vendredi 8 avril 2016

Rudik, l'autre Noureev, Philippe Grimbert

Voici la lecture d'avril du cercle Bibliothèque Orange : nous partons sur les traces de l'immense danseur et chorégraphe, Rudolf Noureev.
En tant que fervente admiratrice de son oeuvre, et fan incontestée des différents ballets dont il a créé la chorégraphie (par exemple, le mirifique Romeo et Juliette dont je vous parlais ici, mais ce n'est qu'une drop in the ocean, comme dirait OMI), je me suis d'entrée de jeu réjouie de la perspective de cette lecture.



Le synopsis

Un beau jour, Tristan Feller, psychanalyste parisien, est contacté par Livia F., qui l'informe que le célèbre Rudolf Noureev souhaite le consulter.
Après une première séance atypique, Rudolf renouvelle ses visites, nuant peu à peu une relation étrange avec le médecin, mêlée de jeu de pouvoir et de fascination.
A mesure que Tristan découvre la personnalité de l'artiste, il entrevoit ses failles, ses blessures, ses ambiguïtés. La dissension entre réalité et vérité, la part du mythe dans l'aura qui accompagne le danseur. Et, peu à peu, il réalise aussi qu'il contrevient à ses principes de neutralité, irradié à son tour par le rayonnement de Rudolf, en dépit de ses efforts pour se tenir à distance, comme l'exige la déontologie professionnelle.

Mon avis

Mon point de vue sur le roman de Philippe Grimbert est tout à fait biaisé par la vénération que je porte à l'artiste Rudolf Noureev. Partant, le récit de son parcours m'a tout à fait passionnée, mais il m'est difficile d'établir si cet intérêt aurait été le même si je n'avais pas conçu la moindre inclination pour la danse, et pour l'oeuvre du danseur et chorégraphe.

Si je tâche d'analyser objectivement mon ressenti durant la lecture, je dois souligner en premier lieu que le narrateur ne m'a guère inspirée d'empathie : visiblement préoccupé par ses propres démons tandis qu'il apprivoise le monstre sacré, il était prévisible de devoir en passer par ses tribulations, mais cela n'est clairement pas le cœur de l'ouvrage, et ne mérite pas à mon sens que l'on s'y attarde.

Ce qui, en revanche, est fascinant, c'est la façon dont le mythe est exploré, l'Histoire revisitée, invitant à confronter la vérité et la réalité, ainsi que le met en exergue le narrateur.

Au-delà de cela, la personnalité de Noureev est attrayante, captivante, dans ce qu'elle a d'assuré, de tranché, et de paradoxal aussi. Une réflexion est livrée sur son statut d'apatride, à travers la façon dont il s'est détourné de la Russie, où sa carrière de danseur était condamnée, laissant derrière lui sa famille, et sa mère notamment, figure centrale autour de laquelle le roman évolue, et à laquelle il doit son titre, puisque Rudik était le surnom que Rudolf recevait d'elle enfant.

Le roman de Grimbert est donc particulièrement intéressant dans l'appréhension de l'homme derrière l'artiste incroyable, de ses contradictions, de ses choix et de ses fantômes.


Pour vous si...
  • Si voyez vaguement qui est Noureev, et plus encore si vous lui vouez un culte
  • Les pratiques de rémunération des psychanalystes vous laissent perplexes

Morceaux choisis

"S'il est une dimension qui importe au psychanalyste, c'est bien celle de la vérité, ce tissu de souvenirs remaniés, embellis par la mémoire, dans lequel nous nous drapons, romanciers de notre propre histoire. Tout souvenir est fiction, récit imaginaire dont nous sommes les auteurs, bousculant lieux et dates, et c'est sur cette fiction que nous nous construisons, plus sûrement sur sur la réalité des faits. En ce sens, Rudolf Noureev avait raison : sa première version de l'événement de juin 61 était du côté de la vérité, celle sur laquelle, comme chacun de nous, il avait bâti son personnage. Sa légende prenait naissance pour lui, autant que pour le monde entier, dans ce récit épique. La destinée d'un homme hors du commun s'y trouvait ainsi intimement liée, par la grâce du grand jeté qui le libéra, à sa raison de vivre : la danse."

