lundi 10 avril 2017

Nous, les passeurs, Marie Barraud

Les 68 premières fois me font découvrir aujourd'hui un premier roman intime, à la recherche d'un grand-père perdu. 


Libres pensées...

Le premier roman de Marie Barraud a été largement plébiscité par la petite communauté à l'oeuvre derrière les 68 premières fois. Ce qui, de facto, crée une attente et une vigilance : sachant le succès rencontré, on n'attend rien moins que de ressentir à son tour le coup de cœur espéré, si bien que la lecture ne débute pas en terrain neutre.

L'auteur expose dès les premières pages l'objet de son récit : son grand-père Albert, déporté durant la Seconde Guerre Mondiale, n'est jamais revenu du camp de Neuengamme, laissant son épouse veuve et ses fils orphelins, Max et le petit Pilou, le père de l'auteur.
Face au silence opposé par ce dernier dès lors que le sujet affleure, Marie Barraud décide néanmoins, adulte, de partir à la recherche de cet absent qui hante à la fois l'histoire familiale et ce père auquel elle voue un amour proche de la vénération.
Pour cela, elle exhume les lettres, les traces de l'existence d'Albert, et reconstruit son histoire à partir des données collectées, ainsi que des témoignages de son oncle Max et de Roger Joly, un homme sauvé par Albert dans le camp et qui lui a ensuite survécu.

Une entreprise qui n'est pas vraiment neuve, car les projets de cet ordre fleurissent depuis des années, comme on a pu le voir avec le roman Appartenir de Séverine Werba, auquel Nous, les passeurs est souvent comparé, mais aussi bien d'autres encore.

Le roman de Marie Barraud se distingue par la façon dont elle dresse le contexte, dont elle parle de sa relation avec son père, et de l'importance, enfin, d'aller vers ce travail de reconstitution. Le lecteur est touché par la franchise de ton, par les sentiments décrits, et toute la tendresse qui émane du texte.

Par ailleurs, un autre atout du roman est de se pencher sur une figure particulière, car Albert Barraud a véritablement été un héro en son temps, prenant les plus grands risques pour sauver les hommes et les femmes qu'on lui confiait en tant que médecin, y compris lorsque ces derniers étaient promis à une exécution prochaine. On ne peut qu'être frappé par la réflexion autour de la vacuité de ses actes, dans la mesure où nombre d'entre eux ont néanmoins péri par la suite, en particulier dans le bombardement du Cap Arcona à bord duquel il se trouvait aussi.

Toutefois, certains ressorts utilisés par l'auteur ont contribué à créer une distance à la lecture, et m'ont semblé être des artifices qui desservaient son ambition, et installaient le lecteur dans une position désagréable de voyeur, comme par exemple l'inclusion, à la fin du récit, d'une lettre adressée à Marie par son père, qui est à mon sens tout à fait privée et ne devrait pas figurer dans le roman. C'est là toute la difficulté de l'exercice : faire un roman d'une histoire familiale implique de parvenir à créer un objet littéraire dont l'intérêt dépasse le cercle familial, or c'est un point que j'ai remis en  question plusieurs fois au cours de la lecture.
De la même façon, l'épisode décrit en toute fin du récit voyant Marie et son frère se rendre sur les lieux de la détention de leur grand-père, et de sa mort, et l'interprétation que fait l'auteur de ce moment m'a donné le sentiment d'une mise en scène, comme si l'auteur avait voulu trop en faire et livrait finalement une vision exagérée confinant à l'expérience mystique.

Je ne partage donc pas l'engouement général suscité par Nous, les passeurs, mais il demeure cependant à mes yeux un récit intéressant présentant de très belles qualités. 

Pour vous si...
  • Vous ressentez un attrait pour les récits de type "généalogique", reconstituant la trajectoire d'un ancêtre. 

