vendredi 9 octobre 2015

La bibliothèque des cœurs cabossés, Katarina Bivald

Le roman de Katarina Bivald fait parler de lui depuis sa sortie en janvier dernier. Avec sa couverture bigarrée et son titre câlin, il laissait entrevoir des perspectives moelleuses et délicates.
Et bien, il tient peu ou proue ses promesses.



Le synopsis

Sara quitte sa Suède natale pour aller passer deux mois de vacances chez une vieille dame avec laquelle elle correspond depuis des mois de leur amour commun de la littérature, Amy Harris. Mais voilà, lorsqu'elle débarque dans l'Iowa, on lui apprend l'effroyable nouvelle : Amy vient de mourir.
Sara décide néanmoins de passer comme prévu les deux mois à venir dans l'étrange bourgade où elle a atterri, et, avec l'aide des habitants attentionnés (peut-être un peu trop), elle aménage un local abandonné pour y installer une librairie, persuadée que la ville en a grand besoin, en dépit des opinions sceptiques des uns et des autres, et notamment du beau Tom (parce qu'évidemment, en plus d'être célibataire, Tom est beau), dont Amy lui a tant parlé dans ses lettres.

Mon avis

La bibliothèque des coeurs cabossés est un livre agréable.
A mesure que la trame se dessine, on en devine bien sûr les tenants et les aboutissants, pourtant l'auteur nous surprend avec des personnages qui se révèlent (Caroline en particulier), des sujets parfois moins frivoles qu'il n'y paraît, et une grande douceur. Bien sûr, des romans et des personnages romanesques pavent les pages du livre, on se plaît à voir les habitants de Broken Wheel faire la rencontre d'Idgie Threadgoode et d'autres encore.
Sans prétention donc, pas foudroyant, mais gentiment délassant, et c'est tout ce qu'on lui demande!


Pour vous si...
  • Vous êtes grand amateur de la littérature "feel good", d'ailleurs joliment décrite par Madame Bivald
  • Le camaïeu de couleurs sur la couverture vous inspire
  • Vous n'êtes pas très à cheval sur le réalisme (surtout en ce qui concerne les conditions d'immigration aux Etats-Unis)

Morceaux choisis

"Il est de notoriété publique qu'une touriste suédoise dans l'Iowa ne peut qu'être à la recherche d'un homme."

"C'était comme essayer de transformer le dénouement tragique d'un livre en happy end. On avait beau essayer de se persuader que les choses étaient différentes une fois que cet affreux sadique d'auteur s'était retiré, il vous restait quand même à l'esprit. Rhett Butler avait largué Scarlett au moment précis où elle commençait à le mériter."

"Au secours, se dit-elle, ne me laissez pas être un personnage secondaire!"


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 8 octobre 2015

Faber le destructeur, Tristan Garcia

Je continue mon exploration des productions de Tristan Garcia, et je me demande si je n'ai pas trouvé le Graal.




Le synopsis

Enfants, Basile et Madeleine voient leur existence changer lorsque Faber fait son apparition dans leur petite ville de Mornay. Stigmatisés tous deux, ils découvrent grâce à lui l'amitié et une certaine forme de liberté. Faber est intelligent, mais il est plus que cela : il est stratège, visionnaire, et inquiétant aussi. Au fil des ans, ils réalisent combien il est insaisissable et l'emprise qu'il a sur eux et tous ceux qu'il côtoie, lui dont le passé est absolument mystérieux.
Parvenus à l'âge adulte, ils se confrontent de nouveau à ce personnage qui a marqué leur vie.

Mon avis

Contrairement à ce que j'ai ressenti à la lecture de 7, l'intrigue semble dans Faber parfaitement et précisément maîtrisée. Le style est déjà riche, et les dernières pages, qui offrent une peinture de la période actuelle en tâchant d'en extraire une vision, une interprétation et un sens, m'ont fait pensé à Fitzgerald, à qui je voue pourtant une grande admiration qui ne prête guère à la comparaison à outrance (nuancée toutefois par la fascination que j'éprouve à l'égard de Zelda, et qui rend forcément ambivalente mon goût pour la prose de ce rusé de Francis). En réalité, la chute m'a fait un peu pensé à la Fascination du pire que je viens de lire par ailleurs, avec cette intrusion soudaine de l'auteur dans la fiction, rendant les frontières poreuses et le lecteur presque fou, à questionner la vérité dans tout cela. Faber est un roman perturbant et insidieux, qui laisse présager de quelle puissance est capable Tristan Garcia.   


