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mardi 10 octobre 2017

Rebecca, Daphné du Maurier

Le classique du mois est signé Daphné du Maurier, une romancière britannique du XXe siècle, ayant connu de son vivant un succès retentissant, en particulier pour Rebecca, dont je vous parle aujourd'hui, paru en 1938, et adapté dès 1940 dans un film réalisé par Hitchcock. 
Précision que j'ignorais : Daphné du Maurier est également l'auteur d'une nouvelle intitulée Les oiseaux, qui a inspiré le très célèbre film du même Hitchcock. L'univers de l'auteur, flirtant parfois avec le fantastique, était particulièrement compatible avec celui, angoissant, du maître du cinéma. 


Libres pensées... 
(spoiler alert)

La narratrice, une jeune fille sans famille et sans biens, est demoiselle de compagnie auprès d'une vieille dame fortunée à Monte Carlo lorsqu'elle fait la rencontre de Maxim de Winter, un riche veuf que l'on dit inconsolable depuis la mort de sa femme, Rebecca, un an plus tôt. Elle est d'abord intriguée, puis séduite, par cet homme plus âgé à l'abord ténébreux, qui ne tarde pas à lui demander sa main. Après une lune de miel en Méditerranée, ils rentrent dans le célèbre domaine de Maxim de Winter en Angleterre, Manderley. La narratrice y fait la connaissance des domestiques surpris de son arrivée, de Béatrice et Giles, respectivement soeur et beau-frère de Maxim, de Frank Crawley, son proche ami, et d'autres membres de la haute société anglaise. L'ombre de Rebecca grandit peu à peu, à mesure que le monde dans lequel elle entre et avec lequel elle n'est pas familière la compare durement à l'ancienne épouse de son mari, qui est toujours décrite comme exceptionnellement belle, intelligente, accomplie en tous domaines, courageuse et audacieuse comme un homme.

La lecture de Rebecca m'a déroutée, parce qu'il m'est apparu, à la réflexion, que plusieurs interprétations pouvaient en être faites.

Peu après avoir refermé le roman, j'ai regardé le film de Hitchcock, qui offre des pistes intéressantes, en ce qu'il sélectionne certains éléments du livre, accentue, ou au contraire passe sous silence d'autres détails.

La lecture que fait Hitchcock de Rebecca se prête particulièrement à son art, grâce à l'angoissante présence d'une absente, une morte, qui plane au-dessus d'une protagoniste fragile qui néanmoins suscite l'empathie. Dans cette version, Maxim est hanté par le passé, et par l'accident qui a coûté la vie à Rebecca, accident dans lequel il était impliqué. Par ailleurs, la scène finale est également modifiée, afin d'accroître le sentiment de peur chez le lecteur, et la narratrice n'accompagne pas Maxim rencontrer le docteur de Rebecca, elle demeure à Manderley, en proie à la folie grandissante de Mrs Danvers. D'ailleurs, les critiques du film, qui affluent sur le net, soulignent l'idée qu'une relation saphique ait existé entre Rebecca et Mrs Danvers (appuyée en cela par la bisexualité notoire de l'auteur), expliquant le comportement erratique de cette dernière, le souvenir qu'elle entretient de cette Rebecca, et le deuil qu'elle semble encore porter.

C'est une version intéressante, efficace, grand public, qui repose sur des rebondissements bien ménagés et une atmosphère avant tout, l'atmosphère de Manderley, cette grande propriété où l'on craint de croiser, à tout instant, le fantôme de Rebecca. Rebecca y est une femme vicieuse, séductrice et manipulatrice, dangereuse, le versant diabolique de la narratrice qui est, elle, enfantine, honnête et franche, altruiste, mal assurée.

Il y a néanmoins, à mon sens, une autre compréhension possible du chef d'oeuvre de Daphné du Maurier. Car si Rebecca est certes décrite comme une femme exceptionnellement belle et séduisante, les traits qui sont d'abord mis en avant sont son courage, son audace, elle est téméraire comme un garçon, n'a pas froid aux yeux, et elle est libérée, s'affranchit du joug du mariage pour aimer qui elle veut, au nez et à la barbe d'un époux conservateur et morose.
La ligne narrative adoptée, qui se centre sur le point de vue d'une protagoniste initialement extérieure, est infléchie par les sentiments que cette dernière nourrit pour son époux, qui l'orientent dans son appréhension de la situation, et la rendent disposée à croire en l'innocence de Maxim, à croire qu'il a été abusée par une femme perverse. Alors, Rebecca prend une autre dimension, car le récit devient un conte immoral, reflétant une société où l'homme riche qui peut compter sur l'indulgence de ses pairs (le policier chargé de mener l'enquête) triomphe de la femme qui a cru avoir les mêmes droits que lui (il va sans dire que les moeurs de Rebecca ressemblent fort à celles des bonshommes de la haute société à l'époque). Certains points me font douter de la pertinence de cette théorie, comme par exemple le fait que Rebecca ait eu une relation avec son cousin - on peut supposer que l'auteur veut ici noircir le personnage, dans la mesure où une dimension presque incestueuse n'est pas, dans les sociétés occidentales, synonyme de liberté, et constitue un interdit à ne pas franchir.
Néanmoins, c'est cette version qui est, à mes yeux, la plus intéressante, et ce que je souhaite voir dans le roman.

Parmi les atouts indéniables du livre, il y a l'écriture fluide, la progression maîtrisée, l'atmosphère singulière qui règne, qui engagent le lecteur à poursuivre sa lecture et font monter la tension ressentie.

Quoi que vous y verrez, je pense pouvoir affirmer que Rebecca ne laisse pas indifférent, et j'imagine sans mal qu'il constitue un ouvrage de référence dans la littérature du XXe siècle. 

Pour vous si...
  • Vous voulez vous faire votre propre idée sur le roman
  • Vous êtes acquis aux récits de faux-semblants

Morceaux choisis

"C'était Manderley, notre Manderley secret et silencieux comme toujours avec ses pierres grises luisant au clair de lune de mon rêve, les petits carreaux des fenêtres reflétant les pelouses vertes et la terrasse. Le temps n'avait pas pu détruire la parfaite symétrie de cette architecture, ni sa situation qui était celle d'un bijou au creux d'une paume."

"Un mari n'est pas si différent d'un père, après tout. Il y a certaines espèces de connaissance que je préfère ne pas te voir acquérir. Il vaut mieux les enfermer à clef. Et voilà. Maintenant, mange tes pêches et ne me pose plus de questions, ou je te mets dans le coin."

"Je suis suffoquée par tant de bêtise, dit-elle. Giles et moi pensons que si ces trous n'ont pas été faits par les rochers, alors ils soont l'oeuvre d'un vagabond, ou autre. Un communiste peut-être. Il y en a des tas par ici. C'est assez dans la manière communiste."

Note finale
5/5
(coup de coeur)

vendredi 18 août 2017

La mise à mort, Louis Aragon

Il y a longtemps que je ne vous ai pas fait le coup du classique du mois, n'est-il pas? Pour la rentrée, j'ai choisi un roman d'Aragon, dont il est fort possible que vous n'ayez jamais entendu parler, dans le cas contraire je vous salue bien bas. Une évocation par une soirée estivale m'a donné envie de me replonger dans la prose de l'ami Louis...


Libres pensées...

Avec La mise à mort, Aragon s'aventure dans le roman expérimental, en rupture avec l'oeuvre produite jusque-là, et cela se constate à travers la grande complexité du récit.
Cette complexité ne vient pas du vocabulaire ou de l'intrigue, qui sont en soi abordables, mais davantage de la forme, de la structure du roman, et de l'effet de miroir qui le sous-tend, et constitue une thématique récurrente.

L'histoire est celle d'un narrateur, et de ses doubles, amoureux d'une femme, appréhendée à travers plusieurs noms donnant le sentiment là aussi d'une pluralité de personnages.
Eux sont Alfred, Antoine, Anthoine, Pierre, Christian. Elle est Fougère, Ingeborg, Murmure, Bettina. Elsa, en filigranes, dont le nom n'est cité que trois fois, et qui pourtant hante les pages.
Fougère est cantatrice, Alfred l'aime passionnément, au point de tuer Anthoine, qui aime aussi Fougère.
L'intrigue débute lorsque le narrateur constate qu'il a perdu son reflet dans le miroir, alors qu'il écoutait chanter Fougère. De nombreuses digressions viennent ensuite parsemer le récit, également entrecoupé de nouvelles écrites par Anthoine Célèbre, compagnon de Fougère.