"Ce soir-là, comme tous les autres soirs, me dis-je, il jouait sa vie, rien de moins, et ce sacrifice imposait que l'on oubliât tout, sitôt qu'il apparaissait : l'effort douloureux exigé par chaque pas, la souffrance sensible de son corps. Ces contraintes magnifiaient la danse elle-même, qui ne donnait avec lui aucun sentiment d'aisance ou de facilité, mais plutôt l'impression d'un corps à corps avec la pesanteur, combat dont il sortait chaque fois vainqueur, in extremis. Et ce combat avec les limites me fit penser à un autre monstre sacré, Maria Callas, à la fin de sa carrière : comparant sa voix au Parthénon, quelqu'un avait dit de celle-ci qu'elle était encore plus belle en ruine."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 7 avril 2016

L'illusion délirante d'être aimé, Florence Noiville

De nouveau, un roman à titre, qui emporte l'adhésion en moins de deux secondes.
L'illusion délirante d'être aimé.
Cela semble audacieux, séducteur, romanesque à souhait.
Le lecteur se sent déjà en danger, déjà mis en cause : quelle serait cette illusion dont on ne m'a jamais rien dit, et qui paraît si engageante que l'on pourrait en faire l'objet sans même le soupçonner?
Un choix de titre, donc, redoutablement efficace...



Le synopsis

Laura entretient une relation étrange avec C., qu'elle a rencontrée en classe préparatoire. A l'époque, elles étaient amies, passaient leurs weekends ensemble, C. l'avait initiée à de nombreux auteurs inconnus. A l'issue de la prépa, Laura a eu le concours, C. a échoué, et leurs chemins se sont séparés. Lorsque Laura recroise C. des années plus tard, elle nourrit comme un sentiment de culpabilité à son égard, une dette qu'elle n'aurait pas remboursé. Aussi, quand un poste de journaliste se libère dans la chaîne culturelle où elle travaille, Laura recontacte C., qui décroche le poste.
Mais leur côtoiement au quotidien commence à prendre des tournures inquiétantes, lorsque C. se réjouit d'acquérir les mêmes habits que Laura et "d'être habillée en elle", lorsque Laura apprend qu'un faux compte Facebook a été ouvert à son nom, et d'autres détails qui lui indiquent que C. a envers elle une attitude anormale.
Lorsqu'elle décrit ce qu'elle vit à son ami PH, ce dernier identifie dans les actes de C. le syndrome de Clérambault, "l'illusion délirante d'être aimé", dont C. serait victime.
C'est, pour Laura, le début d'une descente aux enfers.

Mon avis

J'ai été à la fois très enthousiasmée et un peu déçue par la lecture du roman de Florence Noiville.
Je vous explique tout de suite pourquoi.

L'introduction est redoutablement efficace, on est instantanément plongés dans le quotidien et l'angoisse grandissante qu'éprouve la narratrice, Laura, à l'égard de C., dont on ne perçoit d'abord que l'étrange comportement, et qui nous dérange.
Avec naturel, Laura en vient à se présenter, à nous raconter son parcours, qui elle est, et quelle est la relation ambivalente qui l'unit au personnage de C.

J'ai apprécié la fluidité du récit, l'atmosphère qui se dégage dès les premières pages et qui est imprégnée de ce qui pourrait ressembler à une menace, une ombre, une anxiété dont on se demande si elle est le produit de l'imagination de la narratrice (questionnement légitime lorsqu'on nous parle de suspicions de harcèlement ou d'obsessions) ou si elle est ancrée dans la réalité.

J'ai ainsi retrouvé dans la première partie du roman un contexte qui n'est pas sans évoquer D'après une histoire vraie, de Delphine de Vigan, qui est sortie à la même période que le livre de Florence Noiville, et traite d'une relation ambiguë entre deux femmes, présentant certaines similitudes.
Cependant, assez rapidement, le doute que Delphine de Vigan se plait à cultiver dans son oeuvre est dissipée par Florence Noiville, et d'une certaine manière, c'est cela que j'ai trouvé dommage : on assiste à la descente aux enfers de Laura, tandis que grandissent la maladie de C., et concomitamment, son emprise sur le quotidien de Laura : l'opinion de ses collègues, la maîtrise de son émission, ses allées et venues durant lesquelles elle se sent de plus en plus souvent épiée, jusqu'à l'indifférence d'Eduardo qui ne la prend pas au sérieux...

Là où l'auteur parvient à nous tenir en haleine, c'est lorsqu'elle fait prendre à sa narratrice un tournant spectaculaire, en choisissant la fuite, la disparition, et qu'elle orchestre ensuite la chute de C., la confrontation.
Aussi, l'intrigue est très honorable et structurée.