Pour vous si...
  • Vous vous délectez des phrases dont on a coupé le début, et tous les sujets.
  • Votre première fois a été décevante, et vous aimez qu'on vous réconforte en vous disant qu'il y a pire.
  • Vous avez été traumatisé par un prof au collège, et avez longtemps seriné une vengeance qui n'a naturellement pas trouvé à se matérialiser. Faber est sans doute plus courageux que vous, pour le meilleur et pour le pire.

Morceaux choisis

"Faut que je sourie. C'est quel muscle déjà? Du mal à activer la machinerie, les cordes et les poulies à l'intérieur du corps."

"Il respectait les nombres parce qu'ils n'avaient pas d'histoire, selon lui, et que "l'Histoire, jeunes écervelés, c'est le péché". Les nombres seuls étaient innocents."

"Oh certes, Basile m'avait aimé, mais d'un amour monstrueux. Et maintenant il le mettait en littérature. [...] je sentais pousser sous ma peau le fantôme de celui dont il avait écrit l'histoire, qui était en train de prendre possession de ma personne pour me mettre à la porte de moi-même."

"Nous avons souffert la société comme une promesse deux fois déçue."

"Mon époque n'a rien de mort, simplement tout y est moins fort. Dans ces périodes, pas tout à fait crépusculaires, mais semblables à de longs après-midi d'été où la lumière faiblit, des gens comme Faber apparaissent. Il n'est pas encore temps pour les Prophètes; on se contente de personnages aux nerfs fragiles, insatisfaits, perpétuellement inquiets, fustigeant le confort, la santé, la vie parce qu'ils sentent venir la nuit et la mort, alors qu'elle est encore loin."


Note finale
4/5
(très bon)

mercredi 7 octobre 2015

Top thématique - Littérature asiatique

Je me suis beaucoup plongée cette année dans la littérature asiatique, en particulier chinoise et japonaise. Je crois que tout est parti de Kawakami, mais je n'en suis plus vraiment certaine. Quoi qu'il en soit, j'ai été conquise par ce pan riche de la littérature que j'avais toujours méconnu, et lui consacre donc ce premier top 10 thématique.

  • En dixième position : Le restaurant de l'amour retrouvé, Ito Ogawa.


A la suite d'un chagrin d'amour, une jeune femme perd la voix et se retranche chez sa mère, avant d'ouvrir un restaurant pour retrouver goût à la vie à travers son amour de la cuisine. Beaucoup de tendresse et de douceur dans ce voyage gastronomique au cœur des sens.

  • En neuvième position : Ru, Kim Thuy.

Une femme nous raconte le Vietnam qu'elle a connu, son enfance dans un milieu privilégié à Saïgon, l'arrivée du communisme et les brimades endurées, la fuite jusqu'au Québec où sa famille va s'implanter, et les difficultés éprouvées à construire son identité, n'étant pas québécoise pour le Québec, ni vietnamienne pour le Vietnam, s'étant forgée entre les deux, écartelée. Un court roman d'une grande puissance.

  • En huitième position : Le Pavillon d'Or et La Musique, Yukio Mishima

Mishima, la légende japonaise... Dans le pavillon d'or, il romance avec brio l'histoire du jeune homme qui incendie, en 1950, le Pavillon d'Or de Kyoto. Dans La musique, il nous raconte l'histoire d'une femme qui "n'entend plus la musique", à savoir, qui n'éprouve plus de plaisir sexuel, et il remonte avec nous le fil de ses souvenirs et de sa vie, jusqu'au dénouement saisissant. Les mots de Mishima sonnent toujours juste, sa plume est éternelle.

