celle de beaucoup d'enfants. Sa tournure d'esprit, son prisme de perception nous interpellent, les images qu'il exprime font sourire, laissent un drôle de goût, comme si un monde lointain cherchait soudain à nous rappeler à lui.

J'ai été happée par l'intensité de ces images, et des émotions qui habitent Shell, que j'assimile à l'enfance. Ce dont on s'est lassé adulte, parce que l'on a eu l'occasion de le vivre à de nombreuses reprises, présente une puissance inouïe lorsque l'on est enfant, la première fois que cela se présente à nous. C'est en cela que, n'ayant jamais fumé moi-même, j'ai pu cependant partager le ressenti de Shell fumant sa première cigarette, celle qui occasionne le feu qui lui vaudra de voir ses parents sur le point de le placer en institut.

L'imaginaire de l'enfant étant prégnant, il va sans dire que l'on a l'occasion de s'interroger longuement sur l'existence "réelle" de ce qu'il nous rapporte, à commencer par Viviane. Et puis, peu à peu, cette obsession tout adulte s'étiole, se desserre, se dissout. Bientôt, peu nous chaut de savoir ce qui est réel de ce qui ne l'est pas, car dans les yeux de Shell, il ne fait pas un pli que tout est vrai, et c'est bien là l'essentiel.

Ma reine est un roman qui fait écho à l'intime, étrangement, avec lequel je suis entrée en résonance, qui m'a émue pour cela.


Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à laisser derrière vous, l'espace d'une lecture, vos réflexes d'adulte.

Morceaux choisis

"J'avais un plan. A la guerre, je me battrais, on me donnerait des médailles, je reviendrais et là, tout le monde serait bien forcé d'admettre que j'étais un adulte, ou tout comme."

"Le 26 août, j'ai dit à Matti que c'était mon anniversaire, je lui ai montré le jour sur son calendrier, il m'a juste tapé dans le dos et voilà. Le soir dans ma tête je me suis offert plein de cadeaux, un nouveau GI Joe pour commencer une armée avec celui que j'avais déjà, un train électrique, puis j'ai allumé assez de bougies pour chasser la nuit du plateau entier. J'avais mille ans, j'étais vieux comme les pierres et les petites flammes brillaient partout, il n'y avait pas assez de place dans l'univers pour les faire tenir. Je les ai toutes soufflées et la nuit est revenue."

"Ca me rassurait de savoir que c'était ma faute, parce que tout avait toujours été ma faute, que j'y étais habitué et que c'était aussi confortable que mon vieux pyjama de velours vert."


Note finale
4/5
(cool)

jeudi 7 décembre 2017

Les huit montagnes, Paolo Cognetti

Roman phare de la rentrée littéraire étrangère, Les huit montagnes a remporté le prestigieux Prix Strega en Italie, ainsi que le Prix Médicis étranger. Il s'agit du quatrième roman de l'auteur. 


Libres pensées...

Pietro vit en ville avec ses parents, mais tous trois passent souvent leurs vacances dans une maisonnette qu'ils louent à Grana, dans le nord de l'Italie. Là, il retrouve Bruno, l'enfant des montagnes, qui, enfant, rêve de les quitter, et n'en descendra jamais.

Le roman de Paolo Cognetti est de ces romans qui exhalent douceur et sincérité. Rien ne semble fait pour plaire, pour séduire le lecteur, et cette démarche humble, authentique  marque l'esprit. On a tant l'habitude de trouver des surprises (rebondissements à la pelle construits de toutes pièces), un protagoniste censé susciter la sympathie (y compris de façon inattendue, par exemple au moyen de l'humour, qui fait accepter certains traits ordinairement peu acceptables), aux prises avec un personnage méchant que rien n'excuse, qu'il est presque déstabilisant de ne plus rien trouver de ce schéma (j'exagère un poil, mais vous savez comme j'aime me plaindre).

Les huit montagnes n'est donc pas ce récit haletant, rythmé, où l'action s'enchaîne et ne vous laisse un répit que pour mieux vous capturer ensuite.
Ce n'est pas ce récit où vous tendez vers l'issue, la résolution, qui viendra éclairer tout ce que vous avez lu avant d'y parvenir.

J'en retiens cette ode à la montagne, qui n'a rien d'angélique, vue tantôt comme un havre, un refuge inespéré à l'écart du monde, tantôt comme un milieu hostile, menaçant, où l'homme est pris au piège, car une fois ancré là, il ne peut plus la quitter. Et, surtout, les deux à la fois. La relation de Pietro et Bruno est indissociable de ce lieu, de ce cadre qui a scellé leur amitié et les a condamnés tout deux à leur destin. La montagne est cette force muette qui est toujours là, qui hante les lignes du roman.