Dans La mise à mort, Aragon interroge à la fois la narration, le rapport entre l'auteur et ses doubles littéraires, et semble se complaire à se jouer du lecteur, qui peine à saisir les circonvolutions de sa pensée.
Le miroir incarne parfaitement l'intrigue : il faut parvenir à la toute fin du récit pour comprendre ce qui lie Alfred à Anthoine, et que le reflet perdu resurgisse.

Mais au-delà de la complexité de compréhension évidente provenant des différentes couches de narration, Aragon présente ses réflexions sur la jalousie, l'amour, l'identité, ainsi que sur le réalisme dont se réclame ardemment Anthoine Célèbre, et donc, en trame de fond, Aragon lui-même, et il s'agit là de passages d'une grande richesse pour le lecteur.

Car si la lecture est parfois chaotique, exigeante, malaisée, il règne dans le récit une mélancolie qui imprègne chaque page, jusqu'au lecteur lui-même, comprenant qu'à travers les figures des protagonistes, il est question de lui-même, il est question d'amour. La mise à mort est avant toute chose un grand roman d'amour, sublimé par la toute dernière phrase qui laisse à entendre dans quel gouffre le narrateur a sombré par amour.

Ainsi, en dépit de son abord aride, le roman mérite que l'on se donne la peine de le lire dans son entier, pour sa dimension expérimentale bien entendu - l'expérience est unique, vous pouvez m'en croire -, mais aussi pour cette poésie qui n'est jamais loin de la prose d'Aragon ; Aragon qui, quand on le lit, donne le sentiment que lui seul sait parler d'amour.

Pour terminer, je vous renvoie vers une émission datant de 1985, intéressante pour ceux qui feront le choix de partir à la conquête de La mise à mort :
http://www.louisaragon-elsatriolet.org/IMG/mp3/Le_masque_et_la_plume_La_mise_a_mort.mp3

Pour vous si...
  • Vous aimez l'aventure ;
  • Les grands noms ne vous font pas peur, ni les narrations complexes, après tout, vous êtes venu à bout de cent ans de solitude ;
  • Vous êtes un adepte des surnoms bien nazes.
Morceaux choisis

"Est-ce que Fougère m'aime? Elle m'aime, pour sûr. C'est-à-dire qu'elle aime une image de moi, qu'elle appelle Antoine. Elle a l'habitude de moi, elle se passerait peut-être difficilement de moi, peut-être, mais s'en passerait, par exemple s'il y avait conflit entre ma présence et son travail."

"Il y a beaucoup de gens qui chantent. Il y a de très grandes voix. Mais vous n'allez pas comparer. Les gens me l'envient, Fougère, pour son élégance, le goût, ce dont elle s'entoure, cet extraordinaire talent de donner vie aux choses. Comme dit mon vieil ami américain M.J., she is a home-maker. Et puis il y a ses yeux, ses grands yeux brusquement pleins de bleu à déborder, une coupe de ciel, tout le coquillage blanc en disparaît."

"Je dis qu'il n'y a rien de plus ignoble, de plus bas que cette démagogie du cocu, qui fait le succès des comédies. Je dis qu'il n'y a rien de plus haut, de plus noble en nous que cette jalousie, dont je prie qu'on m'épargne caricature, ou je vais sangloter devant vous. [...] Fou qui tranquillement croit jamais être aimé!"

"J'ai rêvé d'un pays où dans leurs bras rompus les hommes avaient repris la vie comme une biche blessée, où l'hiver défaisait le printemps, mais eux qui n'avaient qu'un manteau le déchiraient pour envelopper la tendresse des pousses, j'ai rêvé d'un pays qui avait mis au monde un enfant infirme appelé l'avenir...
[...] J'ai rêvé d'un pays tout le long de ma vie, un pays qui ressemble à la douceur d'aimer, à l'amère douceur d'aimer.
[...] Murmure, un temps viendra que nous ne serons plus ensemble.
[...] Murmure, un temps viendra que nous ne dormirons plus ensemble."

"La femme... je ne vais pas vous parler d'elle. Tout le monde la connaît, cette douceur charmante, que l'âge loin d'éteindre a rendu plus touchante encore. Je n'oserais vous parler de ses yeux.
[...] Demi-penché, qu'écoutait-il? Richter, ou simplement la présence d'Elsa?"

"Cette femme, c'est la musique même. La musique au sens qui dépasse le mot. La musique où nous puisons la connaissance autrement inatteignable, et qui n'est aux mots réductible. La musique, par quoi sont dépassés tous les rapports habituels que nous avons avec le monde. La musique, par où vue nous est donnée sur l'invisible, accès à ce qui n'a point d'accès."

"Je ne suis pas maître du cours intérieur des choses, du tour qu'elles vont prendre. Penser, pour l'homme, c'est toujours tomber... comme tomber, je veux dire : impossible de se rattraper, il faut aller jusqu'au bout de la chute, de l'enchaînement des idées, à la conclusion, au fond de l'abîme, on ne peut pas couper court."

Note finale
3/5
(cool)

lundi 6 février 2017

Chroniques de l'oiseau à ressort, Haruki Murakami

Je pourrais dire que la lecture des Chroniques de l'oiseau à ressort est à considérer comme la lecture d'un classique, tant l'oeuvre a été encensée unanimement depuis sa parution en France en 2001 (soit 7 ans après la publication au Japon. Et oui, c'est long de traduire). C'est bon pour mes comptes, en plus, vu que j'ai vaguement souvenir de m'être engagée sur un classique par mois.
Boah, en période de promesses électorales à foison dont nous savons pertinemment qu'elles ne verront jamais le jour, vous seriez un peu gonflé de m'en tenir rigueur, non?


Libres pensées...

Étrange roman que celui-là, qui n'est pas sans rappeler le style très singulier de Murakami déjà appréhendé dans 1Q84 notamment (pour le coup, Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil se distingue ostensiblement à mon sens, sans parler de L'autoportrait de l'auteur en coureur de fond - je ne vous parle que de ceux-là car les autres sont encore à lire).

Comme dans 1Q84, le monde dans lequel on pénètre est à la fois familier et étranger, tant certains éléments semblent totalement nous échapper, ainsi qu'ils échappent au narrateur.
Ici, il s'agit de ces éléments extérieurs qui se manifestent dès les débuts du roman, et semblent annonciateurs : une femme se met à appeler au domicile du protagoniste, Toru Okada, et entretient avec lui un échange érotique ; il fait la rencontre d'une jeune fille vivant dans une maison voisine, May Kasahara, qui prend des bains de soleil dans son jardin en séchant les cours ; le chat disparaît mystérieusement, et ne reparaît pas en dépit des recherches de Toru dans le voisinage, si bien que sa femme lui demande de consulter une voyante, Malta Kano, aidée par sa sœur Creta Kano qui le trouble.

Signes qui convergent vers un événement central : le départ de la femme de Toru, qui disparaît à son tour sans laisser de traces, ni d'explication.
Le seul recours de Toru est alors son beau-frère, homme qu'il n'apprécie guère, et dont sa femme était peu proche bien qu'étant sa femme, Noburu Wataya, qui l'informe que sa femme Kumiko l'a quittée parce qu'elle avait une liaison avec un autre homme.

En parallèle, le lieutenant Mamiya fait irruption dans sa vie, et lui raconte un épisode de vie remontant à la guerre de Mandchourie, au cours duquel il avait été laissé pour mort au fond d'un puits, expérience qui marque intellectuellement Toru au point de le conduire à la reproduire, en allant de lui-même au fond du puits voisin pendant toute une journée, à l'issue de laquelle il passe au travers du mur : la touche fantastique propre à Murakami s'exprime en particulier dans ce passage singulier.

Le roman devient une quête de Kumiko et une quête de sens. Ce passage d'un monde réel au monde fantastique n'est pas sans évoquer la frontière tangible que l'on découvrira au cœur de l'intrigue de Q184 (la saga étant postérieure à l'écriture et la publication des Chroniques de l'oiseau à ressort), et nourrit à la fois l'imaginaire et les interrogations : qu'est-il advenu de Kumiko, dans quel monde se cache-t-elle? Quelles sont les ressources de Toru pour la retrouver? Quels sont ses amis et ses ennemis?
Le rêve correspond avec la réalité, participant de ce sentiment d'onirisme et de flou dans lequel est pris Toru Okada.
Le récit s'apparente en cela, à mon sens, à un récit initiatique, à cela près que le héros, plongé dans les affres de l'incertitude et impuissant face à ce qui lui arrive, a trente ans, et non quatorze, comme c'est souvent le cas dans les récits de cet ordre. J'ai lu que c'était également une perception que l'on pouvait avoir à la lecture de Kafka sur le rivage, qui a contribué à la renommée de l'auteur, il faudra donc que je m'y attelle aussi.
Les romans de Murakami, si le mystère y est prégnant, ne "fonctionnent" pas comme des thrillers où chaque élément a été disposé à dessein, et sert une finalité. L'atmosphère qui y règne est unique, il n'y a pas une réponse factuelle et rationnelle à un fait inexpliqué. Il faut être capable de s'extraire d'une situation et de faire parler les indices intangibles qui parsèment les tribulations des personnages, souvent loin de figures héroïques, et, pour cette raison, dont on se sent incroyablement proche.

