mardi 30 mai 2017

La chair, Rosa Montero

Voici un roman qui a fait parler de lui, en ce début d'année.
Comme le titre et la couverture concordent pour me faire entrevoir le meilleur, j'ai sauté à pieds joints dans le dernier livre de Rosa Montero.


Libres pensées...

A soixante ans, Soledad, qui porte bien son nom, supporte mal sa solitude. Son dernier amant, Mario, plus jeune de vingt ans, l'a quittée pour fonder une famille avec une femme séduisante et terriblement jeune.
Dans l'espoir de rendre Mario jaloux, Soledad décide de contracter les services d'un gigolo. Sur un site en ligne, elle choisit Adam, trente ans, qui l'accompagne à l'opéra, et peu à peu, se fait une place dans sa vie.
Soledad se retrouve tiraillée par des sentiments contradictoires. Comment accepter son âge, alors qu'elle ne rêve que de vivre aux côtés d'un bel éphèbe qui lui ferait l'amour toute la journée, et que les hommes de son âge ne l'attirent pas le moins du monde? Que répondre à ces femmes qui laissent entendre que le seul accomplissement possible est de devenir mère, et qu'il n'est pas de plus grand bonheur, alors que Soledad n'a pas eu d'enfant et n'en a jamais voulu? Et surtout, une histoire d'amour peut-elle se construire sur la base d'un contrat, et lui est-il permis de voir en Adam le compagnon qu'elle voudrait tant avoir?

La chair est un roman impertinent, qui sait très exactement quelles conventions il vient déranger, et ne s'en prive pas pour autant. Car Rosa Montero a de l'audace à revendre, elle va jusqu'à se mettre en scène aux côtés de la protagoniste Soledad, et pousse l'insolence jusqu'à faire dire à Soledad la réalité dérangeante, inappropriée : Soledad sait bien que la société attend d'elle qu'elle ait des enfants et soit une mère, entendu qu'elle est une femme et donc destinée à l'office, qu'elle soit attirée, à la rigueur, par des hommes de son âge, mais certainement pas qu'elle refuse toute bienséance au point d'assumer ce choix fait il y a longtemps de ne pas avoir d'enfant, et d'assouvir ses désirs, nourris par de beaux jeunes hommes et jamais par de vieux grabataires.

Soledad est une femme imparfaite, percluse de paradoxes et de pulsions dont on devine qu'elle les a longtemps dominées, et qu'elle n'en a désormais ni la force ni l'envie. Le récit parvient à établir une connivence entre Soledad et le lecteur, qui est pris d'empathie pour cette femme terrifiée à l'idée de la solitude, qui formule des envies simples et pourtant incongrues pour un œil et un jugement hâtifs et extérieurs. Soledad met en mots ses doutes, ses peurs, ses espoirs, obsédée par son âge et par l'importance de la lucidité, mais elle a aussi une honnêteté qui la rend attendrissante, car elle ne se ment pas, et a à cœur de déceler ses propres faiblesses, à l'instar de la folie qu'elle a vu emporter sa sœur Dolores et qu'elle guette chez elle-même.

La chair est un récit réaliste et mélancolique, qui ne fait pas commerce du songe acidulé, et décrit les désillusions qui frappent sa protagoniste. Après le franc succès rencontré par les tribulations des anti-héros de Michel (Houellebecq), comme il est vivifiant de se pencher sur le quotidien d'une femme dont les goûts sont habituellement jugés déviants dans notre société, là où les goûts d'un monsieur de son âge pour les jeunes filles font depuis longtemps partie du paysage social et littéraire que l'on connaît.
Le sujet de la prostitution est abordé de manière intéressante, puisque l'on voit nettement Soledad se fourvoyer, s'interroger sur les sentiments qu'Adam lui porte, tâchant pourtant de ne pas oublier qu'elle paie ses services. Le personnage d'Adam est à la fois central et périphérique, car ses motifs sont finalement peu discutés, ou seulement de manière assez rapide. L'écriture de Rosa Montero évacue tout jugement, et d'une certaine façon, déconseille à son lecteur de s'y adonner inconsidérément, ou en tout cas, ne s'y associe pas.

Un roman subtil et grave, donc, qui est, à mon sens, très réussi. 

Pour vous si...
  • Vous inverseriez bien les rôles traditionnels. 

Morceaux choisis

"Le 1er novembre, juste la veille de la représentation de Tristan et Iseult, le jour de la Toussaint ou fête des Morts, comme cela tombait bien Soledad allait avoir soixante ans. Fermes et lourds comme une sentence.
Personne ne meurt d'amour en réalité, pensa-t-elle en pianotant "d'accord". On ne meurt d'amour que dans ces fichus opéras."

"Chair perfide, ennemie intime qui faisait de vous la prisonnière de sa défaite. Ou le prisonnier, car les hommes aussi se découvraient tout à coup, dans le raccourci d'un miroir, un cou flasque de tortue, par exemple. Sans parler de la prostate, ou de la panique de ne pas être à la hauteur dans la joute amoureuse. La chair tyrannique les asservissait tous."

"Pourquoi les hommes beaux lui plaisaient-ils autant? Pourquoi avait-elle cette satanée faiblesse, cette fixation? Et pourquoi les hommes de son âge ne lui plaisaient-ils pas? Peut-être parce qu'elle ne voulait pas se reconnaître âgée, ou peut-être parce qu'elle avait encore besoin de vivre ce qu'elle n'avait pas pu vivre dans sa jeunesse. La tyrannie de son désir rendait tout plus difficile. Elle enviait les hommes, ce qui n'était pas habituel chez elle, pour le naturel avec lequel la société acceptait les couples à différence d'âge, pourvu que la fille soit la plus jeune. En réalité, il y avait aussi beaucoup d'attirance entre des femmes âgées et des hommes plus jeunes. Soledad le savait bien ; mais la plupart des mâles se sentaient gênés d'occuper publiquement cette place, ils craignaient d'être vus comme des anormaux ou des opportunistes, et ne laissaient généralement libre cours à leur désir que lorsque celui-ci était adultère, clandestin. Sans risque d'être vus."

"Si seulement elle avait été moins anxieuse ; si seulement elle avait laissé la relation croître naturellement, peut-être auraient-ils fini par se fiancer, se marier, avoir des enfants. Ah, ces mille et une autres vies possibles qui s'ouvraient comme la queue d'un paon autour de notre existence, toutes ces modifications de notre destin qui auraient pu avoir lieu en changeant rien qu'un petit détail."


Note finale
4/5
(excellent)

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