Partant, l'intrigue ne donne pas le sentiment d'être structurée ou maîtrisée, on ne sait guère où l'on va, mais d'une certaine façon, cela n'importe guère. Paolo Cognetti touche au sensible, à l'émotion profonde, à, toujours, cette relation singulière de l'homme et de la nature, cet apprivoisement qui ne finit jamais.

Les huit montagnes offre donc un très beau moment d'introspection, de réflexion, et d'authenticité. 

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas à la recherche d'une formule littéraire éprouvée
  • Vous êtes sensible à ce qui s'approche du nature writing

Morceaux choisis

"On appelle ça l'altitude des neiges éternelles, expliqua-t-il : c'est la hauteur à laquelle il ne fait pas assez chaud l'été pour faire fondre toute la neige qui est tombée l'hiver. Une partie résiste jusqu'à l'automne et finit ensevelie sous la couche de neige de l'hiver suivant. A ce stade, elle ne craint plus rien. Petit à petit, elle se transforme en glace, s'ajoute aux autres couches du glacier qui s'entassent, exactement comme les anneaux des arbres, et il suffit de les compter pour connaître son âge. Mais un glacier ne reste jamais au sommet de la montagne. Il bouge. Tout sa vie, il ne fait que glisser."

"Essuyer son sarcasme était la moindre des choses. Il faut du style, même quand on se fait quitter, et Lara, elle en avait."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 6 décembre 2017

L'ordre du jour, Eric Vuillard

Le voilà enfin, le Goncourt 2017! Invité inattendu dans les sélections qui se sont succédés, ce roman de début d'année a vu le jury s'éloigner des pratiques habituelles en l'incluant dans le palmarès, et en lui attribuant le précieux sésame. Au premier abord, on se dit que c'est un n-ième roman sur la Deuxième Guerre Mondiale, et l'on est tenté de claquer la porte. Oui mais, ce serait bien dommage, parce que, L'ordre du jour, c'est infiniment plus que cela. 


Libres pensées...

En février 1933, vingt-quatre patrons d'entreprises allemandes sont réunis pour endiguer la menace communiste, et, encouragés par Hitler, ils financent les élections à l'issue desquelles ce dernier sera élu chancelier. La montée en puissance du nazisme est consacrée lors de l'Anschluss, dans l'indifférence européenne. Vuillard revient, dans ce texte qui raconte l'Histoire, sur les implications plus ou moins souterraines et les faiblesses qui, dans la succession d'événements de 1933 à 1939, ont conduit à la Deuxième Guerre Mondiale.

Vous n'êtes pas sans savoir que je nourris la plus extrême suspicion à l'égard des récits consacrés à cette période historique. Je dois le dire au moins une fois par mois, je ne manque jamais de m'en plaindre à vos pauvres oreilles/yeux contrits. Je vous laisse donc imaginer ma surprise, lorsque, à la lecture du livre de Vuillard, j'ai constaté que mon enthousiasme s'épanouissait, et atteignait des sommets.

Qu'est-ce qui distingue ce récit de certains de ses congénères à mon sens ratés ? Et bien, avant tout, il faut souligner que la précision historique est ici prédominante, et que la guerre n'est pas un cadre dont l'auteur se prévaut pour faire éclore une intrigue banale. Il prend au contraire le parti de revenir sur un pan d'Histoire connu, et d'explorer ce qui y a conduit, en s'arrêtant sur ce jour de février 1933, qui scelle la compromission des industriels de manière indiscutable. Partant, il dévoile des anecdotes, des informations que l'Histoire officielle a parfois oublié de relayer. En particulier, cette réunion affligeante qui confronte Hitler à Schuschnigg, ou l'annonce de l'Anschluss à Chamberlain alors que les Ribbentrop dînent chez lui et s'éternisent, pour retarder sa réaction...

Vous me direz, dans ces conditions, en quoi a-t-on affaire à un roman, et non à un livre d'histoire ? Et bien, mes amis, la prose ! Cette prose succulente, truculente, excellente, audacieuse, folle, qui nous emporte dans le tourbillon de l'Histoire comme si on était dans la fiction la plus fascinante qui soit. Les événements historiques sont autant de rebondissements que l'on croyait connaître et que l'on n'avait jamais vus sous cet angle, et les protagonistes sont nombreux, jouant des rouages de la machine politique nazie qui s'installe, clamant à la fin de la guerre qu'ils ne savaient rien, qu'ils n'ont fait qu'obéir.

