lundi 8 août 2016

Dans la tête de Vladimir Poutine, Michel Eltchaninoff

Une fois de plus, la Bibliothèque Orange me fait sortir de ma zone de confort en mettant dans ma PAL un essai sur Poutine, ce qui constitue pour moi une expérience absolument déroutante. Et la couverture n'est pas vraiment engageante, pour couronner le tout (cela dit, un lapin blanc aurait sans doute été déplacé).



Le synopsis

L'auteur analyse les influences dans la philosophie et le discours de Poutine, l'évolution de ses postures, et certaines de ses ambitions pour la Russie. 

Mon avis

Voici une lecture au carrefour de multiples domaines, car analyser la position et la portée de Poutine revient à se plonger dans l'histoire, la politique, la religion, mais aussi la littérature et la philosophie.

Et, pour la béotienne que je suis, cette richesse d'analyse est passionnante!
J'ai pu ainsi me familiariser avec Poutine, ainsi qu'avec l'histoire récente de la Russie (de manière modeste, bien sûr, l'engouement est encore neuf!).

J'ai découvert un Poutine qui s'est d'abord vu comme réformateur, avant de devenir plus indulgent envers le conservatisme qu'il en est venu à considérer comme favorable au développement (oui, l'acception est étrange, mais que voulez-vous!).
Un Poutine qui n'était en rien marxiste, puisqu'il disait voir dans Marx l'auteur allemand, loin de la culture russe.

Eltchaninoff lie par ailleurs l'homophobie connue de Poutine à sa préoccupation démographique.

Il recontextualise la théorie de la Voie russe, formulée en 2014, qui doit être effectuée à travers la confrontation avec l'Europe occidentale. L'intérêt de Poutine pour l'approche scientifique se ressent dans ses discours et ses postures, cependant derrière les constats scientifiques qu'il énonce et emploie, se dissimule aussi par exemple un projet expansionniste (l'apport de Danilevski est cité en la matière).

On prend peu à peu la mesure de l'obsession de Poutine pour les racines culturelles et la spiritualité propre à la Russie, les valeurs chrétiennes, et, par conséquent, le rejet de la mondialisation. L'Union eurasiatique est évoquée comme pendant de l'Union Européenne.

L'auteur n'hésite pas, par la suite, à aller dans le détail de certaines des théories de Poutine qui sous-tendent ses ambitions géopolitiques pour la Russie. Notamment, le fait que ce dernier n'hésite pas à apparenter la civilisation à un organisme vivant, qui posséderait son propre code génétique (de nouveau, l'exploitation de l'approche scientifique, ce qui, dans ce cas, est assez fascinant : il fallait oser!).

Ainsi, l'annexion de la Crimée en 2014 serait la conséquence de l'idée d'une supériorité culturelle et génétique de l'homme russe. C'est dans ce cadre que Poutine mobilise Dostoïevski,  à des fins en réalité idéologiques, puisque sa position originellement pro-européenne a été remplacée par une vision messianique du rôle de la Russie en Europe, et dans le monde.

Les relations avec la Chine sont également explorées, en lien avec l'Union eurasiatique envisagée. Car, comme la Russie, la Chine est en faveur de la réaffirmation du principe de souveraineté nationale (on se demande bien pourquoi), est défiante envers l'Europe qui cumule les crises (ça, on peut comprendre), se dresse contre la domination américaine (on peut aussi comprendre) et se montre critique envers les valeurs démocratiques (disons carrément que c'est surfait, ça, on s'interroge ostensiblement sur la modernité de ces machins-trucs).

Cependant, ce que la Chine ne partage pas, c'est la notion de monde russe, qui reste centrale pour Vladimir, et justifie selon lui que la Russie se soucie des russes présents dans d'autres états (donc, si vous avez suivi, souveraineté nationale pour la Russie, par contre ingérence possible par la Russie dans les pays d'à côté s'il y a des russes qui traînent).

Pour finir, l'auteur met en exergue la posture actuelle de Poutine, qui compterait sur l'arrivée au pouvoir de partis populistes ou d'extrême-droite dans les pays d'Europe pour prendre en Europe un rôle moteur, et peu à peu, en prendre la tête.
Il s'agirait de voir triompher le conservatisme identitaire, censé d'après Poutine devenir phare pour tous les peuples.

L'essai se clôture sur cette idée très rassurante. Cela dit, je ne peux pas en vouloir à l'auteur, on fait comme on peut avec la matière en présence, et il était difficile de clore sur quelque chose de l'ordre d'un happy ending.
L'analyse des différentes influences identifiées dans le discours de Poutine est des plus intéressantes, ainsi que celle des théories qu'il formule et qui traduisent sa conception de la Russie et de son rôle.

Ça fait un peu froid dans le dos, c'est sûr, mais ça vaut le détour.

Pour vous si...
  • Vous nourrissez le moindre intérêt pour Vladimir

Morceaux choisis

"Ayant grandi, quelques années après la fin du conflit, dans la "ville-héros" dont la mémoire demeure intouchable, Vladimir Poutine est l'enfant de ce militarisme du quotidien. Il n'a pourtant pas combattu. [...] Vladimir Poutine est d'autant plus martial qu'il n'a jamais connu la guerre. S'il aime à projeter l'image d'un héros viril, c'est qu'il est hanté par elle."

"Le romancier [ndlr : Dostoïevski] a une vision messianique du rôle de la Russie. Les vertus du peuple russe alliées à la force de l'Empire doivent sauver le monde. L'âme russe, la racine nationale sont sans cesse exaltées."

"Autre vecteur d'un empire possible, les russophones. Ils justifient une politique d'influence dans de nombreux pays du monde."


Note finale
3/5
(intéressant)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire