jeudi 7 juillet 2016

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut

Après des mois d'attente, l'exemplaire d'En attendant Bojangles réservé à la bibliothèque m'est enfin parvenu. Je ne vous dis pas dans quel état de grâce extatique je l'ai récupéré. 
Pour le contexte, le roman a donc reçu un accueil dithyrambique tant des critiques que des lecteurs, alors même qu'il est publié par une petite maison d'édition et qu'il s'agit d'un premier roman (presque l'équivalent français de City on Fire, probablement sans les deux millions, cela dit avec près de 100 000 livres vendus, l'auteur doit commencer à se faire inviter à dîner par son banquier). 
Alors, Bojangles, chef d'oeuvre ou feu de paille? 
L'heure du (de mon) verdict a sonné! 

Bojangles et le thé glacé Dammann Frères à la pêche. Le paradis. 

Le synopsis

L'histoire est celle d'une famille peu commune, qui vit au rythme d'un disque de Nina Simone, des cocktails et des invités qui virevoltent tout au long de la nuit, des samedi après-midi passés à jouer aux dames avec des coussins sur les carreaux noirs et blancs au sol de l'appartement, des escapades au paradis, ce château en Espagne où il fait bon vivre et où le temps s'arrête.
Dans cette famille, il y a le père, Georges, supposé amant de Joséphine Baker et soldat prussien, aux moustaches généreuses et qui fait des mensonges à l'envers, à l'endroit, on ne sait plus vraiment.
Il y a la mère, qui porte chaque jour un prénom différent que son mari choisit, qui déteste l'idée de travailler, le contrôleur des impôts, et n'aime que Bojangles et danser.
Il y a le fils, qui rivalise d'imagination pour s'amuser en compagnie de ses parents, conserve dans sa chambre les trois lits qu'il a occupés dans sa vie, trop peu résolu à se détacher de ceux où il ne rentre plus, et qui raconte en rentrant de l'école des aventures qu'il invente joyeusement.
Et il y a Mademoiselle Superfétatoire, un oiseau exotique avec des manies bien ancrées.
Tous nagent dans un bonheur insouciant, jusqu'au jour où la mère déborde, commet un acte qui lève le voile sur une réalité plus morose que cette vie d'apparence originale et heureuse.

Mon avis

Le roman d'Olivier Bourdeaut, sous ses airs fantasques et légers, est avant tout éminemment tragique.
C'est ce paradoxe qui fait, à mon sens, tout l'intérêt du roman.

Car si les excentricités de la famille du narrateur charment, amusent, et font franchement rire, en arrière plan résonnent, comme l'air de Mister Bojangles, quelques notes étranges, annonciatrices de la noirceur qui grandit et que l'on redoute à mesure que l'on voudrait se convaincre que la folie douce dans laquelle vit la famille n'a rien d'amer.

La peinture des soirées et des nuits m'a fait penser à l'excès retranscrit dans Féroces de Goolrick, j'y ai retrouvé la démesure, l'alcool coulant à flot, la volonté de maintenir debout un monde s'affranchissant de la réalité, quitte à s'aveugler pour en préserver l'illusion.

Le lecteur oscille ainsi, évolue sur un fil et s'interroge sur la part de liberté possible et la part d'insanité dans cette existence bohème et désinvolte.

Car qui ne rêve pas d'une vie ainsi passée à danser et à inventer son nom, ses envies, le monde autour? On voudrait croire que l'on n'a devant les yeux que l'histoire d'un couple heureux, fou amoureux, si amoureux qu'il déjoue le carcan de la société jalouse, les règles et les contraintes qui ne lui ressemblent pas, l'histoire d'un enfant libre lui aussi, épanoui loin des cadres scolaires et plein pour ses parents d'une admiration et d'un attachement sans borne.
On assiste en réalité, sans le savoir d'abord, à un mélange des genres, dans la mesure où la fantaisie amusante se double d'un sujet grave, la démence de la mère que le père et le fils s'efforcent de contenir et de ne jamais nommer, à l'instar de son nom qui demeure inconnu, dissimulé derrière le simulacre du jeu proposé, et la panoplie des prénoms dont Georges l'affuble et que chacun habille d'un nouveau visage.

Les rares épisodes où, à travers les yeux du père surtout, on voit la glace se fendiller, et révéler la sinistre vérité, elle est, bien évidemment, affreusement glaçante.

