mercredi 10 août 2016

Le tumulte des flots, Yukio Mishima

Mishima a été rappelé à mon bon souvenir il y a quelques semaines.
J'avais été bousculée par La musique, séduite par la folie qui couvait dans Le pavillon d'or.
Mishima est un écrivain grandiose, au sort aussi romanesque que son oeuvre. 
Voici mon ressenti suite à la lecture du Tumulte des flots.


Le synopsis

Sur une petite île japonaise, Utajima, les 1400 habitants vivent de la pêche, et la moindre intrigue est rapidement connue de tous.
Ainsi, lorsqu'une idylle se noue entre Hatsue, fille du riche Terukichi, et Shinji, simple pêcheur, le secret s'ébruite bientôt, et le père de Hatsue interdit aux deux amants de se revoir. Il envisage de donner la main de sa fille à Yasuo, un jeune homme arrogant et paresseux.
Bientôt, Yasuo et Shinji sont tous deux enrôlés dans l'équipage d'un même bateau. 

Mon avis

Le tumulte des flots est un roman qui pourrait s'apparenter à un roman initiatique.
Il y est question d'amour et de valeurs, et il transmet des enseignements riches sur ces sujets.

Deux jeunes gens s'aiment, d'un amour que l'on pourrait qualifier de pur. A cet amour s'opposent la condition de Shinji, qui fait de lui un piètre candidat pour demander la main de Hatsue, ainsi que l'intérêt que portent à Hatsue d'autres garçons, dont Yasuo, lesquels n'ignorent pas l'héritage qu'elle recevra, et qui briguent la fortune plus qu'ils n'aiment la jeune fille.

Les commérages aidant, Hatsue et Shinji sont éloignés, et leurs états d'âme sont rapportés par l'auteur, qui décrit la tristesse, la distance douloureuse, l'impuissance aussi, car leurs tentatives de se retrouver échouent.

Les personnages qui gravitent autour de Hatsue et Shinji apportent de la densité au récit, en juxtaposant leurs propres préoccupations, curiosité, jalousie, émotions.
Chiyoko, la jeune fille désabusée et complexée, introduit dans l'intrigue un grain de sable capital ; la mère de Shinji, croyant bien faire, va exciter la colère du père de Hatsue, Yasuo fait grandir la rumeur et éloigne les amants, Jukichi épaule Shinji et l'aidera dans la voie de l'accomplissement.

La trame est simple, au premier abord, mais elle est l'occasion pour Mishima de véhiculer certaines valeurs fondamentales : l'énergie, bien sûr, qui sera décisive dans l'issue finale, associée au travail, à la persévérance, à l'effort. A l'opposé de Yasuo, Shinji ne ménage pas sa peine, il est fort et fiable.
Le courage est aussi ce qui distingue les êtres, et c'est aussi ce qui caractérise Shinji lors de la prouesse réalisée en mer.
La probité l'oppose au roué Yasuo, qui ambitionne de violer Hatsue pour la forcer à l'épouser.
Shinji a la noblesse de cœur, alors même qu'il vit dans l'indigence.

En marge de l'intrigue qui se déroule à Utajima, il y a la nature environnante, qui est un personnage à part entière, Mishima lui dédiant de magnifiques passages. Le tumulte des flots, invoqué à de nombreuses reprises, n'est pas sans évoquer le tumulte intérieur à Shinji et Hatsue, la passion qui les habite, alors que les apparences dictent l'impassibilité, la tempérance.

En comparaison avec les précédents romans que j'avais lus de Mishima, j'ai trouvé dans Le tumulte des flots une prose plus simple, plus épurée. La poésie s'y exprime plus librement, notamment au travers de la nature comme évoqué plus haut, les phrases m'ont paru courtes, ce qui rend la lecture douce. Cette écriture sert l'intrigue admirablement, et permet de représenter des scènes très visuelles, et, de ce fait, prégnantes.

Le roman me donne envie de repartir en exploration, et de découvrir davantage de Mishima, qui m'a donné à voir plusieurs visages, nourrissant ma curiosité et mon intérêt.


Pour vous si...
  • Vous n'avez pas besoin d'une intrigue alambiquée pour vous laisser séduire
  • Vous souhaiteriez vous essayer à Mishima

Morceaux choisis

"Ses yeux noirs étaient clairs mais cette clarté n'était pas celle d'un intellectuel ; c'était le don de la mer à ceux qui vivent d'elle."

"Comme il manquait d'imagination il ne connaissait pas l'art efficace de tuer le temps grâce à une imagination qui grossit et complique les sentiments d'inquiétude ou de joie."