On se délecte de L'ordre  du jour, sans pour autant perdre de vue la ligne directrice, la contribution des chefs d'entreprise à l'arrivée au pouvoir de Hitler et du nazisme. Vuillard ne lésine pas sur la discrétion, les noms sont cités, et l'on trouve dans la liste des noms que l'on connaît bien : Opel, Siemens, Bayer, Krupp....
Des entreprises, donc, que leur rôle lors de la guerre n'a pas empêché de prospérer par la suite, au point d'être aujourd'hui des structures d'envergure internationale, ayant fait la fortune de leurs fondateurs et de leurs héritiers.
Voilà qui donne à réfléchir...

Pour vous si...
  • Vous voulez découvrir tout ce qu'on ne vous a jamais dit sur la Deuxième Guerre Mondiale
Morceaux choisis

"Mais les entreprises ne meurent pas comme les hommes. Ce sont des corps mystiques qui ne périssent jamais. La marque Opel continua de vendre des bicyclettes, puis des automobiles. La firme comptait déjà mille cinq cents employés à la mort de son fondateur. Elle ne fit que croître. Une entreprise est une personne dont tout le sang remonte à la tête. On appelle cela une personne morale."

"[...] A présent, voici que le chancelier allemand insulte l'Autriche, allant même jusqu'à hurler que sa contribution à l'histoire allemande est égale à zéro, et Schuschnigg, tolérant, magnanime, au lieu de tourner les talons et de couper court, cherche désespérément dans sa mémoire, comme un bon élève, un exemple de la fameuse contribution autrichienne à l'Histoire. A toute vitesse, dans le plus grand désarroi, il fouille les poches des siècles. Mais sa mémoire est vide, le monde est vide, l'Autriche est vide. Et les yeux du Führer le fixent obstinément. Alors, que trouve-t-il, pressé par son désespoir ? Beethoven."

"Et ce qui étonne dans cette guerre, c'est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s'il ne cède jamais à l'exigence de justice, s'il ne plie jamais devant le peiple qui s'insurge, plie devant le bluff."

"Ils [les vingt-quatre] bavardent ; leur petit consistoire est tout à fait semblable à des centaines d'autres. Ne croyons pas que tout cela appartienne à un lointain passé. Ce ne sont pas des monstres antédiluviens, créatures piteusement disparues dans les années cinquante, sous la misère peinte par Rossellini, emportées dans les ruines de Berlin. Ces noms existent encore. Leurs fortunes sont immenses."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mardi 5 décembre 2017

Le Presbytère, Ariane Monnier

Depuis sa parution à l'automne, je guettais le roman d'Ariane Monnier, au titre aguicheur et au synopsis intriguant à souhait...


Libres pensées...

Dans les années 1970, un médecin, Balthazar Béranger, s'installe avec sa jeune épouse dans un presbytère. Ils y élèvent leur quatre enfants à l'écart de l'agitation citadine, leur prodiguant une éducation stricte dans un environnement préservé. Le principal contact qu'ils ont avec l'extérieur est incarné par Tanguy, un jeune homme soigné par Balthazar, simple mais brave au premier abord, que les parents apprécient beaucoup, et qui noue une relation privilégiée avec les enfants.

Le Presbytère est de ces romans qui se caractérisent par une atmosphère très particulière, qui s'instaure dès les premières pages, au point de presque en constituer un personnage à part entière.
Ce lieu retranché semble distiller une sensation de confinement, d'angoisse, bien vite on sent une menace poindre dont la nature est d'abord indécise, et dont les contours se précisent peu à peu.
Aux jeux d'enfants se mêlent les mots d'adulte, les châtiments infligés par le père, l'indifférence de la mère, la sollicitude appuyée de Tanguy, sa présence entêtante et l'absence criante de quiconque pour protéger les enfants, eux qui se trouvent là où on les croyait à l'abri de tout mal.

J'ai été sensible à l'écriture de l'auteur, à sa façon de verser peu à peu dans l'abject que l'on redoute, sans pour autant utiliser les mots qualifiant ce qui se passe dans le Presbytère, sous les yeux des parents, des enfants, et qui va se perpétrer des années durant, faisant au fil des ans de nouvelles victimes, à mesure que les enfants grandissent et que de plus jeunes naissent.