  • En septième position : Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, Murakami

De Murakami, je ne retiens pas 1Q84, qui m'a fait l'effet d'un olni, et que j'ai d'abord rejeté à la fin de ma lecture avant de me rendre compte, le temps passant, qu'il s'était imprégné en moi, je ne retiens pas non plus Kafka sur le rivage, pour la simple raison que je n'en suis pas venue à bout (le blâme ne revient pas à l'auteur, je m'étais essayée à une version espagnole de l'oeuvre, une expérience insolite et, pour finir, peu fructueuse). Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, m'a emportée avec sa poésie, son souffle, son empreinte unique. Il y a dans ce livre un romantisme fulgurant, une sensualité folle qui se dégage de cette ambiance feutrée, de la musique jazz, à demi-mots toujours, mais qui n'en fait pas moins d'effet.

  • En sixième position : Le fusil de chasse, Yasushi Inoué

Trois lettres sont adressées par trois femmes au même homme, et nous aident à reconstituer leur histoire, tragique, épouvantable, incroyablement simple pourtant. On ne sort pas indemne de cette lecture, servie par un style dépouillé et aucune fioriture. Un texte marquant.

  • En cinquième position : La vie rêvée des plantes, Lee Seung-U

C'était une trouvaille que ce roman de Lee Seung-U. Ne vous laissez pas tromper par le titre poétique, qui n'évoque pas vraiment la nature de l'intrigue. Un jeune homme se plonge dans les secrets de sa famille, que le retour de son frère aîné amputé de l'armée a bouleversée. Les personnages sont profonds, y compris les personnages secondaires, l'écriture déborde d'intelligence et de poésie, mais également d'un réalisme aussi violent que douloureux.

  • En quatrième position : Les années douces, Hiromi Kawakami

La lecture qui a initié mon cycle asiatique! C'est un roman d'une grande douceur, où Kawakami excelle dans son art habituel, qui est de peindre avec poésie les petites choses du quotidien.
Une jeune femme croise son vieux professeur à la retraite. Bientôt se tisse entre eux un lien d'amour tendre qui se resserre peu à peu. Cette lecture a été pour moi touchante et réconfortante, c'était comme de se plonger dans un bain chaud à bulles, ou de se pelotonner par le froid hivernal dans un plaid douillet sur son canapé.

  • En troisième position : Chinoises de Xinran (qui a aussi écrit les magnifiques Funérailles célestes)

Le trio de tête concerne des œuvres plus engagées que certaines des précédentes. Dans Chinoises, Xinran a réuni les témoignages de femmes auxquelles elle a posé la question de ce qu'est pour elles le bonheur, de leurs rêves et de leurs espoirs, de leur quotidien, de leur sexualité, brisant ainsi les tabous qui pèsent sur la société et créent des ombres sur certaines parties de leur vie. Les récits sont tour à tout touchants et indignants, au gré des rencontres de Xinran. Un roman d'une force incroyable.

  • En deuxième position : Notre héros défiguré, Yi Munyol

Un nouvel élève arrivé de Séoul découvre un environnement différent de celui qu'il a toujours connu, et des règles qu'il cherche à remettre en cause, jusqu'à ce que les brimades et les humiliations aient raison de son acharnement.
Ce très court récit est remarquable. Le parallèle peut être fait bien entendu avec le régime de la dictature, mais l'auteur s'écarte des sentiers battus en offrant une lecture beaucoup plus subtile et complexe, en décrivant la solidité et la fragilité relative de ce système avec talent. C'est à mon sens une illustration parfaite de la thèse de la Boétie dans son essai sur la Servitude volontaire, en se concentrant notamment sur le procédé insidieux qui conduit les subordonnés du tyran à accomplir sa volonté, et à lui conférer son pouvoir.

  • En première position : La route sombre, Ma Jian (auteur du tout aussi puissant Beijing Coma)

Ces deux œuvres de Ma Jian sont magistrales et bouleversantes, livrant une réalité dont il est à peine croyable que nous en ayons été contemporains. Les implications pratiques de la politique de l'enfant unique sont décrites dans La route sombre, et celles de la répression de la place Tien Anmen dans Beijing Coma, des événements donc dont nous avons tous entendu parler, pour les plus jeunes d'entre nous dans les cours d'histoire, pour les autres dans les journaux. L'auteur ne nous épargne pas, il a à cœur d'explorer les ressorts de la société chinoise et de nous les exposer. Des romans à mettre entre toutes les mains, en dépit de leur noirceur et de leur dureté, pour les enseignements essentiels qu'ils apportent.

A noter, j'ai exclu certains écrivains originaires d'Asie mais s'étant implantés à l'étranger et dont l'oeuvre se détourne pour partie de cet héritage (Ishiguro). D'autres noms importants dans le panthéon des auteurs asiatiques ne m'ont pas encore vraiment convaincue, bien qu'ils soient incontournables : Soseki, Ichikawa, Kawabata.

Rendez-vous est pris dans quelques années, afin de voir comment évolue ce classement!

lundi 5 octobre 2015

Fable d'amour, Antonio Moresco

En rentrant chez moi il y a quelques jours, mon œil vif et pénétrant a été attiré par la devanture étonnamment jaune de la librairie Mots et Motions : il faut dire qu'on y avait entreposé probablement l'intégralité des publications des éditions Verdier, dont les couvertures se distinguent par cette couleur caractéristique, à mi-chemin entre le blond et le vermillon. Parmi elles, je remarque presque sur le champ un nom connu et aimé, celui d'Antonio Moresco, dont le monde s'est plu à me cacher la parution de son dernier roman en français (je ne parlerais pas d'un complot, mais j'en suis à deux doigts, et depuis, fermement sur mes gardes). 
Antonio est un auteur italien prolifique, dont seule La petite lumière a été traduite en français, récit étrange, doux et onirique que j'ai eu le bonheur de découvrir en début d'année. 
Je me suis donc hâtée de faire l'acquisition de sa dernière contribution, au titre tendrement prometteur: Fable d'amour.





Le synopsis

C'est l'histoire d'un vieil homme, un clochard, qui a oublié qui il est et d'où il vient, et qui vit tout seul dans la rue, avec pour seul ami un pigeon à l'aile brisée.
Un jour, une fille merveilleuse le voit et lui sourit; un autre, elle s'arrête pour le regarder, un autre encore, elle l'aide à se redresser et l'installe chez elle.
Elle le lave sans dégoût et sans crainte, et lui dit des mots tendres, des promesses.
Il tombe éperdument amoureux d'elle.
Mais un jour, elle change.

Mon avis

Fable d'amour est un récit qui marie les paradoxes : cruel et infiniment doux, naïf et terriblement réaliste, intemporel et actuel. On retrouve le thème de la mort et de l'au-delà déjà exploré dans La petite lumière et qui est autrement décliné ici, celui de la solitude, et de l'amour aussi.
Les mots d'Antonio Moresco sont d'une pureté et d'une force inouïes, ils sont incarnés, et révèlent des vérités brûlantes. Son roman est intime et précieux, c'est un conte d'une beauté rare.


Pour vous si...
  • Vous avez envie de tendresse véritable
  • Vous avez de l'amour une compréhension qui s'affranchit de tout apparat galvaudé et du costume de scène qu'on nous sert en société
  • Vous êtes sensible à la prose poétique sans verser dans le lyrisme ou l'emphase

Morceaux choisis

"De ce jour-là, le pigeon l'avait élu son seul ami au monde.
Et il en avait été de même pour le vieil homme."

"La vie du clochard est immobile et sans espoir."

"Et pourtant elle l'avait reconnu. Parce que, même si ce n'était désormais qu'un pauvre déchet humain, elle avait réussi à deviner sous ces haillons qui il avait été, qui il était."

"Il n'y a rien à faire, les femmes sont comme ça. L'amour n'existe pas. Les femmes ne sont que des miroirs. Ce que tu vois en elles, ce ne sont que les projections de tes illusions et de tes rêves. Et les femmes aussi voient dans le miroir des hommes les projections de leurs illusions et de leurs rêves."