"Ce qui compte dans l'homme c'est l'énergie. Il faut qu'un homme ait de l'énergie."


Note finale
4/5
(excellent)

mardi 9 août 2016

La cigale du huitième jour, Mitsuyo Kakuta

Voici un titre tout à fait improbable. Et, comme toujours, la clef de mystère se trouve dans la lecture. Je me suis donc attaquée au roman de Mitsuyo Kakuta bien décidée à en découdre avec les cigales.



Le synopsis

Econduite par son amant, un homme marié avec qui elle a eu une liaison et qui l'a convaincue d'avorter, et qui a eu par la suite un enfant avec sa femme qu'il lui avait promis de quitter, Kiwako entre un jour par effraction dans le logis du couple en son absence, et vole leur bébé.
C'est une petite fille, qu'elle renomme Kaoru, et qui va, dès lors, devenir sa raison de vivre. En cavale à travers le pays, elle trouve refuge dans une communauté qui lui permet d'oublier son identité et son passé. Jusqu'au jour où ce dernier la rattrape.  

Mon avis

La cigale du huitième jour est un récit inattendu : piquer un bébé, mais quelle drôle d'idée! Quand on voit tous ces pauvres parents qui rêveraient de se débarrasser du leur, on se demande pourquoi une personne saine d'esprit voudrait se rendre coupable de voler ça.

Mais bon, dès les premières pages, le méfait est commis, et il faut dire que l'on a bien envie de savoir ce qui va advenir.

Le récit explore très finement la psychologie des différents protagonistes, et s'attache à ne pas sombrer dans une forme de manichéisme : si le rôle des médias dans l'affaire est clairement évoqué, on est amené à voir les faits tour à tour depuis le point de vue de Kiwako, de Kaoru/Erina une fois qu'elle est parvenue à l'âge adulte, mais aussi, par son biais, depuis celui de ses parents.

C'est sans doute ce qui est le plus inhabituel : les perceptions sont confrontées, si bien qu'en dépit des allégations des uns et des autres, il est difficile, dans la position de lecteur, de juger ces protagonistes, en les voyant comme bons ou mauvais. L'acte de Kiwako est insensé, mais ce qu'elle a enduré peut expliquer son geste irrationnel. La mère d'Erina se montre odieuse envers Kiwako, cependant on discerne aussi la blessure que lui a infligée son mari en la trompant, et qui l'a conduite à la méchanceté. Il n'y a que le mari qui, somme toute, demeure assez lointain, comme un personnage secondaire, si bien qu'il fait figure d'homme faible et manipulateur, qui néanmoins tâche de reconstruire sa famille une fois qu'Erina est retrouvée, et accepte la distance imposée par sa femme.

Le lien entre Kiwako et Kaoru/Erina est intriguant et émouvant. La tendresse se lit dans les gestes au quotidien, les actes de Kiwako pour garder Kaoru auprès d'elle, les choix qui lui portent préjudice mais permettent de prolonger leur temps ensemble (à l'instar de l'intégration dans Angel Homes).

La dernière partie du roman, qui se consacre à la vie d'Erina adulte, à sa grossesse et à son "pèlerinage" avec Chigusa, qu'elle avait rencontrée justement à Angel Homes, apporte une certaine profondeur, du recul, et a l'intérêt de montrer l'évolution du jugement d'Erina à l'égard de sa famille, de son enlèvement, et de la "méchante femme" qui en était à l'origine.

La lecture est fluide, les personnages nuancés et entiers, l'illusion est complète.
Et l'analogie avec les cigales est tout à fait emblématique de la poésie japonaise. 

Pour vous si...
  • Un roman qui se défait de tout manichéisme vous fait envie
  • Vous vous demandez bien quel peut être le lien entre l'histoire et son titre

Morceaux choisis

"Les cigales restaient sept ans sous la terre et une fois dehors elles mouraient le septième jour. J'ignorais si tout cela était vrai mais je me souvenais du choc que j'avais ressenti en entendant cette histoire pour la première fois. Etonnée qu'après une si longue attente la cigale ne disposât que d'une si courte vie."


"Depuis que je suis adulte, je vois les choses différemment. Si toutes les cigales meurent au bout de sept jours, ce n'est pas spécialement triste. C'est la même chose pour toutes. Aucune ne se demande pourquoi elle doit mourir si tôt. En revanche, alors qu'elles meurent toutes le septième jour, si l'une d'elles survit et reste seule tandis que toutes les autres sont mortes...Alors là, oui, c'est triste."


"En fait, c'esty différent, la cigale du huitième jour va peut-être découvrir des choses que les autres n'ont pas vues. On peut penser qu'elle refuse de voir, mais je pense qu'il n'existe pas que des choses horribles donnant envie de fermer les yeux."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 8 août 2016

Dans la tête de Vladimir Poutine, Michel Eltchaninoff

Une fois de plus, la Bibliothèque Orange me fait sortir de ma zone de confort en mettant dans ma PAL un essai sur Poutine, ce qui constitue pour moi une expérience absolument déroutante. Et la couverture n'est pas vraiment engageante, pour couronner le tout (cela dit, un lapin blanc aurait sans doute été déplacé).



Le synopsis

L'auteur analyse les influences dans la philosophie et le discours de Poutine, l'évolution de ses postures, et certaines de ses ambitions pour la Russie. 

Mon avis

Voici une lecture au carrefour de multiples domaines, car analyser la position et la portée de Poutine revient à se plonger dans l'histoire, la politique, la religion, mais aussi la littérature et la philosophie.

Et, pour la béotienne que je suis, cette richesse d'analyse est passionnante!
J'ai pu ainsi me familiariser avec Poutine, ainsi qu'avec l'histoire récente de la Russie (de manière modeste, bien sûr, l'engouement est encore neuf!).

J'ai découvert un Poutine qui s'est d'abord vu comme réformateur, avant de devenir plus indulgent envers le conservatisme qu'il en est venu à considérer comme favorable au développement (oui, l'acception est étrange, mais que voulez-vous!).
Un Poutine qui n'était en rien marxiste, puisqu'il disait voir dans Marx l'auteur allemand, loin de la culture russe.

Eltchaninoff lie par ailleurs l'homophobie connue de Poutine à sa préoccupation démographique.

Il recontextualise la théorie de la Voie russe, formulée en 2014, qui doit être effectuée à travers la confrontation avec l'Europe occidentale. L'intérêt de Poutine pour l'approche scientifique se ressent dans ses discours et ses postures, cependant derrière les constats scientifiques qu'il énonce et emploie, se dissimule aussi par exemple un projet expansionniste (l'apport de Danilevski est cité en la matière).

On prend peu à peu la mesure de l'obsession de Poutine pour les racines culturelles et la spiritualité propre à la Russie, les valeurs chrétiennes, et, par conséquent, le rejet de la mondialisation. L'Union eurasiatique est évoquée comme pendant de l'Union Européenne.

L'auteur n'hésite pas, par la suite, à aller dans le détail de certaines des théories de Poutine qui sous-tendent ses ambitions géopolitiques pour la Russie. Notamment, le fait que ce dernier n'hésite pas à apparenter la civilisation à un organisme vivant, qui posséderait son propre code génétique (de nouveau, l'exploitation de l'approche scientifique, ce qui, dans ce cas, est assez fascinant : il fallait oser!).

Ainsi, l'annexion de la Crimée en 2014 serait la conséquence de l'idée d'une supériorité culturelle et génétique de l'homme russe. C'est dans ce cadre que Poutine mobilise Dostoïevski,  à des fins en réalité idéologiques, puisque sa position originellement pro-européenne a été remplacée par une vision messianique du rôle de la Russie en Europe, et dans le monde.

Les relations avec la Chine sont également explorées, en lien avec l'Union eurasiatique envisagée. Car, comme la Russie, la Chine est en faveur de la réaffirmation du principe de souveraineté nationale (on se demande bien pourquoi), est défiante envers l'Europe qui cumule les crises (ça, on peut comprendre), se dresse contre la domination américaine (on peut aussi comprendre) et se montre critique envers les valeurs démocratiques (disons carrément que c'est surfait, ça, on s'interroge ostensiblement sur la modernité de ces machins-trucs).

Cependant, ce que la Chine ne partage pas, c'est la notion de monde russe, qui reste centrale pour Vladimir, et justifie selon lui que la Russie se soucie des russes présents dans d'autres états (donc, si vous avez suivi, souveraineté nationale pour la Russie, par contre ingérence possible par la Russie dans les pays d'à côté s'il y a des russes qui traînent).

Pour finir, l'auteur met en exergue la posture actuelle de Poutine, qui compterait sur l'arrivée au pouvoir de partis populistes ou d'extrême-droite dans les pays d'Europe pour prendre en Europe un rôle moteur, et peu à peu, en prendre la tête.
Il s'agirait de voir triompher le conservatisme identitaire, censé d'après Poutine devenir phare pour tous les peuples.

L'essai se clôture sur cette idée très rassurante. Cela dit, je ne peux pas en vouloir à l'auteur, on fait comme on peut avec la matière en présence, et il était difficile de clore sur quelque chose de l'ordre d'un happy ending.
L'analyse des différentes influences identifiées dans le discours de Poutine est des plus intéressantes, ainsi que celle des théories qu'il formule et qui traduisent sa conception de la Russie et de son rôle.

Ça fait un peu froid dans le dos, c'est sûr, mais ça vaut le détour.

Pour vous si...
  • Vous nourrissez le moindre intérêt pour Vladimir

Morceaux choisis

"Ayant grandi, quelques années après la fin du conflit, dans la "ville-héros" dont la mémoire demeure intouchable, Vladimir Poutine est l'enfant de ce militarisme du quotidien. Il n'a pourtant pas combattu. [...] Vladimir Poutine est d'autant plus martial qu'il n'a jamais connu la guerre. S'il aime à projeter l'image d'un héros viril, c'est qu'il est hanté par elle."

"Le romancier [ndlr : Dostoïevski] a une vision messianique du rôle de la Russie. Les vertus du peuple russe alliées à la force de l'Empire doivent sauver le monde. L'âme russe, la racine nationale sont sans cesse exaltées."

"Autre vecteur d'un empire possible, les russophones. Ils justifient une politique d'influence dans de nombreux pays du monde."


Note finale
3/5
(intéressant)

samedi 6 août 2016

Top Juillet 2016

Ça y est, il fait beau, il fait chaud... Et les jours se font déjà de moins en moins longs. On est sur la pente descendante. Dans un mois, pastèque, lavande et rosé ne seront plus qu'un souvenir lancinant.

Il nous restera toujours les bons livres, comme les mauvais, qui ont ponctué notre été, preuves tangibles que tout cela n'était pas un rêve. 

Voici le top de Juillet 2016.



Un comic qui fait peur, pour notre plus grand plaisir...



La prose hilarante de Jean Echenoz nous raconte les pérégrinations de Constance, entre la France et la Corée du Nord. Savoureux. 



L'histoire passionnante de Guy Ribes, faussaire de génie ayant produit des toiles à la manière de Chagall, Dali ou Picasso, dont certaines ont même été authentifiées. 



Un récit puissant sur un non-dit habituellement occulté dans la littérature.



Un succès considérable et selon moi mérité, pour ce premier roman intense d'Olivier Bourdeaut.


Un petit flop côté polars : 



Triste suggestion de la Bibliothèque Orange qui n'a pas su faire fondre mon cœur de pierre, du fait d'une intrigue un peu faible et prévisible, et un petit lot de lieux communs guère pertinents.

Profitez bien du mois d'août!

vendredi 5 août 2016

Bianca, Loulou Robert

Bianca  est le premier roman d'une jeune fille de 22 ans, Loulou Robert, habituellement présentée comme "fille de", ce dont elle doit être ravie.
L'auteur était intervenue dans La grande librairie il y a quelque temps, et son intervention ne m'avait pas particulièrement appâtée. Par le plus grand des hasards, je me suis tout de même retrouvée avec son livre entre les mains. 

Un merveilleux scone de M&S et Bianca, soit un grand combo, et le sens de l'à-propos.

Le synopsis

Bianca vient d'être internée aux Primevères, un hôpital psychiatrique.
A 17 ans, elle n'a plus envie de vivre, et une relation atypique avec l'alimentation, puisqu'elle refuse de se nourrir.
Alors que ses anciens camarades s'ébrouent joyeusement au lycée, son quotidien est fait de ses interactions avec Edith, l'aide-soignante fantasque, Angélique, chef des infirmières, rigide et sérieuse, le docteur Richard, dont elle ne connaît même pas le prénom, et dont les appréciations se basent en partie sur l'évolution de la pesée quotidienne, mais aussi les autres patients, parmi lesquels Simon, Clara et Jeff, un vieux monsieur qui a perdu sa fille. 

Mon avis

Bianca est un premier roman époustouflant, quand on pense que son auteur n'a que 22 ans.

L'unité de lieu fonctionne très bien : l'intrigue se déroule dans un hôpital psychiatrique, les Primevères, et permet ainsi de créer un huit clos des plus intéressants, dans la mesure où les protagonistes sont surtout des patients. Ici, ce sont les autres, les médecins et les infirmières, qui sont scrutés avec l’œil suspicieux de Bianca, et les patients ne sont pas les fous, mais ceux qui voient clair.

De manière générale, de très beaux passages sont consacrés à la situation des internés, et ce depuis l'intérieur, puisqu'ils sont relatés depuis le point de vue de Bianca. Le mal-être est ainsi analysé, tout comme la cause de la tristesse, et le fait qu'elle puisse ne pas tenir à ce que les soignants recherchent frénétiquement : un viol, un inceste, une violence, etc.
Il est également très intéressant de voir le regard porté par les internés sur ceux qui incarnent la norme, Angélique par exemple, regard critique qui force le recul et dévoile un dégoût de l'image d'Epinal du bonheur, que le lecteur appréhende ainsi, et qui fait réfléchir : ces voies parfaites, mariage/maison/enfants/emploi, sont-elles les seules possibles vers le bonheur pour chacun?
Dans une langue très vivante et ironique, l'auteur nous mène vers des réflexions cruciales.

Par ailleurs, certaines scènes sont très visuelles, et arrivent à point dans l'intrigue, comme par l'exemple l'épisode relatif à Juliette, qui donne le ton d'entrée de jeu, ou la journée passée au bord du lac. Il y a ici une virtuosité, une intuition très juste de l'auteur, qui densifie son récit.

Le point qui pourrait selon moi être amélioré concerne les relations entre les personnages, parfois traitées un peu maladroitement à mon goût.
Il m'a semblé notamment que le personnage de Jeff, dont on pressent dès son apparition qu'il va être important et dans quelle mesure, intervient d'abord trop peu. Il est beaucoup plus présent à la fin car c'est l'intrigue le motive, mais le lecteur n'a pas forcément eu le temps de créer quant à lui un lien particulier avec Jeff. Jeff est, dans la première partie, une figure trop occasionnelle.
A l'inverse, les interactions entre les adolescents prennent parfois trop de place, apparentant le récit à un roman pour ado ou young adult, alors qu'il ne l'est pas par ailleurs : le personnage de Raphaël se révèle finalement peu intéressant, était-il vraiment nécessaire? Egalement, le retour de Simon reste surprenant et suspect, l'explication fournie est d'ailleurs peu convaincante. Ce passage aurait pu être un peu plus travaillé.

Cependant, au-delà de cette réserve, le roman reste très bon. Le final est notamment très intelligent, et voit les possibles s'ouvrir de nouveau. Le choix retenu par Bianca est intéressant, car il ne verse pas dans la facilité, ce qui le distingue de beaucoup d'autres, et le rapproche, je pense, de la réalité.

Il y a donc une grande maturité dans ce premier roman impressionnant, dont on attend avec impatience les petits frères et sœurs.


Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas convaincu que la représentation sociale la plus répandue du bonheur/de la réussite soit si épanouissante, et comprenez le sentiment d'exclusion/de tristesse que cela peut procurer 
  • Vous n'êtes par ailleurs pas hermétique à l'idée que la tristesse ne s'explique pas toujours

Morceaux choisis

"Aux Primevères, l'unité psychiatrique pour adolescents de l'hôpital de ma ville, ils pensent que ce n'est pas normal de vouloir mourir à seize ans. Alors ils nous font faire de l'équitation, de la pâtisserie, du théâtre. Comme si monter sur un poney pouvait résoudre quoi que ce soit."

"Aujourd'hui, je me rends compte que ce n'est pas nous qui sommes fous, c'est le monde qui est fou. Et si on est abîmés, c'est parce qu'on s'en est aperçus."

"Angélique sourit. Elle garde le contrôle. Elle aime sa vie, son mari, sa maison, son travail. Foutaises. Sourire congelé, vie figée. Angélique n'est pas heureuse, elle fait semblant. Tout le monde fait semblant. Le mensonge comme instinct de survie. Certains dérogent à la règle de l'illusion. Ils sont montrés du doigt. Ils dérangent le beau, le normal, le rond, le simple. Déprimés, dépressifs, malades, perturbés. Moi je crois qu'ils sont simplement lucides."

"Il n'y a rien de plus triste qu'un amour usé. Vous avez sûrement déjà entendu cette histoire, celle de vos parents, des parents de vos amis, la vôtre... Les détails changent, mais l'histoire reste. Le temps abîme plus qu'il ne guérit. On oublie souvent de le dire."

"Pourquoi se marier? lls aiment ce qui est clair, ce qui se voit, ce qui se dit. La bague, la cérémonie, les beaux-parents, le carré, le banal. Je trouve ça con."

"Pourquoi vouloir toujours chercher une raison à la tristesse. Justement, ce qui est triste, vraiment triste avec elle, c'est quand elle ne vient de nulle part. Elle existe, c'est tout."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 2 août 2016

Kinderzimmer, Valentine Goby

Voilà un roman qui me courtisait de longue date : avec un titre qui laisse peu de place à la méprise, il promettait un voyage dans les camps, en bref, une saine et divertissante lecture pour les vacances.


Le synopsis

En 1944, Suzanne/Mila est déportée au camp de Ravensbrück.
Elle est enceinte.
Pendant les premiers mois, elle doute de son état, jusqu'à ce que la grossesse se confirme, qu'elle fait tout pour dissimuler. Dans le camp, il n'y a pas d'enfants, aucun.
L'enfant naît, et Mila découvre alors l'existence, dans le camp de la mort, de la Kinderzimmer, une pièce dédiée aux nourrissons. Son fils devient bientôt sa seule raison de survivre. 

Mon avis

Comme il m'est sans doute déjà arrivé de le dire, je suis devenue de plus en plus hermétique aux récits relatifs à la Seconde Guerre Mondiale : ils sont si nombreux qu'ils deviennent étouffants, et il est difficile de faire la part de ceux qui œuvrent en faveur d'un travail de mémoire, et ceux qui ont l'époque pour cadre pour le sérieux que cela confère.
En somme, il faut donc qu'un récit soit particulièrement bon pour avoir grâce à mes yeux, lorsque l'on en vient à ces années tant présentes. Ainsi, Today we live était parvenu à sortir du lot, mais même Toute la lumière que nous ne pouvons voir, qui avait pourtant recueilli de nombreux suffrages, en particulier outre-Atlantique, ne m'avait guère convaincue.

Kinderzimmer, c'est encore autre chose. C'est le camp de Ravensbrück. Les camps, dont a si bien parlé Primo Levi, l'un des rescapés les plus tristement célèbres, dont on a lu nombre de témoignages, et qui ont même fait l'objet de romans satiriques, à l'instar de Martin Amis, qui a publié l'an dernier La zone d'intérêt, où il était question du camp depuis le point de vue des soldats allemands, avec un regard décalé et inédit.
Le roman de Valentine Goby ne fait pas, quant à lui, dans la légèreté.

Le roman se tisse à partir d'un fil rouge : le fait que les camps ne soient pas "résumables" ou "racontables" de manière universelle, mais qu'ils recouvrent la somme des expériences individuelles. L'Histoire, ensuite, est venue nommer ce que les déportés y ont vécu, s'y superposer, l'incarner et le faire entrer dans le langage commun. Mais leur histoire à eux est, avant tout, intime, personnelle. Cela est très bien illustré à travers la question posée à Suzanne par l'élève dans la classe dans laquelle elle intervient, et qui engendre cette réflexion : Ravensbrück est un nom qui n'a été connu qu'à la Libération, sans savoir quand précisément, et Mila en y survivant n'avait pas connaissance de l'endroit où elle se trouvait, du camp où elle était prisonnière.

L'histoire de Mila lie le camp à sa grossesse, et adopte donc un prisme particulier, peu évoqué alors même que le sujet des camps a fait l'objet d'une multitude d'écrits.
Les femmes que l'on suit sont des déportées politiques, et l'on ne saura donc que leur quotidien, il n'est guère question des hommes, car la séparation est nette, et les femmes vivent toujours entre elles.

Il y a dans le vécu de Mila ce que l'on a pu lire ailleurs, sur les conditions de la détention, sur le travail, sur la faim, sur les blessures et les morts, sur le gaz, qui n'est d'abord qu'une rumeur glaçante, et qui devient tangible lorsque les corps s'amoncellent.
La première partie du roman se consacre aux premiers mois passés par Mila dans le camp, les mois de sa grossesse.
La deuxième partie raconte l'accouchement, la découverte de la Kinderzimmer, et jusqu'au départ de Mila, accompagnée d'autres femmes, dans une ferme allemande où elles vont travailler jusqu'à la Libération.

Le roman est dense, l'écriture est belle, l'émotion prend souvent à la gorge.

Kinderzimmer est un hommage poignant aux déportés, survivants ou non, qui parvient à exprimer l'indicible, et restitue la décence au cœur de l'horreur la plus noire.
A lire, quoi qu'il en coûte.

Pour vous si...
  • Ce n'est pas déjà fait.

Morceaux choisis

"Le camp est une régression vers le rien, le néant, tout est à réapprendre, tout est à oublier."

"Si elle a bien compté, le terme est dans un mois, à la fin de septembre. Elle se demande de quoi elle accouchera vu sa minceur : un bébé chat? une salamandre? un petit singe? Comment savoir si ce qui vient est un vrai enfant ou un produit de Ravensbrück, une masse pas regardable couverte de pus, de plaies, d’œdèmes, une chose sans gras?"

"Les autres ne feront pas le chemin inverse, se départir du quotidien qui reprend ses droits avec la paix, mois après mois, pour entrer sur ses terres à elle, dans sa nuit. Elle sait qu'elle va porter Ravensbrück comme elle a porté son enfant : seule, et en secret."


Note finale
4/5
(excellent)

lundi 1 août 2016

L'homme qui voulait être heureux, Laurent Gounelle

Cet été est celui de toutes les folies, j'ai donc pris mon courage à deux mains et me suis de nouveau confrontée à Gounelle.
Le souvenir que m'avait laissé Les dieux voyagent toujours incognito n'était pas des plus reluisants, mais il faut savoir donner une deuxième chance, n'est-ce pas?


Le synopsis

Le narrateur, en congés à Bali, profite de son séjour pour rencontrer maître Samtyang, et bénéficier de ses enseignements.
En quelques jours, ces entrevues altèrent sa conception de la vie, en faisant la lumière sur le rôle fondamental joué par ses propres croyances dans son quotidien et dans ses comportements. 

Mon avis

Well, well, well...
Après la lecture de L'homme qui voulait être heureux, j'ai laissé reposer quelques jours pour que mon sentiment se distille, un moyen éprouvé pour percevoir son jugement plus clairement.

Le roman de Gounelle, c'est incontestable, se fait d'abord le véhicule d'une théorie, d'apprentissages à caractère philosophique, et c'est sans doute ce qui est assez neuf dans le paysage littéraire : il y a eu des essais, des romans à portée philosophique comme ceux de Kundera, mais Gounelle opte pour un roman plus ludique et proche d'un large public, en utilisant des personnages auxquels il est facile de s'identifier pour beaucoup.

Ce roman-ci défend la thèse suivante : nos croyances personnelles ont un impact majeur sur nos vies, et peuvent même définir notre trajectoire et notre comportement.
Ces croyances ont par exemple trait à la façon dont chacun de nous se perçoit, ce que nous avons intériorisé à notre sujet depuis notre plus jeune âge, notamment concernant la perception que les autres ont de nous. Ces croyances affectent ce que nous pensons pouvoir faire ou pas, et sont donc de ce fait limitantes.
Un individu ayant été fortement encouragé et peu brimé par ses parents aura plus de chances de croire que tout est à sa portée, et sera ainsi plus enclin à faire ce qu'il veut : les croyances en question définissent donc pour partie notre propre liberté, alors qu'elles sont de notre chef.

Comme dans le précédent roman que j'avais lu de Gounelle, l'expérimentation est au cœur du processus d'apprentissage, car le protagoniste apprend en même temps que le lecteur, et fait par lui-même l'expérience de sa liberté en allant à contre-courant, par exemple de ses croyances, afin de constater par lui-même que ce qu'il pensait impossible ne l'était que parce qu'il l'avait ainsi défini.

L'idée que Gounelle cherche à démontrer, et qui est donc au cœur du récit, est donc que l'homme est sans limite, et n'a que les limites qu'il se fixe.
Si mes souvenirs sont bons, c'est peu ou proue ce qui fondait également Les dieux voyagent toujours incognito.

Et comme pour ce dernier roman, il m'a semblé que l'intention était bonne, et je vois très distinctement en quoi l'ouvrage peut constituer un apport pour certains lecteurs.
Cependant, certains points sont à mon sens imparfaits, et mériteraient d'être repensés pour donner au roman une portée selon moi supérieure :