En attendant Bojangles est un récit empreint d'une mélancolie que l'on ne voit pas venir ; c'est un roman qui réserve bien davantage que les aspects divertissants communément vantés, qui sont, certes, rafraîchissants, mais bien peu de choses au regard de la puissance de ce mariage du grotesque (les tribulations et déclinaisons ordinaires de la folie) et du sublime (l'amour indéfectible porté à la mère par le père et le fils), au sens de Hugo, invoqué par l'auteur.

Le drame romantique n'a jamais été aussi actuel. 

Pour vous si...
  • Vous attendez plus d'En attendant Bojangles que d'un banal "feel-good book" (dans le cas contraire, vous pouvez toujours lire le roman, et en serez content, sans aucun doute. Et je ne me priverai pas de vous dénigrer sans pitié.)
  • Les protagonistes un peu irresponsables ne sont pas une source de stress pour vous.

Morceaux choisis

"Elle ne me traitait ni en adulte, ni en enfant mais plutôt comme un personnage de roman. Un roman qu'elle aimait beaucoup et tendrement et dans lequel elle se plongeait à tout instant. Elle ne voulait entendre parler ni de tracas, ni de tristesse.
_Quand la réalité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de vous en priver.
Alors je lui racontais ma journée imaginaire et elle tapait frénétiquement dans ses mains en gloussant:
_Quelle journée mon enfant adoré, quelle journée, je suis bien contente pour vous, vous avez dû bien vous amuser!"
Puis elle me couvrait de baisers. Elle me picorait disait-elle, et j'aimais beaucoup me faire picorer par elle. Chaque matin, après avoir reçu son prénom quotidien, elle me confiait un de ses gants en velours fraîchement parfumé pour que toute la journée sa main puisse me guider."

"Maman me racontait souvent l'histoire de Mister Bojangles. Son histoire était comme sa musique : belle, dansante et mélancolique. C'est pour ça que mes parents aimaient les slows avec Monsieur Bojangles, c'était une musique pour les sentiments.
[...]
Il dansait Monsieur Bojangles, il dansait vraiment tout le temps, comme mes parents."

"Le temps d'un cocktail, d'une danse, une femme folle et chapeauté d'ailes, m'avait rendu fou d'elle en m'invitant à partager sa démence."

"J'allais pouvoir répondre à une question que je me posais tout le temps. Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents?"


Note finale
5/5
(coup de cœur)

mercredi 6 juillet 2016

Perdu, le jour où nous n'avons pas dansé, Caroline Deyns

Voilà une couverture qui m'a tout à fait charmée... Lorsque le titre d'un roman recèle une poésie propre, il est difficile de résister (et je ne parle pas, bien entendu, de titres ridicules évoquant le fait que quelqu'un vous attend, que les écureuils ont des émotions ou que la vie est facile).
Trouver un bon titre n'est pas une mince affaire, il faut donc récompenser dûment ceux qui y parviennent! (en les lisant, donc, pour ceux qui ont suivi)



Le synopsis

L'histoire d'Isadora Duncan, issue d'une famille bohème et désargentée, élevée avec ses trois frères et sœurs par une mère célibataire mélomane, qui a parcouru le monde et est devenue une danseuse internationalement reconnue, tout autant qu'une femme entière et passionnée. 

Mon avis

Quelle découverte!

A l'origine du livre, il y a une femme, que le récit sublime et fait vivre avec une fougue incroyable, toute femme je crois rêverait de se voir au prisme de ces yeux-là : en somme, Isadora peut remercier Caroline!

Figure inconnue pour moi, Isadora se montre sous de multiple facettes, chacune explorée avec un lyrisme délicat, on rencontre la jeune fille pure et dévouée à sa danse, asexuée comme les anges, on rencontre la fille et la sœur bien sûr, car les Duncan, on le comprend bien vite, sont un clan et ses membres se définissent avant tout par leur appartenance.
On rencontre la danseuse fiévreuse et qui se réinvente, la femme et l'amoureuse, la mère endeuillée, l'altruiste, la femme de nombreux projets, l'insouciante et l'amère...
Isadora abrite tant de femmes, chacune aperçue et esquissée par l'auteur, qui lui rend donc un somptueux hommage.

La narration est riche, car la narratrice se substitue volontiers à Isadora, et explore à loisir le spectre de ses émotions et de ses sentiments, offrant ainsi une introspection imaginée qui contribue à donner corps à Isadora, à la rendre à la fois paradoxale et crédible.