Morceaux choisis

"La raison est d'autant plus rageante qu'elle n'a rien d'original ou d'exceptionnel : je suis une petite fille de trente-cinq ans qui voue à son père un véritable culte. Oui, je suis un stéréotype. Mais un stéréotype aux circonstances atténuantes. J'ose le croire.
Pour commencer, je suis une fille. Une "véritable" fille jusqu'au bout de mes longs cheveux parfaitement coiffés." (Ahhh Marie, Marie, tu tends tout de même le bâton pour qu'on t'en donne un coup... D'où te vient cette idée qu'il existerait des filles véritables et d'autres non véritables? Et cela semble s'exprimer dans la chevelure et l'amour du père? Et, pour couronner le tout, constituer une circonstance atténuante, parce que forcément, c'est une faiblesse congénitale contre laquelle il est inutile de se battre?... Une grande et belle vision féministe...)

"Un jour, on te mit à la porte du lycée. Tu étais allé trop loin, une fois de plus. Pour un pari stupide et cruel. Parce que tu avais déshabillé une pauvre fille myope, gauche et un peu grosse." (Comment te dire que la formulation de ce passage me laisse circonspecte... Devant un tel récit, on réagit, on s'offusque, on ne se contente pas d'accoler des adjectifs à "fille" comme s'il s'agissait de minimiser la faute - après tout, en étant myope, gauche et grosse, la vie avait déjà fait de cette "pauvre fille" une victime, non? Moins grave que de déshabiller une fille avec une bonne vue, adroite et mince?...)

"Pendant soixante-cinq ans, Albert a attendu. Seulement jamais ce jour n'est arrivé. Jamais cet enfant ne lui a pardonné. Le petit garçon a grandi, il est devenu un homme, et avec le temps, sa colère s'est installée en lui plus profondément encore. Elle est devenue sa compagne, son amie."


Note finale
2/5

vendredi 7 avril 2017

Aveu de faiblesses, Frédéric Viguier

J'ai découvert Frédéric Viguier à travers son premier roman, Ressources inhumaines, qui m'avait longtemps hantée. Son deuxième roman, Aveu de faiblesses, est paru en début d'année, et promettait d'être tout aussi singulier, sur un sujet néanmoins différent, loin du monde du travail et de la grande distribution.
Ça tombe bien, je suis intimement persuadée que les grands auteurs se distinguent à leur polyvalence, à leur facilité à explorer des sujets et des formes variés. 
J'avais donc grand hâte de découvrir ce que me réservait ce livre...



Libres pensées...

Aveu de faiblesses est l'histoire d'Yvan Gourlet. A 17 ans, il vit en solitaire auprès de ses parents, de son père qui n'a guère d'égards pour lui, et sa mère qui n'a de cesse de sculpter des figurines en beurre et de collectionner des boîtes de fromage. Yvan n'a pas vraiment d'amis, il faut dire qu'il est gauche, et surtout laid, si bien que les autres adolescents et enfants le prennent pour cible de leurs quolibets dès que l'occasion se présente.
Un jour, le cadavre de Romain Barral, un enfant de 8 ans voisin des Gourlet, est retrouvé dans un fossé.
Alors que la ville est sous le choc, l'enquête se tourne rapidement vers Yvan, qui semble ne pas avoir d'alibi sérieux et dont la mère ment pour éloigner les enquêteurs.

Je m'arrête là, je ne voudrais pas non plus vous gâcher tout le suspense.
Mais l'histoire, vous l'aurez senti, est extrêmement prenante. Tout comme Ressources inhumaines, Aveu de faiblesses est un roman que l'on lit d'une traite, le souffle court. Le sentiment de malaise profond qui règne happe le lecteur dès les premières pages, et l'oppresse encore après avoir refermé le livre.