Cependant, j'ai interrogé en cours de lecture l'équilibre psychologique de la narratrice, et aurais trouvé ingénieux que ce flou soit davantage maintenu, au lieu de trancher d'entrée de jeu en stipulant que C. est malade, victime du syndrome de Clairembault.
Avec de tels symptômes, je me suis demandée si ce n'était pas la narratrice, et non C., qui était touchée par cette délirante illusion d'être aimée, dans la mesure où elle réalise un beau jour, de manière assez soudaine, que C. l'aime, et que cette conviction intime s'enracine et grandit en elle au point de la rendre inquiète, défiante, et d'altérer significativement son caractère et sa vie.

Ce n'est pas l'approche qu'a privilégié l'auteur, dans la mesure où C. est clairement identifiée dans le roman comme celle qui est "déviante" et malsaine.

Mon ressenti global est donc très positif, mais n'exclut pas néanmoins quelques petits regrets...


Pour vous si...
  • Vous vous réjouissez des romans de peu de personnages, qui se cristallisent notamment sur la relation ambiguë entretenue par deux protagonistes
  • Vous raffolez des récits psychologisants, où l'on sent qu'un personnage dérape, perd tout contrôle, joue sur une forme de duplicité qui rend floue la limite du vrai et du faux

Morceaux choisis

"L'idée enivrante et affolante de l'interchangeabilité des êtres s'est mise à tournoyer dans ma tête."

"Un jour, le malade a une révélation. Il passe de la nuit à la lumière. Il acquiert la certitude soudaine d'être aimé."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 6 avril 2016

Les arpenteurs, Kim Zupan

Ces derniers mois, je me suis largement plongée dans la littérature française ; la lecture des Arpenteurs a été l'occasion de m'en détourner l'espace de quelques heures, pour revenir à des amours anciennes et inébranlables : la littérature américaine. 
En plus, c'est un premier roman.



Le synopsis

John Gload est un assassin de soixante-dix-sept ans, récemment capturé et retenu dans une prison du Montana.
Val Millimaki est le jeune adjoint du shérif, marqué par un passé traumatisant et une vie de couple chaotique. Affecté aux heures de garde, il passe ses nuits près de Gload, qui, de l'autre côté des barreaux, se prend pour lui d'une inexplicable amitié, et se met à lui parler, à partager ses expériences, ses ressentis, certaines de ses réflexions de vieil homme.
Ils sombrent peu à peu dans une étrange relation.

Mon avis

Une découverte réjouissante!

On est immédiatement plongés dans l'univers dépeint par Kim Zupan, fait de noirceur et d'hommes aux multiples paradoxes, qu'on ne peut ni haïr ni admirer, que l'on apprend à connaître, et dont on ne peut préjuger.

Le personnage de John Gload est absolument fascinant, et l'auteur livre un travail d'orfèvre en parvenant, après avoir décrit certains de ses plus odieux méfaits sans la moindre concupiscence, à nous le rendre cependant presque sympathique, ou du moins, pas insoutenable.

Val Millimaki est quant à lui touchant, déchiré entre ses propres contradictions, sa volonté de bien faire, et ce lien improbable, suspicieux, qu'il cultive peu à peu avec John. Sa vie qui part peu à peu à vau l'eau nous fait appréhender sa fragilité, déjà entrevue dès les premières pages, lorsque est relaté l'épisode le plus tragique de son enfance.

Il y a beaucoup de nuances dans le récit de Kim Zupan, qui se marient à merveille avec la peinture du quotidien de ces hommes que le hasard rapproche presque malgré eux. Autour d'eux, le Montana est ce paysage à couper le souffle, qui confronte les hommes à eux-mêmes, à leur solitude.

L'intrigue est convaincante, progresse à bon rythme, et l'issue n'est pas décevante. Bien entendu, certains passages sont durs, le cadre n'a rien d'apaisant et de mirifique ; en cela, la cohérence est parfaite entre les angoisses des personnages, leurs méandres intérieurs, et l'atmosphère inquiétante qui se dégage du récit.

Un auteur à suivre!


Pour vous si...
  • Les terres hostiles du Montana ne vous rebutent pas
  • Vous aimez les romans qui vont au-delà de la dichotomie usuelle entre bien et mal, et qui dépeignent des personnages complexes, dont on pourrait presque croire qu'ils se situent du côté de l'amoralité

Morceaux choisis

"La seule chose qu'il y a entre les bandits, c'est de la turpitude."