" "Que c'est dur cette vie..." se disait le pigeon. "Que c'est dur toute cette douleur des vivants et aussi des morts, tous ces gens qui se cherchent et ne se trouvent pas. Que c'est dur tout cet amour impossible...[...] Comme ils sont seuls les hommes! Comme elles sont seules les femmes! Toutes ces maisons, là, tout en bas, avec quelques petites fenêtres encore éclairées dans le noir que je vois maintenant d'en haut, sont pleines d'hommes et de femmes qui souffrent, se cherchent et ne se trouvent pas, qui s'étreignent, se trompent, se quittent et se tuent parce qu'ils ne savent pas inventer l'amour..."


Note finale
5/5
(coup de cœur)

dimanche 4 octobre 2015

L'invention des ailes, Sue Monk Kidd

Je voulais commencer par Le secret des abeilles, mais faute de disponibilité, j'ai dû me reporter sur son dernier roman, L'invention des ailes. Sue Monk Kidd était sur ma PAL depuis un bon moment, et tout vient à point à qui sait attendre!



Le synopsis

Le récit voit s'alterner les voix de Sarah et Hetty, de son vrai nom Handful, qui ont en commun d'avoir une dizaine d'années lorsque Handful est offerte à Sarah.
Car Handful est une jeune esclave noire, et Sarah est fille de propriétaires blancs du Sud des Etats-Unis. 

Mon avis

Sue Monk Kidd romance l'histoire des sœurs Grimké, Sarah et Angelina, et invente le parcours d'une jeune esclave noire qu'elle mêle au leur, Hetty / Handful.
J'ai été agréablement surprise par la trame qui revisite un thème déjà abordé avec brio par d'autres auteurs (j'en parlais ici), et qui a l'intérêt tout d'abord de traiter de personnages réels, bien que cela demeure une fiction, ainsi que le clame l'auteur.
Il y a beaucoup de justesse dans la description des relations, que ce soit entre les sœurs (Sarah et Angelina, Hetty et Sky), entre Sarah et Hetty, mais aussi avec les autres personnages qui gravitent autour d'elles : leurs proches, les hommes, les presbytériens et les quakers.
Le roman nous livre une peinture intéressante de l'époque et de la difficulté avec laquelle les combats évoqués se constituent comme tels, celui contre l'esclavagisme, et celui en faveur des droits des femmes, qui impliquent tous deux pour finir les sœurs Grimké. Les pressions subies pour renoncer par exemple aux droits des femmes afin de se concentrer sur le premier combat sont finement relatées, ainsi que celles, bien sûr, émanant de leur ville du Sud, Charleston, qui est décrite comme une poudrière prête à exploser.
Le style est fluide, ce qui ne gâche rien.
Une lecture instructive!


Pour vous si...
  • Vous êtes intéressé à la fois à la cause des femmes et à celle des droits civiques. Grand combo gagnant avec le roman de Sue!
  • Vous adorez les filles rebelles; les sœurs Grimké sont grave des badass en tenue de quaker! (je vous laisse imaginer la chose...)
  • D'ailleurs, vous êtes persuadé que le mariage est un moyen digne et efficace de faire taire les revendicatrices. Comment ça, les vœux n'obligent plus les femmes à promettre "d'obéir" à leur époux?...

Morceaux choisis

"Impossible d'être libre, impossible de frapper Missus sur la tête à coups de canne mais elle pouvait lui voler sa soie. En matière de révolte, on fait avec ce qu'on a."

"Cela provoqua une somptueuse explosion de thé, de whisky, de rhum, de cerises, de tranches d'orange, de quartiers de citron et de verre brisé."

"J'ai rien laissé paraître de ce que je ressentais à l'intérieur, la façon dont le chagrin chantait à nouveau dans le vide de mes os."

"Ne serai-je pas, ne serons-nous pas suffisants pour vous? dit-il. Vous serez une merveilleuse épouse et la meilleure des mères. Nous veillerons à ce que vous ne regrettiez jamais d'avoir renoncé à vos ambitions." (n'est-ce pas là marché honnête?)