L'intrigue n'est pas tout à fait inédite, dans son sujet comme dans sa structure, elle engage néanmoins le lecteur qui se voit traverser par une multitude d'émotions et de réactions vives, allant de la surprise au sentiment d'injustice, à l'indignation, à l'incompréhension.
Sous un abord accessible (le langage n'est pas châtier, il est d'abord celui d'Yvan dont on pourrait se demander, au vu de la façon dont il réagit et au vu de ses préoccupations, s'il a conscience de l'étau qui se resserre autour de lui, et des enjeux que cela représente pour son propre avenir), le récit exprime une violence extrême, qui se révèle dans le meurtre en lui-même, dans la façon dont Yvan est traité, par la police, par ses parents, et par l'opinion publique, dans le dénouement également, bien entendu.

Frédéric Viguier a ce talent de savoir mettre en exergue les paradoxes sans user de grands mots, parfois même sans les nommer : la violence en prison est, à certains égards, moindre que celle qu'Yvan rencontre à l'extérieur, lorsque la police l'appréhende et l'interroge.

La chute est, elle aussi, violente, bien que certains lecteurs puissent l'entrevoir avant que de parvenir à la dernière page. Elle appelle à une nouvelle lecture, à l'introspection, et à questionner ses propres réflexes de pensée. On pourrait croire que Viguier joue avec nous, et le prendre mal. Pour ma part, je considère qu'il remplit merveilleusement l'office du romancier, créant l'illusion parfaite, nous offrant un moment de lecture hors du temps, et néanmoins nous conduisant à réfléchir à des problématiques sociales et sociétales.
Aussi, bien que le sujet m'ait fait moins forte impression que Ressources inhumaines, j'ai été soufflée, et recommanderais largement son roman autour de moi.
A commencer par vous : il est encore temps d'assister aux débuts d'un auteur qui va, je prends les paris, faire largement parler de lui, et qui n'a pas fini de jouer avec nos émotions. 

Pour vous si...
  • Vous avez aimé le film Contre-enquête (si on m'avait dit que je citerais un jour un film avec Jean Dujardin...), les histoires de Maître-Mo, et les récits de longue descente aux enfers face au système pénal dans toute sa splendeur.
  • Vous êtes convaincu qu'il existe, dans ce triste monde, un complot d'envergure mondial contre les roux, et en récoltez les preuves à foison. 

Morceaux choisis

"Mon père, il est comme les autres gens du village, il n'aime pas ceux qui ne font pas comme lui, mais il aimerait vivre autrement."

"A cause de cet homme, et de ce regard, je n'étais plus très sûr d'être innocent, je me sentais accusé de tous les crimes de l'humanité, parce que j'étais l'archétype, la preuve vivante qu'il ne fallait pas chercher plus loin, qu'il fallait rassurer la foule en lui présentant le coupable idéal."


Note finale
4/5
(excellent)

jeudi 6 avril 2017

"Tu seras un raté, mon fils!", Frédéric Ferney

Une biographie de Churchill, oh oui!!!


Libres pensées...

Biographie, certes, mais pas n'importe laquelle!
Il faut dire que l'on a tellement écrit sur Churchill qu'il est difficile de ne pas se pencher sur le sujet sans faire du réchauffé. Pour cette raison, l'auteur choisit un angle spécifique, celui de la relation de Winston à son père, et la façon dont elle a influencé son parcours.

Dès lors que l'on s'intéresse à Churchill, en effet, le sujet a tôt fait de surgir : Winston a été une grande déception pour son père qui ne s'est pas privé de le lui faire sentir, cet homme qui est devenu le plus célèbre de Grande-Bretagne en son temps, et est encore considérée aujourd'hui comme une figure majeure du XXe siècle, et en particulier de la Seconde Guerre Mondiale.

Dès lors, explorant l'histoire de Winston depuis cet angle de vue, l'auteur relate longuement la jeunesse de Churchill, ses relations avec son entourage, à commencer par son père, mais également avec sa mère, et l'influence qu'elle eu sur son fils, y compris du fait de ses interventions en sa faveur auprès des notables qu'elle connaissait bien. Winston se révèle en effet un enfant et un adolescent indocile, insolent, peu enclin à l'étude et à la discipline, et déjà peu avare de bons mots et de traits d'esprit.