"Mesdames et messieurs, je suis adjoint au shérif du comté de Cooper, puis-je avoir votre attention? Je suis agent des forces de l'ordre et mon épouse vient de m'informer qu'elle voyait quelqu'un, alors je vous prie de garder votre calme. Je vous promets à tous que s'il est actuellement dans cette salle, je ne déchargerai pas mon arme à feu dans la région anale du professionnel de la santé qui baise ma femme." (Une heureuse nouvelle)

Note finale
4/5
(excellent)

mardi 5 avril 2016

Les vies multiples de Jeremiah Reynolds, Christian Garcin

C'est absolument fou, le pouvoir évocateur d'un titre.
En quelques mots, on se construit une image, une idée plus ou moins rocambolesque d'une intrigue entière, de l'ambition de l'auteur, de son style, du lien que l'on va pouvoir créer avec lui.
Christian Garcin a visiblement bien compris cela, si l'on se fie au titre de son dernier roman.
Les vies multiples de Jeremiah Reynolds. 
Je ne sais pas vous, mais moi, ça me propulse dans un univers quasi onirique, fait d'ubiquité, d'identités doubles, d'êtres aux mille destins. Le tout avec un arrière-goût d'Amérique profonde, puritaine, mythique aussi, sans doute. 
C'est un art subtil, que de choisir un titre.
Et dire qu'il y en a qui produisent des choses comme Ici ça va ou Look.
Comment diantre les prendre au sérieux?



Le synopsis

Le roman retrace le parcours fascinant de Jeremiah Reynolds, premier américain à être allé explorer le continent antarctique, devenu colonel pendant la guerre du Chili, instigateur de l'histoire qui inspira Moby Dick à Melville, et qui fut bien d'autres choses encore.

Mon avis

Je lisais, il y a peu, l'interview d'un éditeur, qui soulignait combien il est finalement rare de rencontrer une oeuvre où le style s'allie richement à une histoire, qu'il s'agit là d'une combinaison précieuse, qui n'est pas l'apanage de bien des manuscrits.

Les vies multiples de Jeremiah Reynolds est un bel exemple de roman qui parvient à réunir les deux : un style singulier, personnel, et une histoire prenante.

La langue est en effet vive, elle happe le lecteur, le rythme dans tout le roman est relativement soutenu, et il y a quelque chose de suranné, de joliment désuet dans les mots utilisés par Garcin, qui confère à l'ensemble une allure charmante.

L'histoire, ensuite : il est époustouflant d'imaginer que c'est bien la vie d'un homme qui est relatée là, tant elle regorge de facettes, de rebondissements, d'échos, et de diversité. Ne vous laissez pas aller à comparer votre quotidien avec l'évolution de Jeremiah : vous serez immanquablement envahi d'un sentiment de morosité, de modestie. La seule personne à laquelle je puisse penser et qui pourrait éventuellement être à la hauteur est Sydney Bristow, mon idole de toujours.

Deux excellents points donc, en faveur de ce récit au titre aguicheur.
Je n'ai cependant pas été absolument conquise par ce roman pourtant prometteur, du fait de la façon dont nous apparaît Jeremiah Reynolds en personne : de loin, finalement, et il m'a semblé difficile de le cerner, de comprendre les élans qui l'animaient, sa psychologie : ses actions sont rapportées en détail, mais je me serais plu à lire davantage sur son univers intérieur, sur son moteur, sur ses motivations.

La lecture est cependant plaisante, et fort instructive!

Pour vous si...
  • Vous êtes féru de romans d'aventures, où les aventures sont bien réelles
  • Vous êtes un adorateur d'Edgar Allan Poe ou de Herman Melville

Morceaux choisis

"Car la capacité de chacun à se raconter des histoires pour vivre mieux est prodigieuse."

"Il lui semblait que la vie de tous les hommes, si riche et variée fût-elle pour certains, si monotone semblât-elle à d'autres, n'était au bout du compte jamais très différente d'un individu à l'autre et se résumait à quelques images furtives : un ciel nuageux au-dessus de collines pelées, la silhouette d'un chat se faufilant dans la cabine d'un bateau, quelques pages jaunies que le vent faisait tourner sur un bureau d'acajou, un océan de glace, l'odeur de l'herbe fraîche des prairies de l'enfance, le froid piquant, la lumière dans les yeux d'un marin, le sillage d'une baleine, des applaudissements, un cri."