Le protagoniste, aux prises avec l'absurde du monde, ne peut trouver de solution qui viendrait restituer la routine de son existence, cet avant avec lequel il est franchement en rupture, et dont il est nostalgique, ce qui s'exprime à travers son attachement à sa femme, et sa volonté de la retrouver pour comprendre, pour remettre de l'ordre dans sa vie.

Chronqiues de l'oiseau à ressort est un roman complexe, un entrelacs de réflexions sur la vérité, la solitude, la recherche de sens face à l'empire de l'absurde, dont on ressort plus perdu qu'en y entrant, plus empli de doutes, plus mélancolique aussi.
A vous de voir si vous préférez prendre la pilule rouge.


Pour vous si...
  • Vous goûtez les traductions françaises des romans japonais, dans lesquelles on retrouve invariablement des expressions comme "à fond" assez impropres. 
  • Vous n'aimez rien tant que vous perdre dans des romans touffus (oui, oui, touffus, absolument) où vos repères ordinaires n'ont pas prise. 

Morceaux choisis

"Mais dix minutes représentent parfois beaucoup plus que dix minutes. Le temps peut s'allonger ou rétrécir, je le savais par expérience."

"Est-il possible pour un être humain d'en connaître un autre à fond? Connaître vraiment quelqu'un nécessite du temps et des efforts sincères, mais jusqu'à quel point peut-on approcher l'essence de cette personne? Savons-nous le plus important sur ceux dont nous sommes persuadés d'être les intimes?"

"_Je n'ai pas très envie d'en parler pour le moment. Il y a des choses, tu sais, qui deviennent fausses dès qu'on en parle. Tu comprends ça, Oiseau-à-ressort?"

"Ce fut pour moi une grande surprise d'apprendre que vous étiez descendu dans un puits. Car je continue moi aussi à éprouver une forte attirance pour les puits. On comprendrait mieux que je ne veuille plus en entendre parler après avoir vécu un tel danger, mais ce n'est pas le cas, encore maintenant, dès que j'en vois un, je ne peux m'empêcher de regarder à l'intérieur. Pour peu qu'il soit à sec, j'ai alors envie de descendre. Je cherche probablement à rencontrer quelque chose en bas. En y allant, et en attendant au fond, j'aurais sans doute l'espoir d'y trouver ce que je cherche. Je ne pense pas que cela pourrait réparer ma vie. Je suis trop âgé pour espérer cela. Ce que je cherche, c'est la signification de ma vie perdue. Pourquoi, et à cause de quoi a-t-elle été perdue?"


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 12 janvier 2017

La Cerisaie, Tchekhov

A l'occasion de cette année qui commence, en ce qui me concerne, dramatiquement, vous reprendriez bien un peu de théâtre, n'est-ce pas?


Libres pensées...

Attention, nouvelle année, nouveau format : je vais profiter de cet encart pour vous parler un peu du synopsis, et un peu de mon avis.

Le topo est le suivant : une famille issue de la noblesse russe mais désargentée se réunit dans la demeure familiale, La Cerisaie, alors qu'il est question de la vendre.
L'acte se déroule au début du XXe siècle, donc avant la révolution russe, quelques années après l'abolition de la loi sur le servage, détail qui a son importance, puisque l'un des protagonistes, Lopakhine, dont les aïeux ont servi les propriétaires en tant que serfs, s'est affranchi de cette condition, et, ayant fait des affaires fructueuses, va être en position de racheter la propriété.

De nombreuses lectures peuvent être faites de la pièce qui, au demeurant, désarçonne par sa simplicité. Les échanges paraissent anodins, décrivent la situation par le prisme de chaque individualité, et si l'on peut deviner une satire sociale, les arguments ne sont pas empreints, à mon sens, de quelques jugements que ce soit. La violence vécue est sensible derrière les apparences, car il est bien question d'une fin et d'un début, et toute la pièce converge vers ce moment, ce kairos qui s'apparente à un suspens, une parenthèse où tous les anciens repères s'effondrent, si bien que les codes qui régissaient auparavant les interactions font défaut.

La détresse perce dans les échanges entre les protagonistes, qui s'efforcent de sauver les apparences, et, à l'exception de Lopakhine bien sûr, se détournent ostensiblement de l'échéance qui se rapproche, de la réalité qui les frappe, à savoir, la perte imminente de la Cerisaie, avec ce qu'elle incarne d'histoire, de statut social et d'identité, tant collective à travers le groupe familial, qu'individuelle.

On peut lire la Cerisaie et avoir le sentiment de s'être laissé porter par une pièce où il ne se passait pas grand chose, où l'on assistait vaguement à des discussions mondaines parfois entrecoupées de considérations économiques rapidement éloignées.
A mon sens, la pièce abrite une intensité dramatique rare, étouffée, contenue, que l'on pressent et qui oppresse, et renvoie à certaines de ses propres peurs.

On se demande forcément, en lisant ce texte, si l'on serait capable à notre tour de capturer les signaux annonciateurs de la fin d'un monde, du début de quelque chose d'autre, encore intangible et indéfini, et pourtant indiscutablement réel.
A ce sujet, je réfléchis encore.


Pour vous si...
  • Vous vous régalez de toutes sortes de revanches sociales (petit coquin)
  • Vous n'êtes pas rancunier auprès des auteurs qui multiplient les personnages au point de vous perdre dans un parfait embrouillamini de Daria, Antonina, Mikhaïl et Ivan...

Morceaux choisis

"EPIKHODOV. Quel plaisir de jouer de la mandoline.
DOUNIACHA. C'est une guitare, pas une mandoline.
EPIKHODOV. Pour un amoureux fou, c'est une mandoline."

"TROFIMOV. Songez-y, Ania : votre grand-père, votre arrière-grand-père et tous vos ancêtres avaient des serfs, ils disposaient des âmes vivantes. N'entendez-vous donc pas derrière chaque cerisier, derrière chaque feuille, derrière chaque tronc des êtres vivants qui vous regardent, n'entendez-vous vraiment pas leur voix... Disposer d'âmes vivantes, cela vous a tous dénaturés, vous tous qui viviez ici autrefois et qui qui vivez ici maintenant, de sorte que votre mère, vous-même, votre oncle, vous ne vous rendez pas compte que vous vivez à crédit, de l'argent des autres, aux dépens de ceux à qui vous ne permettez pas de franchir plus que le seuil de votre vestibule... Nous avons un retard d'au moins deux cents ans, nous n'avons encore absolument rien, nous sommes incapables de nous situer par rapport à notre passé, nous ne savons que philosopher, nous nous plaignons de l'ennui ou nous buvons de la vodka. Il est pourtant clair que pour commencer une vie au présent, nous devrons d'abord expier notre passé, en finir avec lui, et nous ne pouvons l'expier que par la souffrance, par un travail extraordinaire, ininterrompu."

"ANIA. Maman! ... Maman, tu pleures? Ma chère, ma bonne, ma gentille Maman, ma merveilleuse Maman, je t'aime... je te bénis. La Cerisaie est vendue, c'est fini, c'est vrai, c'est vrai, mais ne pleure pas Maman, il te reste ta vie, il te reste ton âme bonne et pure... Viens avec moi, partons d'ici, partons!... Nous planterons un nouveau jardin, plus beau que celui-ci, tu le verras, tu le comprendras, et la joie, une joie calme et profonde descendra dans ton âme, comme le soleil du soir, et tu souriras, Maman!"


Note finale
3/5
(cool)

mardi 10 janvier 2017

Le maître et Marguerite, Boulgakov

Le retour tant attendu des classiques...
Pour bien commencer l'année, je me suis fiée à la blogosphère, qui porte aux nues la grande oeuvre de Boulgakov, Le maître et Marguerite.
J'avais l'impression qu'il y avait même un petit côté SM, ça ne gâchait pas mon entrain. 
Bon en fait c'était pas tout à fait ça non plus, donc, chers disciples de Christian Grey, il faudra repasser une autre fois.


Le synopsis

A Moscou, Berlioz et Ivan Biezdommy croisent la route d'un inconnu, Woland, et débattent de l'existence de Dieu et du Diable. La conversation se clôture sur une prédiction que Woland adresse à Berlioz, selon laquelle il mourra décapité. Sinistre prédiction qui se réalise quelques minutes plus tard, lorsque Berlioz est fauché par un tramway et que sa tête est coupée lors du choc.
En parallèle, l'histoire du Maître nous est contée, un homme qui a écrit un roman sur Ponce Pilate, et s'est isolé du monde et de Marguerite, la femme qu'il aime plus que tout. 

Mon avis

Résumer Le maître et Marguerite est une gageure... Le roman est multiple, les intrigues se superposent, s'enchevêtrent, et l'on ne sait jamais trop dans quel registre on se trouve. Conte fantastique? Satire sociale? Fable romantique? Tout y est, de sorte que le lecteur perd ses repères et peut être déstabilisé par ce récit inhabituel.

Ma sagacité m'a naturellement conduite à identifier l'influence de Faust (au bout de 100 pages, ça n'a pas non plus été immédiat, ne nous affolons pas...), mais l'auteur s'en détache, et crée un roman foisonnant, où l'on évolue entre Moscou et Jérusalem, et où le mal est synonyme d'une certaine fougue, d'une fièvre, d'une folie dont on ne sait si elle nous rebute profondément ou si elle nous attire...

Et puis, pardonnez la mièvrerie, mais cette histoire d'amour, quelle histoire d'amour! Il faut attendre la troisième "partie" pour que le personnage de Marguerite prenne toute son envergure, mais alors, on n'est pas déçu. Certaines scènes, comme celle où elle est reine du bal et doit manifester son intérêt pour chacun des criminels qui l'entourent, sont visuelles et marquantes, et nous emportent loin de ce que l'on peut connaître par ailleurs, tant le style flirte avec le fantastique.

Le maître et Marguerite offre une expérience de lecture qui m'a paru inédite, à laquelle je ne m'attendais pas, intense et décoiffante.

Visiblement, le roman aurait notoirement inspiré les Versets sataniques, le chef d'oeuvre de Salman Rushdie qui est sur ma PAL depuis un bon moment... Je vous en dirai plus une fois que je l'aurai lu. En attendant, ne manquez pas la MasterClass de Salman Rushdie autour de la création littéraire...


Pour vous si...
  • Vous avez toujours cru que la Pythie de Delphes était le plus grand personnage historique/mythologique qui soit, et les prédictions de toutes sortes vous fascinent
  • Vous trouvez Faust un peu poussiéreux, et liriez bien une version plus moderne, dans l'URSS des années trente, par exemple...

Morceaux choisis

"Suis-moi, lecteur! Qui t'a dit que l'amour véritable, fidèle, éternel, cela n'existait pas? Le menteur, qu'on lui coupe sa langue scélérate!" (voilà un châtiment peu clément...)

"Pourquoi suis-je posée là telle une chouette, toute seule au pied de la muraille? Pourquoi suis-je exclue de la vie?"

"Lui n'y était pas aujourd'hui, mais cela n'empêchait pas Margarita Nikolaïevna de discuter en esprit avec lui : "[Si tu es déporté, pourquoi donc me laisses-tu sans nouvelles de toi? Car les gens sont informés, tout de même.] Est-ce que tu ne m'aimes plus? Non, je ne sais pas pourquoi, mais je ne le crois pas. Donc tu as été déporté et tu es mort... Alors, je t'en prie, lâche-moi, laisse-moi enfin libre de vivre, de respirer!" Margarita Nikolaïevna se fit à elle-même la réponse : "Tu es libre... Est-ce que je te retiens?" Puis elle lui répliqua : "Mais non, quelle réponse est-ce là? Non, il faut que tu sortes de ma mémoire ; alors je serai libre". "

"C'est ainsi que l'envie m'est venue de vous montrer votre héros. Voilà presque deux mille ans qu'il dort, assis sur cette plate-forme ; mais quand arrive la pleine lune, il est, comme vous le voyez, tourmenté par l'insomnie. Il n'est pas le seul à en souffrir : son chien en souffre aussi, son fidèle gardien. S'il est vrai que la lâcheté est le plus grave de tous les vices, on ne saurait, en tout cas, la reprocher au chien. La seule chose que craignait le courageux animal, c'était l'orage. Mais que voulez-vous, celui qui aime doit partager le sort de l'être aimé."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 1 novembre 2016

Belle de jour, Joseph Kessel

Pour le classique du mois, j'ai choisi un roman de Kessel. Publié en 1928, le roman fit scandale, ce qui naturellement a nourri ma curiosité.
A l'heure où les réseaux sociaux sont saturés par les débats houleux autour d'agressions sexuelles servies en direct à des heures de grande audience, n'est-il pas intéressant de se pencher sur ce qui choquait les Français, il y a près d'un siècle?


Le synopsis

Séverine aime Pierre d'un amour pur et absolu. Leur vie conjugale est heureuse et sans accroc, mais la dimension charnelle y est peu présente, si bien qu'un jour, la curiosité pousse Séverine rue Virène, dans une maison tenue par Madame Anaïs, et où elle devient Belle de Jour, une femme qui prodigue et éprouve du plaisir sans aucune sorte d'attachement, lui permettant de résoudre le conflit intérieur qui l'habite.  

Mon avis

On comprend aisément en quoi l'intrigue de Belle de jour peut sembler osée : les états d'âme qui agitent Séverine mettent le lecteur face à des paradoxes humains auxquels les cadres collectifs sociaux n'ont pas apporté de réponse. Séverine apparaît en effet comme une femme amoureuse, qui estime et chérit Pierre profondément, et cependant, les pulsions sont là qui révèlent la réalité du corps, insatisfait, inassouvi.

Dans les sociétés occidentales, nous avons majoritairement appris à penser que le couple monogame était la seule expression possible de l'amour socialement acceptable et estimable. Beaucoup peuvent être heureux de cet état de fait, de cette proposition qui ne connaît finalement que peu d'alternatives bénéficiant du même rayonnement social. Certains peuvent néanmoins remettre en cause ce modèle qui leur semble peut-être étouffant, oppressant.

L'histoire de Séverine, si choquante en 1930, l'est sans doute beaucoup moins aujourd'hui, parce que la littérature, le cinéma, la presse, se sont depuis chargés de véhiculer une image parfois écornée du couple fidèle, bien que les dernières décennies semblent incliner vers un renforcement de ce modèle traditionnel. Les récits de trios amoureux répondant plus ou moins à ce schéma sont légion, et mettent le doigt sur des sujets comme le polyamour, la dualité corps/esprit... Et si le retour au schéma traditionnel est de mise, beaucoup explorent les autres pistes possibles, les alternatives à un cadre jugé trop rigide ou austère. De manière intéressante, on remarque que L'amant de Lady Chatterley a également été publié en 1928 : le sujet était donc dans l'air du temps, faut-il croire!

Je pense que l'attrait de ce roman réside dans le conflit intérieur qui déchire Séverine, et qu'il est crucial d'aborder sans porter sur le personnage un jugement catégorique d'entrée de jeu. Il faut prendre le parti de croire en la bonne foi de Séverine, j'en suis persuadée, de croire en l'amour pur qu'elle porte à Pierre, en sa détermination à l'épargner tout en trouvant un équilibre qui la rende à elle-même. Belle de jour offre un cas précieux à analyser et tâcher de comprendre, sans que cela, bien sûr, n'engage à davantage. Car si le lecteur fait cet effort d'empathie envers Séverine, il lui est d'autant plus facile de le faire envers Pierre, et de concevoir quel sentiment brutal de trahison l'envahirait s'il venait à découvrir, en cours d'intrigue, les activités de sa femme.

Les supputations de récit pornographique, par ailleurs, sont à mon sens mal fondées, dans la mesure où il n'est pas question de détails crus dont la seule vocation serait de choquer le lecteur. Kessel ne fait pas dans le sensationnel, il réfléchit à la condition des hommes et des femmes qui ne parviennent pas à réconcilier les attraits de l'esprit et ceux du corps, dans une langue épurée et littéraire.
Un classique moins classique que d'autres romans, donc, mais dont la lecture est édifiante. 

Pour vous si...
  • Vous êtes prêt à aborder ce roman sans préjugé ; l'exercice, sinon, a tôt fait de perdre de son intérêt

Morceaux choisis

"Que pesait l'amour de son mari auprès de celui qu'elle éprouvait pour son propre corps. Il était si précieux, si vaste et abondant!"

"La prostitution quotidienne ne lui apportait que lassitude et détresse. Elle en sortait pour retrouver l'angoisse de son mari. Brisée par des chocs si constants, Séverine se demanda plus d'une fois, en longeant le quai qui lui était devenu familier, si le froid de la Seine la retiendrait longtemps encore d'achever le geste qu'elle avait une fois ébauché. Peut-être des mariniers eussent-ils fini par retirer cadavre si, enfin, elle n'avait recueilli la récompense d'un martyre jusque-là gratuit."