Le Presbytère est un roman glaçant, mené d'une main de maître, à la fois subtil et redoutable, qui laisse un goût de fer dont on se souvient longtemps. 

Pour vous si...
  • Les tentatives d'éducation en marge du monde vous intéressent.

Morceaux choisis

"Ah... ajoute-t-il en inclinant la tête, la séduction... C'est quelque chose de terrible, vraiment terrible, cette manière de faire de la séduction devant les adultes. Lui, dès que ce sentiment commence à l'effleurer, qu'un enfant cherche par son attitude à le séduire, à capter son intérêt, le regarde de façon à l'anéantir. Sans ça dit-il, sans ça on prépare des monstres."

"Elle voulait donner un coup de pied à l'endroit où sa mère l'avait portée, elle voulait la traverser tout entière ; et elle se rendait compte que sa mère n'était qu'une petite fille, vieillie dans le corps d'une femme infiniment seule et triste. Elle détournait son regard. Pauvre petite maman, je ne veux pas que tu aies de la peine."

Note finale
4/5
(très bon)

lundi 4 décembre 2017

Nos vies, Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon fait partie des auteurs fiables, qui ne déçoivent guère, et se sont acquis au fil des ans des lecteurs fidèles. Après son exploration du monde paysan, elle se penche sur le quotidien d'une caissière dans le 12e arrondissement de Paris. 


Libres pensées...

Gordana est caissière au Franprix de la rue du Rendez-Vous, dans le 12e arrondissement de Paris. La narratrice l'observe, capte ses habitudes, ses manières, tâche de deviner qui elle est, et remarque
cet homme qui vient régulièrement et la dévisage. Peu à peu, sa propre histoire se dessine à son tour.

Nos vies est un joli roman, où l'on prend plaisir à retrouver la prose travaillée de Marie-Hélène Lafon, ses images nombreuses et vivantes, son goût pour ses personnages qui se ressent dans le portrait brossé, la tendresse qui en émane. De ces descriptions est exempte toute forme de jugement, il y a au contraire une empathie, un intérêt vif pour l'autre, quel qu'il soit, et son statut social n'est pour rien en cela. L'auteur excelle en effet à rendre grands les petites gens, ceux qui ne sont que figurants dans la littérature ordinaire, qui n'ont rien d'extraordinaire, et sont pourtant si singuliers.

Le contrepied de cela, c'est que l'intrigue se dilue parfois, car elle faite de bribes de vies, et peu à peu, des souvenirs, des confidences que partage la narratrice à son sujet, mais l'on suit un cours qui est celui du quotidien, il n'y a pas vraiment d'intrigue au sens classique du terme.

Mais ce n'est pas grave. On ne lit pas Nos vies pour l'intrigue, pas vraiment, on le lit pour cette écriture exquise, cette façon qu'a l'auteur de ne pas choisir entre un mot et un autre, de donner tout ce qui vient, tout ce qui concourt à peaufiner le sens, à restituer l'infinie richesse de ce qu'il y a à dire. Les structures ternaires, les adjectifs se multiplient, on croirait d'abord à une redondance, et l'on devine ensuite que chaque mot vient préciser la pensée, apporte un petit quelque chose, un supplément qui n'était pas là plus tôt.

C'est ce flot vivace qui fait toute l'empreinte de Marie-Hélène Lafon, et dans lequel on se plaît à s'ébattre, savourant chaque mot, chaque expression, qui subliment ensemble ce dont est capable la langue. 

Pour vous si...
  • Vous vous délectez des trésors de style. 

Morceaux choisis

"Nos vies ont coulé, les leurs et la mienne. A Paris, dans le métro, pendant quarante ans, j'ai happé des visages, des silhouettes de femmes ou d'hommes que je ne reverrais pas, et j'ai brodé, j'ai caracolé en dedans,  à fond, mine de rien, ligne six ou ligne quatre, quinze ou vingt minnutes aller et retour matin et soir cinq fois par semaine, sans compter le temps des trajets qui n'avaient rien à voir avec le bureau ; pendant quarante ans je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées, nouées, esquissées, comme d'autres eussent crayonné, penchées sur un carnet à spirales."

"Le supermarché me rend sentimentale. Ca m'est venu sur le tard, après quarante ans, j'ai aimé ce vague prurit suscité par les chansons, toujours les mêmes, dont les paroles tournent en boucle fatiguée dans les allées tapissées de produits en couleurs."


Note finale
3/5
(cool)