Note finale
2/5
(pas mal)

lundi 4 avril 2016

Les ruines du ciel, Christian Bobin

Depuis la lecture éblouissante de Noireclaire, je m'étais promis de faire plus ample connaissance avec Christian Bobin.
Mon choix s'est porté, un peu par hasard, sur Les ruines du ciel.



Le synopsis

L'auteur dresse les portraits de plusieurs personnages du XVIIe siècle, et d'autres qu'il a côtoyés durant sa vie.
Au fil d'une écriture imagée et perçante, des liens se tissent entre les siècles, qui font danser les figures de Pascal, de Saint-Cyran, l'abbaye de Port-Royal, les propres souvenirs du narrateur.


Mon avis

A l'heure du règne prolifique des romans au schéma presque stéréotypé, Les ruines du ciel fait figure d'ovni. Celui qui y chercherait une intrigue ficelée, un début, une fin, serait bien en peine de les trouver, car ce n'est pas cela qui tient ensemble le récit.

A mon sens, cela tient à la langue, à la puissance d'évocation, à la poésie qui se dégage des mots choisis et agencés avec fougue et talent, au rythme et à la vérité dont on est frappés à la lecture.
Il suffit, pour s'en rendre compte, de se reporter aux extraits présentés ci-dessous.

Il n'y a pas vraiment de sens ou de lien causal entre un paragraphe et un autre, cependant j'ai été enchantée par les mots de Christian Bobin, qui ont fait naître des émotions éloignées de tout scénario entendu, de toute stimulation factice : j'étais émue, me figurant très bien soudain ce dont il était question, ressentant intimement certaines choses comme des évidences, comme s'il se serait agi d'expériences personnelles, de visions extraites de mes souvenirs propres. Il y a de l'universel dans la façon dont Bobin dit le monde.

L'auteur, en effet, marie les mots entre eux pour en faire émerger des alliances improbables, et néanmoins empreintes d'une charge émotionnelle brute.
C'est intense, surprenant, authentique, malaisé à expliquer.

Je dirais qu'il faut en faire l'expérience pour soi ; je vous souhaite le même voyage que celui qu'elle m'a réservé.


Pour vous si...
  • Vous goûtez les mots et tout ce qu'ils renferment
  • Vous appréciez les expériences singulières de lecture, et êtes prêt pour cela à vous éloigner des sentiers battus

Morceaux choisis

"L'odeur de la jacinthe - si forte qu'elle m'arrache au sortilège de ma lecture pour me faire admirer la grâce de mon agonie."

"La vie a une densité explosive. Un minuscule caillou contient tous les royaumes.
Il n'y a qu'une seule vie et elle est sans fin."

"J'ai mon échec sous les yeux : un bouquet de mimosa dans un pot à eau. Il a ensoleillé mon petit déjeuner, embaumé ma journée et je suis incapable de faire un portrait de lui à la hauteur de sa générosité."

"Il y a dans le monde des coccinelles et des banquiers. Les deux sont nécessaires pour que les miracles continuent avec leur arrière-fond de désastre."


Note finale
3/5
(pénétrant)

vendredi 1 avril 2016

Top mars 2016

Voici le - tant attendu - bilan de mars!
Les lectures du mois ont été à l'image du climat : variées, agitées, une succession de giboulées!
Je vous présente donc les cinq romans qui ont récolté mes faveurs ce mois-ci.

5. Nuit de septembre, Angélique Villeneuve


Un récit sensible, qui raconte la quête de l'identité d'un parent, sa lente reconstruction après la perte d'un enfant, dans une langue personnelle et singulière.
A découvrir.


4. Courrier des tranchées, Stefan Brijs


Durant la Grande Guerre, les chemins suivis par deux frères de lait divergent lorsque l'un décide de s'engager dans l'armée, et que l'autre s'acharne à poursuivre ses études, en dépit des reproches adressés par son entourage. Un récit intéressant, qui dévoile notamment la violence de la pression sociale en temps de guerre, au-delà de toute volonté pacifiste.


3. Maus, Art Spiegelman


Voici le roman graphique du mois, qui retrace le parcours du père de l'auteur, déporté à Auschwitz.
L'auteur livre avec brio un récit glaçant dans un style inédit. 

2. Six fourmis blanches, Sandrine Collette



Avec Six fourmis blanches, Sandrine Collette nous emmène en trek dans les montagnes albanaises. Le voyage tourne au cauchemar, et la quête d'aventure se transforme en lutte pour survivre. 
Pour les amateurs de thrillers et de romans noirs. 