"Elle s'abattit contre l'oreiller. Elle pleurait sur lui, sur elle, et sur la condition humaine qui divise la chair et l'âme en deux inconciliables tronçons, misère que chacun porte en soi et ne pardonne pas à l'autre."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 21 septembre 2016

L'attrape-coeurs, J.D. Salinger

Le classique de Septembre sera un incontournable, de ces romans dont il est honteux d'admettre qu'on ne les a pas lus. Toute honte bue, je m'y suis attelée le cœur avide, tant on m'en avait dit du bien. 



Le synopsis

Holden Caulfield s'est fait expulser de son établissement scolaire, quelques jours avant Noël. Il n'ose pas rentrer chez lui et affronter ses parents, si bien qu'il se prend à errer dans New York pendant trois jours, à la recherche d'exutoires. 

Mon avis

L'attrape-cœur mérite bien évidemment sa place dans la catégorie des classiques ; il s'écarte néanmoins ostensiblement de ses aînés, en particulier de par son style.

A travers l'écriture très franche, parlée, authentique, Holden Caulfield est vivant. Il est ce condensé de paradoxes adolescents, de goûts qui s'affirment, une parole qui s'aventure à s'affirmer, tranchée, oublieuse du conformisme, avide d'être entendue, il est la quête à l'objet méconnu, qui vagabonde dans les rues de New York sans but, sans manières, un mi-homme mi-enfant qui égrène déjà ses quelques souvenirs.

Holden incarne l'adolescence, au-delà de ses particularités, il nous rappelle chacun à la version de nous-même âgée de 17 ans, à ce qui nous semble alors sans fin et dénué de sens, à toute cette vie qui nous ouvre les bras, aux expériences, à l'intensité des pensées et des jugements, aux autres qui sont insupportables ou incompréhensibles, aux adultes que pour peu on mépriserait presque, à la solitude aussi.

Il est aussi l'anti-héros moderne, confronté à un échec dont il se détourne tant bien que mal, qu'il n'est pas encore prêt à assumer devant ses parents, il ne dissimule pas le manque d'assurance et de popularité qui l'accablent à l'école, par contraste avec notamment le personnage de Stradlater, qui rencontre du succès avec les filles, et qui inspire à Holden une pitié subrepticement mêlée d'envie.

Certains passages sont à mourir de rire (sérieux, la réflexion sur l'inutilité des Disciples... *_*), l'humour caractérise les péripéties de Holden dans New York, instillant dans le récit un second degré qui rend la lecture très distrayante.

Le roman de Salinger, en dépit de tout ce que j'en savais avant de l'ouvrir, m'a frappée comme une découverte inattendue, tant je m'étais figurée autre chose. L'expérience qu'il propose est unique dans le paysage littéraire, du fait de la prose qui ne ressemble à aucune autre, et introduit l'oralité la plus assumée dans la culture de l'écrit, mettant à mal les mythes américains, les modèles d'une époque, pour ériger à la place un personnage sans fard, commun, et néanmoins sublime dans sa sincérité.

Une lecture importante pour donner du relief aux nombreux romans de la deuxième moitié du vingtième siècle qui ont revendiqué l'influence de cette oeuvre fondatrice.


Pour vous si...
  • Vous avez également une lacune à combler
  • Vous vous intéressez à la littérature américaine contemporaine, et à ses influences majeures

Morceaux choisis

"D'abord, je suis en quelque sorte un athée. J'aime bien Jésus et tout mais je suis pas très intéressé par tout le reste qu'on trouble dans la Bible. Par exemple, prenez les Disciples. Ils m'énervent, si vous voulez savoir. Après la mort de Jésus ils se sont bien conduits mais pendant qu'ils vivaient ils lui ont été à peu près aussi utiles qu'un cataplasme sur une jambe de bois. Ils ont pas cessé de le laisser tomber. Dans la Bible, j'aime presque tout le monde mieux que les Disciples. En vrai, dans la Bible, le type que je préfère après Jésus c'est ce dingue qui vivait dans les tombes et arrêtait pas de se couper avec des pierres. Ce pauvre mec, je l'aime dix fois plus que les Disciples."

"Saleté de pognon. Qui finit toujours par vous flanquer le cafard."

"Cette histoire de digression, ça me tapait sur les nerfs. L'ennui, c'est que moi j'aime bien quand on s'écarte du sujet. C'est plus intéressant et tout. [...] Je suppose que j'aime pas quand quelqu'un s'en tient tout le temps aux faits."

"Je veux dire, comment peut-on savoir ce qu'on va faire jusqu'à l'instant où on le fait? La réponse est qu'on peut pas."

"Je ne sais vraiment pas quoi dire. La vérité c'est que je ne sais pas quoi en penser. Je regrette d'en avoir tellement parlé. Les gens dont j'ai parlé, ça fait comme s'ils me manquaient à présent, c'est tout ce que je sais. Même le gars Stradlater par exemple, et Ackley. Et même, je crois bien, ce foutu Maurice. C'est drôle. Faut jamias rien raconter à personne. Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 14 septembre 2016

Le vieux qui lisait des romans d'amour, Luis Sepulveda

Il est temps de nous pencher sur le classique du mois : je vous emmène en Amazonie, avec l'immense Luis Sepulveda, et son Vieux qui lisait des romans d'amour.



Le synopsis

Au coeur de l'Amazonie, un village est troublé par le meurtre d'un homme blond, dont le cadavre est découvert dans une pirogue. Les indiens sont d'abord accusés de l'assassinat, mais Antonio José Bolivar, un vieillard qui connaît et respecte la forêt, identifie la marque d'un félin. Une expédition s'organise pour partir à la chasse de la bête, et ainsi restaurer la paix villageoise. 

Mon avis

Après avoir assisté, en mars dernier lors de Livre-Paris, à une table ronde à laquelle siégeait Luis Sepulveda, j'ai nourri de grandes attentes envers Le vieux qui lisait des romans d'amour.
Et pour cause : François Busnel en personne avait partagé l'histoire de sa rencontre avec ce roman, auquel il avait attribué les qualificatifs les plus élogieux (cela dit, a-t-on déjà entendu François émettre un jugement peu enthousiaste? ;) ).

J'avais en tête notamment la conception de Sepulveda de la littérature, qu'il considérait éminemment distrayante, rejetant l'approche très sérieuse des écrivains français présents lors de cet échange.

Son roman est, selon moi, très représentatif de sa pensée et de sa vision de la littérature. Le vieux qui lisait des romans d'amour repose sur une histoire constituée d'une introduction, d'un élément perturbateur, d'un développement et d'un dénouement. Il y a des les premières lignes une atmosphère qui rapproche du conte, avec des personnages aux traits marqués et parfois même exacerbés, comme c'est le cas du maire, un affreux bonhomme dont la cruauté n'a d'égale que la lâcheté.

Le mystère qui se fait bientôt autour de la mort de l'homme retrouvé dans la pirogue, nouant l'intrigue et suscitant l'intérêt grandissant du lecteur. L'expédition dans la forêt oppose les visions des uns et des autres : alors que le comportement de Bolivar traduit son grand respect pour les lieux, et permet de découvrir son passé auprès des Shuars, on lit au contraire la peur et l'inconfort dans l'attitude de ses comparses, qui n'ont à l'esprit que les menaces qui les guettent, et traquent la bête sans se poser de questions.

Sepulveda révèle dans ce court récit ses talents de conteur, mêlant intelligemment les ingrédients qui rendent la trame structurée et rythmée, et les réflexions qui sous-tendent l'histoire, autour des valeurs des différents personnages, et de leur rapport à la forêt, et donc à la nature.

La dernière phrase confère au roman toute sa portée, mettant en exergue les qualités démontrées par les hommes ("la barbarie" des chasseurs et la "beauté" des mots des romans d'amour chers au cœur de Bolivar), qui ne montrent pas le respect dû à l'Amazonie, et portent atteinte à la nature sauvage qu'elle abrite, notamment sous les traits de la bête traquée et tuée. 

Pour vous si...
  • Vous aimez les romans aux allures de conte
  • Vous vous intéressez aux enseignements que peut véhiculer un roman d'apparence ludique

Morceaux choisis

"Antonio José Bolivar Proano savait lire, mais pas écrire.
[...] Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu'il l'estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau."

"Ce début lui plaisait.
Il était reconnaissant à l'auteur de désigner les méchants dès le départ. De cette manière, on évitait les malentendus et les sympathies non méritées."

"Une volonté inconnue lui dictait que la tuer était un acte de pitié inéluctable, mais qui n'avait rien à voir avec la pitié de ceux qui pardonnent comme on fait une aumône. La femelle cherchait une occasion de mourir dans un combat à découvert, dans un duel que ni le maire ni aucun de ses hommes ne pouvaient comprendre."

"Antonio José Bolivar ôta son dentier, le rangea dans son mouchoir et sans cesser de maudire le gringo, responsable de la tragédie, le maire, les chercheurs d'or, tous ceux qui souillaient la virginité de son Amazonie, il coupa une grosse branche d'un coup de machette, s'y appuya, et prit la direction d'El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d'amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes."

Note finale
3/5
(cool)

mardi 30 août 2016

Le temps de l'innocence, Edith Wharton

Pour cette fin de mois d'août, je vous ai concocté un classique de-tou-te-beaû-té : un incontournable d'une grande dame américaine, j'ai nommé, Edith Wharton et son Temps de l'innocence!
De nouveau, une prose à laquelle je n'avais jamais goûté, et qui s'est révélée fort riche...



Le synopsis

A la fin du XIXe siècle, un jeune homme de bonne famille, Newland Archer, projette d'épouser la douce et jeune May Welland, issue comme elle de la haute société new-yorkaise, et qui incarne toutes les valeurs attendues chez une jeune fille de son rang.
Cependant, lorsque la cousine de cette dernière, la comtesse Ellen Olenska, rentre d'Europe après avoir fui son époux, et que la rumeur se répand qu'elle envisage de demander un divorce, l'opprobre menace de s'étendre aux Welland, et les talents d'Archer sont sollicités pour tâcher de convaincre Ellen d'éviter le scandale à sa famille.
Peu à peu, Newland découvre la personnalité colorée, anti-conformiste et spontanée de la comtesse, et se laisse troubler.
Entre May et Ellen, il doit choisir à quelle femme se lier, et auprès de laquelle il va passer le reste de sa vie.

Mon avis

Lire Edith Wharton m'a rappelée à une littérature exigeante, où il faut dénicher le sens derrière les sous-entendus propres à la bienséance mondaine : il y a, dans les interactions des personnages, dans leurs pensées et leurs actes, un code propre à la société fermée dans laquelle ils évoluent, si bien que tout semble politique, et rien spontané ou authentique.

C'est en cela que tranche le personnage d'Ellen Olenska : plus libre de par son expérience européenne et les chaînes qu'elle a brisées envers et contre les règles bourgeoises, elle se caractérise par une vivacité de paroles et lorsqu'elle s'exprime, elle ne le fait pas dans le style ampoulé propre aux autres protagonistes.

A l'inverse, May est une jeune fille que l'on découvre être ce que l'on attend d'elle, de bout en bout : douce et dévouée, elle se révèle aussi conformiste et soucieuse de la tradition le demande, et alors qu'elle incarnait l'idéal de Newland, cet attrait se dissipe au fil du temps, lorsque le vernis social ne suffit plus à contrebalancer l'ennui qui peuple leurs jours ensemble.

Car l'intérêt majeur du roman, au-delà de la peinture qu'il offre d'une époque et d'un milieu particuliers, réside dans le choix de Newland, ce dilemme et cette tension qui l'habitent et le poussent un temps à considérer l'abandon de tout ce qu'il a toujours connu et a appris à convoiter, puis, à s'en retourner à la raison, et à ne pas poursuivre son élan de folie - à moins qu'il ne se soit agi d'un élan de conscience?

Le temps de l'innocence est un récit tragique, qui se pare des atours de la haute société, et n'en laisse rien paraître, pourtant le sort de Newland n'a rien d'enviable, et génère un sentiment de gâchis terrible.

Seul petit bémol : un peu à la manière de l'Aurélien d'Aragon, le roman ressemble à une succession de sorties mondaines, d'entrevues et de conversations qui confinent à une élite new-yorkaise, et si l'on se détourne de l'intérêt historique/sociologique, il est possible d'être gagné par la langueur qui semble occuper ces gens qui s'ennuient. 

Pour vous si...
  • Vous ne vous laissez pas impressionner par les récits mondains, et trouvez justement passionnants les codes qui régissent le microcosme social formé par l'élite du pays.

Morceaux choisis

"Loin de vouloir que la future Mrs. Newland Archer fît preuve de naïveté et d'ignorance, il désirait qu'elle acquît à la lumière de sa propre influence un tact mondain et une vivacité d'esprit la mettant à même de rivaliser avec les plus admirées des jeunes femmes de son entourage : car dans ce milieu c'était un usage consacré d'attirer les hommages masculins, tout en les décourageant."

"_Les femmes devraient être libres, aussi libres que nous le sommes, déclara-t-il, faisant une découverte dont il ne pouvait, dans son irritation, mesurer les redoutables conséquences."

"Archer songeait. Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien."

"Il était las de vivre dans la fiction d'une lune de miel qui avait les exigences de la passion sans en avoir la chaleur."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 11 juillet 2016

Le marin de Gibraltar, Marguerite Duras

Je vais vous ôter les mots de la bouche : et oui, encore Duras!
Et le pire, c'est qu'il m'en reste encore quelques-uns sur la PAL qui devraient m'occuper un moment. Bon, je vais sans doute faire une pause après Le marin de Gibraltar, il faut laisser leur chance aux autres classiques.
En attendant, en mer les amis.


Le synopsis

Un homme rompt avec sa compagne, et rencontre une autre femme sur un bateau, dont il s'éprend. Cette femme cherche à travers le monde le marin de Gibraltar, qu'elle a naguère aimé et qui a disparu. L'homme décide de l'accompagner et de lui apporter son aide, tout en sachant que le retrouver sonnerait le glas de leur romance. 

Mon avis

J'ai beaucoup aimé le cadre et l'intrigue du Marin de Gibraltar, qui m'ont semblé très romanesques, en particulier de par les thèmes que le roman aborde et explore : il est question d'amour, bien sûr, d'une recherche insensée et absolue, de ce que l'existence offre, de ce que l'on choisit d'en faire.

La première partie nous présente le narrateur, en voyage à Florence avec sa compagne Jacqueline, et la lenteur qui s'est installée dans leur couple, doublée d'une exaspération continue, la nécessité bientôt indiscutable de rompre, et la réaction attendue de Jacqueline.

Entre bientôt en scène le personnage d'Anna, cette femme qui fascine et envoûte immédiatement le narrateur, et avec laquelle naît rapidement une nouvelle idylle.
La relation entre les deux protagonistes évolue, naturellement, au fil du récit, se décline à mesure que les villes défilent, car le narrateur s'engage aux côtés d'Anna dans sa quête, et parcourt les mers avec elle, explorant Sète, Tanger, Abidjan et Léopoldville.

L'écriture de Duras a quelque chose de dépouillé : elle ne se perd pas en lyrisme et en interminables descriptions paysagères, ses phrases sont courtes et vont droit au but, elles n'ont rien d'ampoulé ou de maquillé.
Pour autant, on n'est pas bien sûr dans une prose qui tient en haleine, et certains lecteurs seront sans doute désarçonnés par l'apparente inaction, car il est surtout question des faits et gestes, des allées et venues des personnages que l'on épie. Peu à peu, de nouvelles figures surgissent et se mêlent à l'intrigue, apportent un nouveau regard, une nouvelle attitude, une nouvelle disposition à l'existence.

Les liens entre les protagonistes se nouent, s'effilochent, se nuancent, et les villes défilent toujours, l'intrigue nous porte jusque au cœur du Congo, où l'on croit que le marin se sera retiré.

L'issue est étonnante, on pourrait croire qu'elle laisse en suspens les interrogations que le récit a fait naître et qui ont été nourries à chaque page. A moins que l'on ne se contente d'y voir une trêve, la chance pour l'amour de se prolonger encore.

Le roman se définit avant tout par l'atmosphère qui s'en dégage, et cette quête irrationnelle qui brasse des réflexions philosophiques essentielles. De port en port, les journées des protagonistes sont empreintes de la chaleur caniculaire, de l'alcool à toute heure, de l'amour passionnel qui rythme le voyage.
Tout cela est troublant et presque mélancolique.
Ce qui vaut bien un détour, n'est-ce pas?

Pour vous si...
  • Vous n'êtes plus à un verre de whisky près
  • Vous êtes aussi à la recherche de votre propre marin de Gibraltar

Morceaux choisis

"_Encore une demi-heure, encore vingt minutes, encore quinze minutes, et tu las verras.
Il voulait dire la ville. Mais il aurait pu parler, tout aussi bien, d'autre chose, de je ne savais quel bonheur. J'étais si bien, assis à côté de lui, dans le vent, que je serais bien resté là pendant une heure encore. Mais il était, lui, si impatient de me montrer l'arrivée sur la ville que son désir l'emporta vite sur le mien. Très vite je fus aussi impatient que lui d'arriver à Florence."

"Je me demandais si ce n'était pas une solution que de voyager ainsi, de ville en ville, en se contentant de copains de rencontre, comme lui. Et si, d'avoir une femme, ce n'était pas, dans certains cas, superflu."

"J'étais un homme précisément fatigué par la vie. Un de ces hommes dont le drame a été de n'avoir jamais trouvé de pessimisme à la mesure du leur."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 29 juin 2016

Le ravissement de Lol V. Stein, Marguerite Duras

La résolution d'injecter un peu plus de "classiques" dans mes lectures se renforce avec l'arrivée en grande pompe de Marguerite Duras, qui m'a beaucoup troublée adolescente avec Un barrage contre le Pacifique, Les petits chevaux de Tarquinia, La pluie d'été ou encore, bien sûr, L'amant. Le titre du roman m'intriguait, et en attendant de lire prochainement Le marin de Gibraltar, je me suis lancée dans l'histoire de Lola Valérie Stein. 


Le synopsis

Lola Valérie Stein revient à T.Beach, dix ans après le bal qui a altéré sa vie, au cours duquel son fiancé l'a quittée pour une autre femme.
Depuis, Lol s'est mariée et a eu des enfants.
A l'occasion de son retour, elle croise son ancienne amie, Tatiana, qui lui présente son époux et son amant, Jacques Hold, lequel s'entiche alors de Lol, et est le narrateur du récit.
A partir des informations qu'il a pu glaner, il tâche de reconstruire l'histoire de cette femme insaisissable. 

Mon avis

Le ravissement de Lol V. Stein m'a fait découvrir une Marguerite Duras dont je n'avais pas souvenir.

Le procédé qui fonde le roman est captivant, dans la mesure où le narrateur, amant de Tatiana et épris de Lol, va précéder le réel, combler les vides en laissant son imagination faire diversion, et proposer une histoire de Lol alors même qu'il n'en connaît factuellement que des bribes.

Cette approche génère une complexité qui nécessite une attention entière : Jacques Hold est parfois "je", parfois "il", et le fait que Lol revisite les lieux de son passé crée par moment la confusion sur la temporalité des événements relatés. Ainsi, en dépit (ou pas!) des apparences, le roman est exigeant.

Les deux personnages féminins principaux, Lol et Tatiana, attisent la curiosité, de même que leur amitié, qui est tout à fait particulière : leur relation s'est évanouie au lendemain du bal de T.Beach, et pourtant, lors de leurs retrouvailles, une sorte d'émulsion a lieu, et il semblerait soudain vital pour Lol que Tatiana accepte de la revoir et de passer du temps avec elle.

Car c'est bien de Lol qu'il est question, et si elle polarise l'attention, elle est aussi incroyablement mystérieuse, comme vaporeuse. Les sentiments qui l'ont ébranlée lors du bal se font jour peu à peu, le temps aidant, levant le voile sur un épisode qu'on peut d'abord interpréter faussement, car la personnalité et les émotions de Lol ne sont en rien transparentes ou simples. Et pour cause : Lol n'a jamais directement la parole, ses mots sont retranscrits, de sorte qu'il est difficile, si ce n'est impossible, d'accéder à ses pensées intimes.

On ne peut dès lors que s'interroger, prolonger parfois la pensée de Jacques Hold, ou aller là où il nous emmène avec son regard alangui, mû aussi par la passion que Lol fait naître : est-ce la folie? Est-ce la détresse? Qui est véritablement Lol? Que reste-t-il de l'ancienne flamme pour Tatiana, et qu'est-ce qui est donc désormais possible, entre les deux femmes? 

Il ne s'agit sans doute pas du roman de Duras qui m'ait le plus bouleversée, cependant Le ravissement de Lol V. Stein constitue une expérience de lecture singulière.

Pour vous si...
  • Vous êtes amateur de constructions narratives ambivalentes
  • Vous ne vous formalisez pas si le récit que l'on vous sert ne relève pas exclusivement des faits objectifs
  • La perspective d'une protagoniste nommée Lol vous revigore (et oui, c'est à cela que l'on mesure que le roman est daté...)

Morceaux choisis

"La nuit avançant, il paraissait que les chances qu'aurait eues Lol de souffrir s'étaient encore raréfiées, que la souffrance n'avait pas trouvé en elle où se glisser, qu'elle avait oublié la vieille algèbre des peines d'amour."

"_Pourquoi Tatiana?
_Quelle question Lol." (ma petite soeur qui parle swag aurait pu dire cette phrase.)

"La seule nouveauté pour Tatiana trahie, ce soir, depuis des années, c'est de souffrir. J'invente que cette nouveauté vrille le coeur, ouvre des vannes de sueur dans l'épaisseur de la somptueuse chevelure, prive le regard de sa désolation superbe, le rétrécit, fait chanceler le pessimisme d'hier : qui sait? peut-être, l'étendard blanc des amants du premier voyage passera-t-il très près de ma maison."

"_C'est difficile. Lol V. Stein n'est pour ainsi dire personne de conséquent." (ah bah sympa.)



Note finale
2/5
(pas mal)

jeudi 9 juin 2016

A l'ouest rien de nouveau, Erich Maria Remarque

Il y a quelques jours, j'ai été frappée par une désagréable évidence, ce genre de sentiment tenace que l'on ne parvient pas à s'ôter de l'esprit une fois qu'on l'a identifié : cela fait des lustres que je n'ai pas lu de littérature "classique". 

Depuis quelques années, j'explore avidement tout ce qui s'écrit au XXIe siècle, et je néglige les époques qui ont pourtant nourrie mon imagination durant toute mon adolescence, allant peu ou proue de la naissance de l'écriture aux années 1980 (une broutille dans l'histoire de la littérature, vous me direz).

J'ai donc pris une décision grave : désormais, je m'efforcerai d'inclure dans mes lectures mensuelles au moins un "classique" (il en va donc de votre responsabilité de me cracher - virtuellement - dessus si vous constatez que je me détourne lâchement de cet objectif salutaire). 

Et je commence avec l'incontournable d'Erich Maria Remarque, A l'ouest rien de nouveau.



Le synopsis

Durant la Grande Guerre, un jeune soldat allemand relate son quotidien et l'horreur qui y a trait. 

Mon avis

Chaque immersion dans la littérature "classique" me fait reconsidérer ce que j'appelle d'ordinaire le "style" d'un auteur ; il me semble que la richesse et l'exigence que l'on trouve dans la littérature d'antan surpassent indéniablement ce que nous offre la littérature contemporaine - à quelques exceptions près bien entendu, il est des auteurs actuels qui n'ont rien à envier aux génies de la langue (cœur Tobie Nathan, Mathias Enard et autres Orhan Pamuk, Christian Bobin et Carole Martinez).

Le roman d'Erich Maria Remarque ne déroge pas à la règle : l'écriture est franche, et l'on a l'impression en lisant d'avoir affaire à une voix singulière, qui s'exprime au moyen de tournures, d'un vocabulaire particuliers, révélant soudain combien la langue, lorsqu'elle est ingénieusement exploitée, donne à voir le monde sous un nouvel œil.
C'est quelque chose, je crois, qui me manque infiniment, lorsque je pense à 70% des romans que je lis; à croire qu'au fil des siècles l'écriture s'est faite fade, que l'identité de l'auteur s'est diluée, comme si les lecteurs n'attendaient rien d'autre que des expressions toutes faites, des lieux communs, et rien surtout qui ne singularise le style en question.

Revenons-en à Erich.

Le récit est extrêmement réaliste, c'est ce qui est le plus glaçant. En dépit du nombre pléthorique de récits sur la première et la deuxième guerres mondiales que l'on peut rencontrer, je n'ai jamais lu, je crois, de récits prenant pour protagonistes des soldats allemands, dont le calvaire ressemble à s'y méprendre à celui des soldats français par exemple, ces ennemis campant dans les tranchées adverses, à quelques mètres parfois des lieux décrits par le narrateur.

Le fait que le récit soit construit sur la base d'un narrateur interne crée une proximité entre le lecteur et ces jeunes gens qui ont eu pour seul tort de naître à la mauvaise époque. Si la description des conditions de vie, des horreurs subies et auxquelles les soldats assistent, est troublante, et parfois même insoutenable, ce sont les réflexions qui ponctuent le roman qui m'ont le plus marquée, tâchant de s'extraire de la situation pour avancer des considérations sensées et éclairées sur la guerre, sur la jeunesse volée, gâchée, sur ce qui attend les jeunes hommes si le combat prend fin un jour, car enfin, que peut-on faire de sa vie après avoir passé des années à tuer d'autres hommes?

A l'ouest rien de nouveau est un roman saisissant, qui restitue intelligemment les vies brisées par la guerre de 1914 dans le camp vaincu, sujet auquel j'ai été pour ma part peu sensibilisée.