Note finale
3/5
(cool)

vendredi 2 octobre 2015

Seppuku, Richard Collasse

Richard Collasse est habituellement un pourvoyeur de merveilles.
Il y a quelques années, Nombre Premier m'a fait découvrir Saya, qui m'avait beaucoup troublée, et que j'ai dû laisser distiller en quelque sorte, avant de me faire un avis.
Après quoi, j'ai lu naturellement La trace, son premier accomplissement qui lui a valu d'acquérir une belle renommée. 
Tombée par hasard sur Seppuku dont la publication n'a pas fait grand bruit, je me suis empressée d'aller à la rencontre de ce nouveau roman.

Un visuel éloquent

Pour la petite histoire, Richard est PDG de Chanel au Japon. Comme quoi, on peut avoir plusieurs vies en une (pensée pour ceux qui galèrent déjà à en cultiver une digne de ce nom). 

Le synopsis

Le roman s'ouvre sur une scène de Seppuku : un homme, Emile Monroig (de son vrai prénom Maurice), se donne la mort selon le rituel traditionnel.
Lorsqu'un de ses proches reçoit de sa part la lettre l'informant de son projet de se donner la mort accompagnée de trente-six carnets relatant son histoire, nous nous plongeons dans son passé pour le moins sinueux : fils d'un médecin allemand et d'une pianiste française, il a vécu de près l'horreur nazie, puisque son père a fait partie des médecins qui ont mené toutes sortes d'expérimentations sur les juifs d'Auschwitz, au nom de la science et du progrès. Adolescent, il rencontre un japonais, Gensuku, collègue de son père, qui accomplit sur lui-même le rituel du Seppuku lorsqu'il réalise l'impossibilité d'obtenir une absolution pour les actes qu'il a commis. Il rencontre aussi Emile, dont il empruntera plus tard le nom, un jeune garçon juif que son père ramène du camp pour lui fausser compagnie, et qui lui apprendra la réalité du sort réservé aux juifs, et la signification véritable de l'étoile jaune.
Devenu orphelin, Maurice rallie la France, puis rejoint la Corée pour se battre. Il y découvre le quotidien des soldats, mais aussi l'amitié puis l'amour, en la personne de Sun-Hi, jeune femme d'une beauté lumineuse, qui a été amputée des deux jambes par l'armée japonaise dans le cadre d'expérimentation. Mais les communistes ne se montrent pas plus humanistes que les nazis et les japonais lorsqu'Emile conduit l'armée américaine jusqu'à une découverte majeure.

Mon avis

Très honnêtement, le synopsis reflète assez bien le fait que le récit parte un peu dans tous les sens.
Il s'agit de suivre le parcours d'un homme qui a traversé des époques sombres, et le protagoniste ne manque pas de susciter l'empathie. Pour autant, je n'ai pas trouvé au roman l'intérêt que j'avais perçu dans les précédentes oeuvres de Collasse : à mon sens, le sujet quant à la deuxième guerre mondiale a déjà été amplement exploré, y compris de ce côté-là de la ligne Maginot, et je crains qu'il n'y ait pas d'apport majeur sur le thème.
La deuxième partie aurait dû être plus intéressante, mais m'a laissée relativement insensible. Le personnage de Sun-Hi tombe à point, et redynamise l'intrigue en levant le voile sur les exactions commises par l'armée japonaise, et en permettant de faire le parallèle avec l'enfance de Maurice et la mission de son père, en revanche tout ce qui se noue autour m'a semblé assez peu convainquant, un peu comme si cela avait été construit pour converger vers une fin convenue, qui terrasse la petite lueur d'espoir qui avait soudain pris corps.
Le style est pourtant là, mais il s'exprime de manière plus éclatante dans ses romans japonais.
Une petite déception donc, au regard de Saya et La trace, mais le roman n'est pas mauvais je pense pour les lecteurs qui ne les auraient pas lus.