1. Vernon Subutex 2, Virginie Despentes


En première position, ce mois-ci, l'excellent second tome de la saga Vernon Subutex de Virginie Despentes, incontestablement meilleur à mon sens que le premier volume, et qui se consacre davantage à des personnages captivants. A mon sens, il n'est pas faux de parler de monument de la littérature moderne.


Enfin, en dépit de nombreuses lectures qui ne m'ont pas convaincue, une seule décroche la palme du flop du mois, et je dois reconnaître que c'est là un goût très personnel : Au pays du p'tit, de Nicolas Fargues, qui, en dépit d'un sujet au demeurant édifiant, m'a complètement perdue en route, du fait d'un protagoniste insignifiant, que l'on ne prend pas même plaisir à détester, ce serait encore lui faire trop d'honneur.


Rendez-vous en avril, pour une nouvelle sélection!

jeudi 31 mars 2016

Hiroshima n'aura pas lieu, James Morrow

Après l'appel de Pierre Rabhi, un peu de légèreté, avec un roman burlesque de James Morrow, où il est question de lézards géants et de bombe atomique.



Le synopsis

Le roman est présenté comme le témoignage de Syms, une longue lettre qu'il écrit à son agente new-yorkaise, Rachel. Car Syms est acteur, et particulièrement connu pour avoir interprété le rôle de monstres tels que Gorgantis dans les films d'horreur hollywoodiens qui connaissent, dans les années 1940, un véritable âge d'or.
Au cours de l'été 1945, Syms est recruté par l'armée pour mener à bien une action de grande ampleur, qui permettrait de remporter le conflit contre le Japon sans recourir à la bombe. 

Mon avis

Attention, bouquin déjanté!!

Le synopsis le laissait déjà entendre, mais le récit va vraiment loin : imaginez que la seule alternative à l'usage de la bombe nucléaire soit le recours à des iguanes cracheurs de feu. Déjà, ça envoie du lourd.
Mais ce n'est pas tout : pour pouvoir être maîtrisés, les dits iguanes sont constamment sous sédatif (il ne faudrait pas qu'ils aillent malencontreusement ravager San Francisco du fait d'un trop plein d'énergie), ce qui n'aide guère à convaincre les Japonais que la menace encourue par leur pays est réelle.
Afin de déployer un plan d'intimidation d'un groupe de diplomates japonais, Syms est donc recruté pour faire une démonstration qui ne serait donc qu'un simulacre : lui, déguisé en iguane, incendiant la ville de Yokohama.

Pour en arriver là, il faut d'abord que l'armée parvienne à enrôler Syms, et ce n'est pas chose aisée : les dialogues consacrés à cela sont désopilants.
De manière générale, l'humour est le ressort principal de ce roman fou qui réécrit l'histoire sans scrupule, et n'hésite pas à injecter du rocambolesque dans l'un des passages les plus sombres de l'histoire mondiale du XXe siècle.

Petit bémol, on peut rapidement se sentir perdu au milieu des nombreuses références qui sont faites au cinéma de l'époque, et qui contribuent bien entendu à étoffer le contexte, mais sont autant de noms ésotériques pour un béotien.

Un moment de lecture assez inédit, donc, si tant est que le lecteur joue le jeu, accepte de ne se formaliser de rien, et de repousser toutes les barrières de l'imagination en matière de diplomatie et d'affaires étrangères.


Pour vous si...
  • La perspective d'une révision de l'histoire internationale avec plus de panache, de lézards et de fougue vous ravit
  • Vous n'êtes pas trop à cheval sur la précision historique, d'ailleurs

Morceaux choisis

"Ma queue a fouetté le sol dans toutes les directions, renversant les chaises et les corbeilles à papiers. J'ai soudain saisi tout le sens de l'opération Fortune Cookie. En ce bref et lumineux instant, j'ai pensé que Quelle bête brute allait mettre un terme à la guerre dans le Pacifique. Maintenant, je savais ce que c'était que d'être Dieu!"

"Il y a trois règles à respecter pour écrire un scénario, mais une seule face à des flics armés sans humour.
Ne pas essayer d'être drôle."

"Comme moi, Darlène trouvait Siegfried Dagover profondément insupportable, mais elle ressentait une profonde amitié pour sa femme dépressive, Esther, un petit bout de femme naïve, élevée au maïs de l'Iowa, qui peignait des aquarelles innocentes et méritait mieux dans son lit qu'un expatrié allemand monomaniaque aux dents pourries."


Note finale
2/5
(décalé)