  • Les personnages sont souvent assez peu consistants voire stéréotypés, et donnent le sentiment d'exister uniquement pour tester la théorie qui sous-tend le roman. Le procédé est assez évident pour Hans et Claudia, les voisins du narrateur, ainsi que pour le petit groupe d'adolescents rencontrés au hasard et dont le narrateur tâche de "lire" les comportements : ils ont pour vocation de provoquer chez le lecteur des réactions/pensées clairement identifiées, et ne contribuent pas à l'intrigue au-delà de cela. C'est un peu frustrant : finalement, tout tourne autour du narrateur, assez commun, et le maître Samtyang, une sorte de Socrate qui mènerait le narrateur vers la compréhension de lui-même et l'appréhension de la vérité, mais qui n'est là qu'en tant que professeur en quelque sorte, et n'a pas d'autre visage. A cet égard, seuls comptent les enseignements que l'auteur veut transmettre, et c'est à mon sens un peu dommage. Kundera, dans les écrits duquel l'histoire de quelques personnages donne souvent lieu à des réflexions philosophiques, parvient par exemple à éviter cet écueil, en créant des personnages plus élaborés et denses. Sans consistance, difficile de s'intéresser réellement au sort d'un personnage, d'autant plus si les traits de son caractère sont grossis / caricaturés (cf la réflexion de l'enseignant qui tient à ses vacances, c'est cousu de fil blanc)
  • Certaines réflexions gagneraient à être plus poussées : l'analyse faite sur la nécessité du sacrifice peut sans doute avoir quelque valeur pour des adolescents ayant peine à croire qu'il faille renoncer à certaines choses dans la vie, mais pour un adulte, c'est léger. Il aurait été plus intéressant de chercher à comprendre pourquoi certains sacrifices semblent si insoutenables, si le rêve a toujours vocation a être réalisé, ou s'il n'a de sens que rêve, ou encore, comment faire pour accepter des vérités sur soi qui ne s'accordent pas avec la vision que l'on a de soi-même? En l'état, l'idée de départ présente donc assez de matière pour être passionnante, mais le traitement regorge - toujours selon moi - de lieux communs, à travers le profil type de l'enseignant, les croyances et le carcan familial, le regard critique porté par le narrateur sur ses voisins et les individus rencontrés alors qu'il n'est pas lui-même exactement transcendant... En ce sens, il aurait été plus riche de se fixer sur un narrateur permettant de développer la réflexion, plus atypique peut-être, moins "facile".
  • Certaines scènes sont superflues : le final est emblématique en ce sens, très convenu et peu élaboré. Il y a dans certains raisonnements un oubli visiblement typique chez Gounelle, qui se plait à croire et à véhiculer que tout est possible pour chacun, en négligeant les contingences évidentes qui frappent certains plus que d'autres. En d'autres termes : ses enseignements sont certainement pertinents pour la jeunesse dorée des pays développés, de jeunes gens oisifs qui s'ennuient et s'enlisent dans un quotidien morne, alors qu'ils peuvent concrètement faire de leur vie ce qu'ils en veulent. L'auteur écarte délibérément certaines chaînes qui affublent encore aujourd'hui une très large partie de la population, et qui bien entendu viendraient mettre à mal ses positions. Au risque de décevoir, l'environnement reste déterminant dans le parcours de certains, comme Zola a pu, il y a longtemps, le montrer. Il est un peu dur de représenter le narrateur allant dire à une petite fille d'un pays "pauvre" qu'elle peut faire ce qu'elle veut de sa vie : en cas d'échec, ira-t-il la consoler, ou considérera-t-il que c'est donc sa faute? C'est cela que je reproche à la philosophie de Gounelle : rendre les gens responsables de leur bonheur, soit, mais cela revient in fine à considérer que ceux qui ne parviennent pas à s'extraire de leur pauvre condition par exemple, afin de pouvoir réaliser leur rêve (être capitaine de navire, dans le cas présent) ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes. 
  • Enfin, la langue : elle est assez pauvre de bout en bout, ce qui m'attriste infiniment. Gounelle est en cela un théoricien, il a des idées qui je pense peuvent marquer les lecteurs et les intéresser, mais il n'a pas la voix d'un écrivain. 

J'ai donc retrouvé de nombreux éléments qui m'avaient gênés à la lecture de son précédent roman, ce qui me conforte dans l'idée que je ne me retrouve pas dans le lectorat ciblé.
Cela dit, soyons honnêtes, cela ne m'afflige pas vraiment.


Pour vous si...
  • Vos vacances sont sacrées, et vous n'y renonceriez pour rien au monde
  • Gounelle vous est sympathique

Morceaux choisis

"Quand on croit quelque chose sur soi, que ce soit en positif ou en négatif, on se comporte d'une manière qui reflète cette chose. On la démontre aux autres en permanence, et même si c'était à l'origine une création de l'esprit, cela devient la réalité pour les autres, puis pour soi."

"Ce que l'on croit de la réalité, du monde environnant, agit comme un filtre, comme une paire de lunettes sélective qui nous amène à surtout voir les détails allant dans le sens de ce que nous croyons... Si bien que cela renforce nos croyances. La boucle est bouclée."

"Je relus en boucle ce passage de l'Evangile selon Matthieu. C'était incroyable. Comment Jésus pouvait-il savoir ce qu'au XXIe siècle pratiquement personne ne connaissait? Comment pouvait-il à ce point comprendre le fonctionnement des êtres humains au plus profond d'eux-mêmes?" (je vous laisse savoureux ce moment d'anthologie)

"Je veux réaliser mon rêve, mais j'aurais du mal à me passer de mes vacances!" (voilà le niveau du débat, là aussi, je vous laisse apprécier)

"Si vous ne renoncez à rien, vous vous abstenez de choisir. Et quand on s'abstient de choisir, on s'abstient de vivre la vie que l'on voudrait."


Note finale
2/5