Naturellement, on s'attarde peu sur les "faits de guerre" tardifs de Churchill, dans la mesure où l'empreinte du père se fait moindre, et que sa disparition rend obsolète la poursuite de l'analyse, bien que l'auteur souligne les accomplissements de Winston dans une ligne instaurée dès son enfance, selon laquelle il lui fallait prouver qu'il pouvait devenir quelqu'un, et qu'il n'était pas l'incapable que son père voyait en lui.

Le récit est intéressant, la prose s'envole par moment, l'auteur se montrant prompt à faire de l'humour et à exprimer une proximité et une affection envers la figure de Churchill, ce qui rend cette biographie plus chaleureuse et moins orthodoxe que d'autres plus rigoureuses et classiques.
Et, bien sûr, cette relation entre père et fils demeure fascinante, et, en dépit de la souffrance qu'elle a pu causer de part et d'autre (surtout d'autre), elle ne manque pas de cocasserie.


Pour vous si...
  • Vos parents n'ont jamais placé le moindre espoir en vous. 
  • A l'inverse, votre progéniture vous afflige. Reprenez-vous, et pensez à Churchill : tout peut advenir. Préparez tout de même un plan B, il n'y a pas non plus pléthore de Churchill par décennie. 

Morceaux choisis

"Ce fut d'abord cela, le grand Churchill, un petit bout d'homme, un roquet au poil roux, une ambition furibonde dans le dortoir vide d'un collège anglais. Un fils à papa et un autodidacte. Un outsider. Un éternel intrus. Un cancre. A douze ans, il écrit à sa mère : "Lorsque je n'ai rien à faire, ça ne me gêne pas du tout de travailler un peu, mais lorsque j'ai le sentiment qu'on me force la main, c'est contraire à mes principes." " (*_* Fabuleux...)

"Il y a, chez lui, outre sa lucidité et son grain de folie héréditaire, un alliage de volonté et de fatalisme qui n'appartient qu'à lui."

"Méprisé par son père, il a longtemps pensé qu'il n'aurait pas les moyens de son ambition. Il devine aujourd'hui que ses moyens sont parfois au-dessus de ses ambitions, ce qui est une autre forme d'impuissance. Il se désespère toujours de ne pas réussir à imposer une idée - la sienne -, ne doutant pas d'avoir raison contre l'avis de tous. En même temps, toute idée partagée le dégoûte un peu. Il sent qu'elle n'est plus vraie. Il n'est démocrate que par défaut, parce que c'est plus convenable. Cette rage éphémère d'impuissance ne le quittera jamais."

"Il lui parle du mariage de son frère avec lady Gwendoline Bertie mais aussi de politique - c'est plus fort que lui - et il ne manque pas de l'effrayer en lui contant sa dernière mésaventure : il vient d'échapper à un incendie, oui, en pleine nuit, oh dear, dans le manoir de son ami Freddy Guest à Burley-on-the-Hill! Adorateur du feu et pompier dans l'âme, Winston a sauvé des flammes une toile de maître et un chat. My hero! (Je suis éblouie devant un tel sens pratique combiné à un sens remarquable de la priorité <3 )


Note finale
2/5
(pas mal)

mercredi 5 avril 2017

Rouge armé, Maxime Gillio

Et voilà, nous y sommes déjà, la fin de l'aventure du Grand Prix des Lectrices...
Je termine avec la lecture d'un thriller, Rouge armé, au titre énigmatique, et à la jolie couverture un peu défraîchie.
Promis, je vous prépare un post très bientôt pour vous révéler mon florilège de ce cru 2017.
En attendant, nous allons parler d'un Mur (comme quoi, pour ceux qui avaient des doutes, Trump n'a rien inventé). 