Pour vous si...
  • Vous collectionnez les personnages de roman aux prénoms cocasses : entre Maurice et sa mère Emerence, on est servi!
  • Les scènes d'éviscération ne vous débectent pas, bien au contraire (les quatre premières pages donnent le ton)
  • Vous détestez les happy endings

Morceaux choisis

"Il n'y a pas de place dans la morale dans ce que nous faisons. La morale entrave la marche du progrès. Tout ce qui importe, mon ami, c'est le bond en avant que nous faisons faire à nos disciplines. Je suis persuadé que l'Humanité nous en sera reconnaissante." (le papa du protagoniste est un touchant naïf de médecin nazi)

"Je ne pourrais jamais me pardonner d'être la perpétuation du criminel tranquille qu'avait été mon père et de la complaisante linotte qu'avait été ma mère.
Je venais de découvrir, qui couvait depuis ma naissance attendant son moment, la haine de soi." (pauvre Maurice)


Note finale
2/5
(pas mal)

jeudi 1 octobre 2015

Top septembre 2015

Dans quelques jours sera connue la deuxième sélection du prix Goncourt 2015; en attendant, l'heure est venue de passer en revue les plus belles trouvailles de septembre dans le top du mois.






Je termine à peine la lecture, et je constate qu'elle flotte encore un peu dans l'air, comme celles qui font germer des questionnements insidieusement, distillant leur saveur bien après avoir refermé le livre. La place était disputée entre l'oeuvre de Sansal et le truculent récit de Laurent Binet ; le conte philosophique l'emporte, pour ma part.




Un registre on ne peut plus différent, pourtant le livre d'Irving aussi m'a trotté dans la tête. Ses personnages si singuliers en sont presque réels, il va falloir m'atteler sans tarder au reste de l'oeuvre de l'Américain.




J'ai adoré la verve folle furieuse, l'audace, le rythme implacable. Certaines formules excellentes me reviennent encore en mémoire, à tout instant du jour, et j'en ris toute seule. Est-il meilleure preuve que le roman est bon?




Beaucoup plus intimiste, le récit d'Anne Percin, qui a d'abord souffert à mon sens d'efforts trop visibles de contextualisation, s'est révélé à mi-parcours, et m'a affectée. Un petit bémol cependant, dans la mesure où je pense qu'il y a vraiment là une question de sensibilité, le roman pouvant paraître anodin pour d'autres lecteurs.




Mon grand vainqueur de septembre est le roman d'Isabelle, en lice pour le Goncourt justement, et qui m'a ébranlée. Le récit regorge de maturité, il s'attaque à un sujet un peu en vogue dans certains milieux, mais s'éloigne ostensiblement de ce que l'on pourrait connaître en la matière, rapprochant Isabelle Autissier des grands écrivains actuels adeptes du "Nature Writing", Boyle, Vann, pour ne citer qu'eux. Il évite subtilement de verser dans les lieux communs, et nous propose une aventure effroyable, à la fois lumineuse et puissante. 

Flops : 
Deux déceptions au compteur, sur l'ensemble des lectures du mois, cela reste résiduel!


Je suis passée complètement à côté de ce roman, ne suis parvenue à aucun moment à m'insérer dans l'intrigue et à lui trouver le moindre intérêt. La fuite du protagoniste à travers l'Irlande et les Etats-Unis m'a laissée de marbre, faisant de la lecture un moment long et fastidieux.


Je garde le meilleur pour la fin; loin de moi l'idée de prétendre de nouveau que je suis passée à côté du livre, là il est évident que c'est l'auteur qui est passée à côté. Tant de niaiseries et de facilité à l'oeuvre, c'est navrant. Je suis à la fois gênée pour l'auteur, qui avait fait tellement mieux, et abasourdie qu'un tel écrit se retrouve entre les mains d'un lectorat : des personnages creux, une intrigue anecdotique et légère, des rebondissements spécieux, il ne manquerait que des fautes d'orthographe pour suspecter un canular grossier. En tout cas, la balance s'équilibre : Fannie Flagg nous a gratifié d'un chef d'oeuvre avec Beignets de tomates vertes, et cette fois-ci, nous avons droit à une blague. Vive la grande loterie de la littérature.