Ce premier exercice est donc une réussite, et me conforte dans l'idée que l'entreprise est bonne!


Pour vous si...
  • Vous n'avez jamais lu ce roman : voilà qui est suffisant pour en motiver la lecture.

Morceaux choisis

"C'est qu'alors tous ces gens-là n'avaient aucune idée de ce qui allait se passer. A proprement parler, les plus raisonnables, c'étaient les gens simples et pauvres; dès le début, ils considérèrent la guerre comme un malheur, tandis que la bonne bourgeoisie ne se tenait pas de joie, quoique ce fût elle, justement, qui eût plutôt pu se rendre compte des conséquences."

"Ainsi voilà ce qu'ils pensent, voilà ce qu'ils pensent, les cent mille Kantoreks! "Jeunesse de fer". Jeunesse? Aucun de nous n'a plus de vingt ans. Mais quant à être jeune! Quant à la jeunesse! Tout cela est fini depuis longtemps. Nous sommes de vieilles gens."

"Seul l'hôpital montre bien ce qu'est la guerre. Je suis jeune, j'ai vingt ans; mais je ne connais de la vie que le désespoir, l'angoisse, la mort et l'enchaînement de l'existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l'un contre l'autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l'univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d'une manière encore plus raffinée et dure encore plus longtemps. [...] Que feront nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour réclamer des comptes? Qu'attendent-ils de nous lorsque viendra l'époque où la guerre sera finie? Pendant des années nous n'avons été occupés qu'à tuer; ç'a été là notre première profession dans l'existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu'arrivera-t-il donc après cela? Et que deviendrons-nous?"


Note finale
4/5
(très bon)

mardi 9 février 2016

De guerre lasse, Françoise Sagan

L'exploration de l'oeuvre de Sagan se poursuit, et oui, les joies d'être monomaniaque...
On reste en temps de guerre, comme dans la dernière lecture en date, Les faux-fuyants, que j'avais beaucoup appréciée.
Mais cette fois-ci, une histoire de triangle amoureux se profile...


Le synopsis

Charles est à la tête d'une entreprise familiale dans le Dauphiné. On peut dire de lui qu'il est un homme léger, amusant, un séducteur avec lequel une aventure ne porte guère à conséquence.
Il est tout l'opposé de son ami d'enfance, Jérôme, engagé dans la résistance et opposant farouche au nazisme.
Lorsque Jérôme présente à Charles son amie, Alice, une attraction naît qui transforme Charles.
Sous les yeux d'un Jérôme déchiré entre la lutte impitoyable contre l'ennemi allemand, et la jalousie qui l'assaille, Alice et Charles se rapprochent, en dépit de leurs différends idéologiques, car Alice partage les convictions de Jérôme, et à cet égard, Charles ne peut guère paraître plus qu'un enfant, lui qui se désintéresse de la guerre.
Il tente néanmoins de protéger Alice des risques que lui fait courir Jérôme en l'impliquant avec lui dans des actes de résistance.

Mon avis

Étrangement, le roman m'a paru assez court! Françoise est diablement efficace, parvenant à poser le contexte et à le retourner à bon rythme, tout ça en 200 pages.

Le ton tranche fermement avec celui employé dans les Faux-fuyants, qui débordait d'ironie et de sarcasme. Ici, les choses sont sérieuses, Charles parfois est peut-être un peu tourné en dérision, mais l'ensemble n'a rien de comique, l'on n'est pas dans une peinture des mœurs mordante et affolante.

Pour autant, les portraits dressés par l'auteur sont tout aussi remarquables : on se figure parfaitement les trois protagonistes, leurs ambitions, leurs émotions, et leurs contradictions.

Le récit avance presque naturellement, l'inévitable se produit, et l'issue est, comme toujours avec Sagan, relativement saisissante.

On se plaît à voir évoluer Charles, de séducteur à deux sous à l'amoureux transi qui vraiment est bouleversé par Alice, lui qu'aucune femme n'a vraiment pu toucher.

Alice est une figure plus trouble, ses atermoiements avec Jérôme ajoutent à la tension du récit et à sa crédibilité : il aurait été improbable qu'elle se jette au cou de Charles dès leur rencontre, mais elle peine à réprimer l'élan qu'elle a ressenti pour lui dès qu'elle l'a vu pour la première fois.

C'est un récit cruel, à bien y songer, mais terriblement réaliste, et imprégné ainsi des accents de la vérité : l'amour est cruel, il n'a guère de mémoire, il peut être si changeant. On en fait, avec Jérôme, la douloureuse expérience.

En bref, De guerre lasse est un bon roman, riche et troublant, dont on ressort mélancolique et presque absent.


Pour vous si...
  • Vous recherchez une version classique du triangle de Twilight
  • Vous avez l'intime conviction que le mec qui gagne les faveurs de la fille est juste le plus beau, et pas le plus bon ni le plus courageux (breaking news! C'est la même chose qu'à l'inverse, en fait : le mec est intéressé par la fille parce qu'elle est canon, pas parce qu'elle est courageuse ou charitable)

Morceaux choisis

"On respecte le malheur, et surtout on pardonne mal au succès; le bonheur des uns n'est jamais supportable longtemps aux autres."

"_Si vous m'aimiez aussi, vous ne partiriez pas. Je n'arrive pas à croire qu'une femme puisse préférer une idée à un homme! Le contraire, si, parce que les hommes sont bêtes ; mais les femmes, non!"

"C'est ainsi que Paris, dans la mémoire de Charles, cessa d'être la capitale des plaisirs pour devenir celle du bonheur."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 7 janvier 2016

Les faux-fuyants, Françoise Sagan

J'ai fait il y a quelques jours un constat foudroyant (vous appréciez, j'espère, mon sens de la nuance) : de Sagan, je n'ai lu que Bonjour tristesse et Aimez-vous Brahms? 
Un constat peu glorieux, donc, quand on pense à l'oeuvre abondante de l'auteur d'une part, et au fait qu'elle est née à Cajarc, d'autre part.
Partant, ce n'est que devoir de ma part que de prendre connaissance de ses autres productions.
J'ai commencé l'entreprise avec Les faux-fuyants.



Le synopsis

En juin 1940, quatre membres de la haute société parisienne fuient la capitale en direction du Portugal lorsqu'une attaque des Stukas allemands les obligent à trouver refuge dans une ferme de la Beauce. Loin de leur environnement privilégié et contraints de participer aux travaux du domaine pour bénéficier de l'hospitalité des paysans qu'ils méprisent, ils se retrouvent face à leurs contradictions et à la réalité de la vie rurale. 

Mon avis

Les faux-fuyants m'ont réservé une sacrée surprise : le style est foncièrement différent de ce que j'avais trouvé dans les autres romans de Françoise!
Et pour cause : celui-ci regorge de sarcasmes qui donnent au récit son ton singulier, mordant, toujours empreint d'ironie.
Les personnages sont ainsi appréhendés par le biais de leur position sociale, et rapidement, de l'image et de l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, des jugements qu'ils portent sur les autres, de paradoxes irréconciliables et aussi parfois, de leur mesquinerie, voire de leur ridicule.
L'auteur ménage avec talent la progression de l'intrigue, on est parfois à deux doigts du vaudeville (Maurice s'introduisant la nuit dans la chambre de Loïc et Diane, c'est tout un poème), et le décalage entre le rang social des protagonistes et leur franche inaptitude à la survie dans un milieu où il faut travailler pour subsister est hilarant et bien vu.
Pour finir, on en vient même à s'attacher à ces êtres tout pétris de leurs certitudes, et qui se retrouvent à faire preuve de tout ce qu'ils ont de bonne volonté, à se remettre en cause, presque.
Le récit est riche, on pourrait croire à une analyse quasiment sociologique, mais l'humour vient donner de la légèreté à ce huit clos insolite.
Je n'ai qu'une hâte : poursuivre ma découverte de l'oeuvre de Françoise!


Pour vous si...
  • Vous saisissez l'ironie (je préfère le dire, parce que j'ai l'impression que certaines personnes sont proprement incapables de l'identifier y compris dans une conversation légère)
  • L'observation de la vie dans les microcosmes sociaux figure parmi vos occupations favorites

Morceaux choisis

"Il vous dit bonjour, expliqua Maurice, mais comme il n'a plus de dents, ça fait "beju". Faut lui répondre, hein, autrement il va être fâché."

"En ne jetant ses cocoricos que peu avant l'heure fixée pour le petit déjeuner, le coq des Henri fit preuve le lendemain matin, pensa Loïc, d'une compassion et d'un bon sens rarement observés chez les gallinacées."


Note finale
4/5
(excellent)