Libres pensées...

Patricia, journaliste, se présente à Inge et la convainc de lui confier l'histoire de sa vie. Car Inge a eu un parcours singulier : sa mère était Allemande immigrée en Tchécoslovaquie, a dû fuir à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, a été retenue dans un camp et a confié ses enfants à des paysans allemands pour qu'ils les élèvent en Allemagne de l'Est.
A l'âge adulte, Inge voit mourir son fiancé Christian lors d'une tentative de passer de l'autre côté du mur. Elle reprend son flambeau, et se rend complice, une fois à l'Ouest, d'actes impardonnables.

Rouge armé ne se confond pas avec la horde des romans noirs ou des thrillers classiques : l'intrigue qui le sous-tend s'éloigne de l'anecdotique pour se noyer dans l'Histoire, à ses heures sombres. C'est sans doute ce qui m'a le plus plu dans ce roman : il dit la situation des populations issues des Sudètes, confrontées aux immigrés allemands en Tchécoslovaquie. Le rapport de force se module, puis s'inverse à la fin de la guerre, et ces immigrés, implantés parfois depuis des générations, se retrouvent expulsés, en proie à des habitants avides de revanche. Néanmoins, une fois de retour en Allemagne, ils sont suspects aux yeux de ceux qui les voient arriver, si bien qu'ils se retrouvent internés dans des sortes de camp de transit, dont ils peinent à sortir.
Ce sujet-là, qui sert de matière à la première partie du livre, est déjà très riche en elle-même ; car si l'on a l'habitude de lire ce qu'a été le quotidien des Français durant cette période, et la cohabitation complexe avec les Allemands, on est beaucoup moins au fait de ce qu'a pu être cette cohabitation ailleurs, moins présente dans la littérature et le cinéma.

Par la suite, le livre évolue vers un deuxième sujet tout aussi passionnant : la période de la Guerre Froide, l'édification du Mur de Berlin, et les tentatives de rallier l'Ouest. Cette époque étant plus récente, elle a peut-être moins été traitée, même si elle n'est pas non plus absente de l'art. C'est certainement la partie qui m'a le plus intéressée, soulignant la séparation nette entre les habitants de l'Est et de l'Ouest, la dimension presque irréversible d'un passage à l'Ouest pour un habitant quel qu'il soit, les risques encourus aussi, bien sûr.

Partant, les faits de terrorisme relatés et auxquels Inge aurait pris part qui sont au cœur du suspense (rappelons qu'il s'agit d'un thriller), n'occupent, au regard des autres événements, qu'une part minime de l'intrigue dans sa globalité. Dans cette mesure, j'ai eu le sentiment qu'ils étaient utilisés pour servir cette ambition de forme, pour justifier que Rouge armé soit un thriller avant d'être un roman, alors qu'en réalité, tout l'intérêt du récit est ailleurs, justement dans le cadre, dans ces épisodes de l'Histoire qui nous sont rapportés, si bien que la tension dans la relation entre Patricia et Inge et les motifs qui poussent Patricia à interroger Inge m'ont semblé finalement secondaires, voire insignifiants.

Ainsi, j'ai été captivée par Rouge armé pour les sujets évoqués, ce que le récit dit de l'Histoire y compris récente de l'Allemagne, néanmoins, je reste partagée quant au choix de l'auteur d'en faire un polar, ou, à tout le moins, une sorte de roman noir, car cela, à mon sens, dilue l'intérêt de l'intrigue et vient agréger des éléments somme toute superflus à une matière déjà fournie.


Pour vous si...
  • Vous connaissez par cœur les dates d'édification et de destruction du Mur de Berlin, sans véritablement en savoir plus sur le sujet

Morceaux choisis

"Les gens de ma génération ont vécu l'édification du Mur et les années de guerre froide comme le plus gros traumatisme de leur vie. Familles déchirées, décimées parfois, la suspicion permanente, des frères qui deviennent des étrangers, les cicatrices qui ne se referment pas."

"Personne n'a assisté à son enterrement. On l'a inhumée là, à côté de papa, sans sa fille pour l'accompagner et la rassurer.
Maman est morte et je m'en fous." (Camus revisité)

Note finale
3/5
(cool)

mardi 4 avril 2017

Marguerite, Jacky Durand

La valse des premiers romans se poursuit avec Marguerite, qui nous plonge dans les affres de la Seconde Guerre Mondiale.


Libres pensées...

Vous n'êtes plus sans connaître ma suspicion majeure à l'endroit des romans se proposant d'adopter pour cadre cette merveilleuse période de la Seconde Guerre Mondiale.

Il faut dire que l'on a beaucoup écrit, beaucoup lu, beaucoup vu autour de ces années très singulières, et c'est compréhensible, tant elles furent marquées par des formes nombreuses de violence inouïe.

Néanmoins, à mesure que le temps passe, voir qu'il se trouve des auteurs qui décident de revenir sur ce temps-là m'interroge : d'où vient ce choix? D'une histoire familiale? De la détention d'informations qui n'auraient pas encore été portées à la connaissance du public? D'une volonté de prendre un cadre qui impose une autorité au récit? (il serait en effet inconvenant de trouver à redire sur cette époque, le roman devient donc immédiatement "sérieux", et ne peut devenir la cible de critiques trop acerbes - mais c'est bien mal me connaître, mes chers amis!).

L'ouverture de Marguerite m'a interpellée, et donné le sentiment de couvrir un sujet connu mais que j'avais jusqu'alors peu rencontré dans la littérature : les "tondues".
Marguerite, en effet, est de ces femmes accusées d'avoir entretenu une liaison avec l'ennemi, avec un Allemand, et à ce titre, devient, à la Libération, la cible d'une colère collective soudain déchaînée.

Passé cet interlude charmant, l'intérêt du lecteur est retenu, si bien que l'on a envie, dès lors, d'en savoir plus, de connaître le crime de Marguerite, et son histoire entière.
Et l'on se plonge dans le quotidien de Marguerite, son amour pour Pierre et leur vie commune balbutiante, juste avant sa mobilisation, bientôt suivie des mornes et interminables journées d'hiver, de printemps, d'été, du manque qui s'exprime tant dans les biens de consommation que dans l'affection, et les maigres liens qu'elle tisse avec son entourage, Raymonde la postière engagée dans la résistance, sa vieille voisine Germaine, le jeune André, gitan, et vivant avec ses parents dans une caravane à l'orée du bois, et Frantz, un Allemand qui ne se froisse pas de la froideur qu'elle affiche à son endroit, voyant en lui un ennemi de plus.

L'intrigue en elle-même est assez attendue, et vous devinerez sans mal ses développements à partir du tableau que je viens de dresser. L'écriture est néanmoins agréable, et le personnage de Marguerite fonctionne, est crédible, et constitue une belle figure de femme dont les difficultés, les sentiments vifs et parfois contradictoires, ne sont pas passés sous silence.

Marguerite est un honnête roman, touchant, qui se propose d'aller par-delà l'image que la mémoire collective véhicule des femmes qui ont "pactisé" avec l'ennemi, pour donner à voir une trajectoire individuelle que le lecteur ne se permettrait pas de juger.


Pour vous si...
  • Vous aimez voir les visages derrière certaines tragédies inscrites dans l'Histoire
  • L'idée d'un personnage de postière bad-ass vous paraît excellente

Note finale
2/5
(pas mal)

lundi 3 avril 2017

Styles, Côme Martin-Karl

Je vous parle aujourd'hui d'un roman paru très récemment, doté d'un bandeau pour le moins accrocheur : "J'aimerais bien être amoureux d'une vraie personne".
A ce stade, libre au lecteur de s'imaginer qu'il est question de Pygmalion ou de zoophilie, mais en tout cas, une chose est sûre, on veut en savoir plus. 


Libres pensées...

Le narrateur, étudiant en sociologie, est amoureux de Harry Styles, ancien membre du groupe One Direction, auquel il décide de consacrer son mémoire, prétextant une analyse en sociologie des représentations fondée sur la circulation iconographique autour de Styles.

Dans le cadre de son travail, il réalise des entretiens auprès de jeunes filles revendiquant leur passion pour Harry Styles, puis fait la rencontre de Julien, étudiant en droit et avec lequel il partage son objet de recherche. Peu à peu, il noue une relation particulière avec lui, qui va lui permettre de rencontrer Harry Styles, tandis que son mémoire prend une nouvelle direction sous l’impulsion de Jean-Philippe Costat, son nouveau directeur, qui le bouscule et lui suggère d’envisager Harry Styles comme sujet et non comme objet.

Si l'on m'avait dit un jour que je lirais un roman sur un fan de One Direction, j'en serais restée bouche bée. Ou plutôt, non, je me serais perdue en dénégations et accusations de calomnie.

Et pourtant, force est de reconnaître que le roman de Côme Martin-Karl m'a complètement absorbée.
La preuve : il m'a même conduit à taper dans Google "Harry Styles", histoire de voir si le jeune homme existait vraiment (oui, mon niveau de culture musicale actuelle en est là...), et pour les curieux, la réponse est oui. Il a même daté Taylor Swift, Kendall Jenner, Ellie Goulding, Selena Gomez... Messieurs Dames, la jeunesse est prolifique, réjouissons-nous.

Bref, Harry Styles.
A l'image de Podium, Styles n'est pas tant un roman sur Styles lui-même que sur un étudiant amoureux de Styles, qui ne le connaît pas et l'a donc appréhendé uniquement au travers de l'image médiatique à laquelle il a accès.

Le récit relate les tribulations du narrateur, occupé à son mémoire de sociologie consacré à Styles, et incertain des sentiments qui sont les siens. Il se dit amoureux de Styles, est pourtant attiré par Julien, cultive l'intérêt que lui porte un autre larron, bref, on s'aperçoit rapidement qu'il ne sait pas forcément où il en est, dans sa vie sentimentale comme sociale, et qu'il en est de même dans ses études.

Styles a le goût des romans très actuels, ancrés dans une temporalité et des mœurs connues du lecteur. Le narrateur exprime son mal-être et les paradoxes qui l’habitent, ses désirs divergents, une certaine solitude en dépit des interactions relatées.

Finalement, bien que l'intrigue soit légère, l’écriture transporte le lecteur, et les préoccupations du narrateur autour de l’amour et de la réussite intéressent, rendant la lecture prenante. Le récit n’est par ailleurs pas dépourvu d’une touche d’humour et d’autodérision qui le rend pétillant.  


Pour vous si...
  • Vous êtes curieux, et avez un petit côté branché
  • Vous êtes vous aussi amoureux de Harry Styles. Il faut exorciser tout ça, mon vieux. 

Morceaux choisis

"Je n'ai pas eu de grandes difficultés à trouver un directeur de mémoire prêt à accepter que je travaille sur Harry Styles. La sociologie a ceci d'excitant que tous les objets du monde social sont susceptibles d'être décortiqués. C'est ce qui fait son attrait, et probablement aussi ce qui cause son manque de prestige face aux sciences dures qui ont un champ de recherche fini. On peut imaginer une sociologie de la bactérie, mais aucun biologiste ne s'intéressera jamais au chômage. La sociologie prétend à une telle universalité qu'elle en devient une discipline floue se diluant dans le monde qu'elle est censée expliquer."

"Je comprends très bien les préadolescentes qui se laissent aller à la volupté de l'amour pour une star. C'est d'abord un sentiment sécurisant que celui de l'érotisme impossible : on peut éprouver les choses les plus violentes sans jamais être confronté au réel. Cela a été décrit en long, en large et en travers par des bataillons de pédopsychologues.
Mais surtout, il me semble que ce sentiment est identique à l'émotion religieuse en ce qu'il est fondé sur la combinaison de l'inaccessible et du toujours-là. Comme Dieu, Harry Styles est inaccessible et pourtant il est toujours là. En fait, comme beaucoup de stars contemporaines, il n'existe pas, et pourtant il sature l'espace public de sa présence."

"Je n'ai pas du tout envie de baiser. Je le lui dis. Je suis désolé. Il fait comme s'il ne comprenait pas et comme s'il n'avait jamais été question de ça. Il prend l'air outré d'un président de conseil d'administration à qui l'on affirme que son entreprise a comme seul et unique but de générer de l'argent." (AH AH AH!)

"Je me mets souvent en situation d'attendre des réponses. Pour moi, la vie est une entité à laquelle j'adresse un vaste questionnaire qu'elle ne me rend jamais, ou alors jamais à l'heure."


Note finale
3/5
(cool)

samedi 1 avril 2017

Top de mars

Le temps file, mes chéris, j'en perds mon latin...
Mais je ne vous oublie pas, et n'oublie surtout jamais un rendez-vous de top du mois.
Quelles sont les pépites du mois de mars?
La réponse tout de suite.

5. Venise n'est pas en Italie, Ivan Calbérac


Dans un récit truculent, l'auteur nous emmène aux côtés d'Emile, un adolescent qui vit avec ses parents dans une caravane, et se consume d'amour pour Pauline, au point de traverser la France et l'Italie pour l'écouter jouer dans un concert. C'est jouissif et intelligent, ce serait bête de s'en priver. 

4. La téméraire, Marine Westphal


Le quartet de tête est réservé à des premiers romans ambitieux. Parmi eux, La téméraire, l'histoire d'un vieil homme, Lo Méo, frappé par un AVC et inconscient, et de sa compagne Sally, qui l'accompagne en espérant son retour, ainsi que de leurs deux enfants. Un récit à la fois tendre et brutal, impressionnant de maturité.  

3. Article 353 du code pénal, Tanguy Viel


Enfin, l'un des romans dont on a tant parlé lors de la rentrée littéraire d'hiver, et qui le méritait! Article 353 nous raconte la descente aux enfers d'un homme qui se laisse enjôler par un promoteur immobilier et lui confie ses économies, pour comprendre peu à peu comme ce dernier s'est joué de lui. La langue, très orale, véhicule avec brio ce récit où la plus grande violence côtoie la pudeur et l'indulgence. 

2. Marx et la poupée, Maryam Madjidi


Un roman qui crée la surprise, dans lequel l'auteur raconte l'Iran de son enfance, et le pays qu'elle a retrouvé des années plus tard, lors d'un voyage à l'âge adulte. L'écriture est éminemment poétique, envoûtante, et ne nous lâche, bien après avoir refermé le livre. 

1. La nuit pour adresse, Maud Simonnot


La première place revient en mars à un premier roman au format inédit (en tout cas pour moi), celui d'une biographie romancée, qui retrace la vie de Robert McAlmon, écrivain et éditeur oublié des années folles, dont il a contribué à faire connaître les figures légendaires. Immersion garantie dans un récit passionnant et incroyable, ne ratez pas la chance de faire connaissance avec McAlmon. 

Flop :
Premières neiges sur Pondichéry, Hubert Haddad


C'est avec tristesse que je réitère ma non-compréhension face au dernier roman de Haddad, qui m'a semblé indûment précieux et totalement hermétique. Mais je ne lui en tiens pas rigueur, et ne manquerai pas de lire ses autres oeuvres, pour ne pas prendre le risque de rester sur un malentendu.