La langue est par ailleurs flamboyante, particulièrement vive et imagée, elle crée du relief et se révèle foisonnante, si bien que les passages littéraires et savoureux ne manquent pas, que l'on relit avec plaisir en ouvrant le roman au hasard.
Elle rend superbement la singularité du clan Duncan, la possessivité de la mère, la fantaisie des enfants qui débordent de créativité et de résilience, habitués à autant de fortunes que d'infortunes, à vivre dans le dénuement ou dans le luxe et l'opulence, qui construisent des projets aux allures dantesques, et s'opiniâtrent à les mener envers et contre tout.
Elle rend aussi le charme d'Isadora, son innocence et sa ténacité, et nous fait voyager en peignant Moscou, la Grèce, l'Angleterre, les Etats-Unis et bien sûr la France.

La chute est terrible, extravagante, grotesque, comme ne peut l'être que la vie même.

Vous l'avez compris, Perdu, le jour où nous n'avons pas dansé s'est révélée une lecture aussi brillante qu'inattendue, et je ne peux que me féliciter d'en savoir plus à présent sur la mythique Isadora Duncan.


Pour vous si...
  • Vous avez le moindre intérêt pour la danse et/ou pour les femmes de talent et de démesure
  • Vous savez au plus profond de vous-mêmes que les écharpes, étoles et autres foulards sont des instruments de Satan

Morceaux choisis

"Mary Dora avait raison. Il suffisait de la rencontre improbable d'un journal abandonné et d'une gamine rivalisant avec Dieu au cœur d'un cimetière pour les tirer d'affaire."

"Si ces hommes-là la désirent, derrière leurs mots savants, c'est par curiosité. Car que peut donner sous les baisers une telle femme, si jeune, saine et vive, une femme qui récite de tête des poèmes entiers de Walt Whitman et refuse de porter le corset, qui dit avoir dansé pour le prince de Galles et cherché certains jours dans les poubelles de quoi se nourrir, qui débarque d'Amérique et ne tarit pas sur la Grèce antique, qui danse en tunique transparente, pieds nus et couronnée de fleurs, parcourue d'ondulations frissonnantes comme une vague prête à mourir à leurs pieds, comme une prêtresse hellène ayant traversé les âges, une femme qui paraît tout à la fois singulièrement candide et héritière de savoirs séculaires, une femme si peu commune, si peu classable?"

"Car la liberté selon Isadora, c'est, mon cher Paris, de pouvoir danser sur scène, de se déplier et de bondir, se replier et se renverser dans une envolée confuse de gazes, en exagérant la saillie de son ventre devant un parterre médusé."

Note finale
4/5
(excellent)

mardi 5 juillet 2016

Méfiez-vous des enfants sages, Cécile Coulon

Je suis tombée il y a quelques jours sur une interview de Cécile Coulon qui m'a donné envie de partir à la rencontre de son oeuvre; j'ai décidé, sans raison particulière, de commencer par un roman au titre mystérieux : Méfiez-vous des enfants sages.


Le synopsis

La vie de plusieurs personnages dans une petite ville de l'Amérique profonde, dont Lua, une petite fille fort éveillée et pleine de ressources pour éviter de sombrer dans l'ennui.

Mon avis

Mon sentiment final est relativement partagé, car si ce court récit présente certaines qualités évidentes, il est aussi difficile à aborder.

Et pour cause : durant la première partie, plusieurs chapitres se succèdent qui voient se succéder les personnages sans que l'on puisse identifier s'il existe ou non un lien entre eux.
Les pièces du puzzle s'accordent par la suite, mais, à mon sens, cela vient trop tard : à ce stade, mon intérêt s'était déjà fortement dilué, et les tentatives de l'auteur pour créer un nouvel élan en révélant le les connexions entre les uns et les autres ne se sont pas avérées suffisantes.

Il s'agit pour moi du principal reproche que je pourrais concevoir à l'encontre du livre, qui n'est pas neutre, dans la mesure où l'intrigue n'a, pour finir, pas vraiment eu de prise sur moi, et que j'ai achevé la lecture sans avoir été émue ou touchée d'une quelconque manière.

Toutefois, il faut aussi souligner que l'écriture est extrêmement vive, éclatante, c'est à elle seule que je me suis accrochée pour poursuivre la lecture et qui m'a fait parvenir à la fin. Les mots sonnent juste, il y a du rythme et du style, et un véritable travail autour des personnages, qui paraissent denses et inscrits dans un contexte particulier. Ces efforts sont malheureusement gâchés par la structure selon moi trop complexe, qui peut décourager le lecteur.

Une première expérience pas tout à fait convaincante, mais la prose de Cécile Coulon mérite que l'on s'attarde sur ses romans, et me conduira sans aucun doute à réitérer l'aventure avec un nouveau récit, qui je l'espère me séduira davantage.


Pour vous si...
  • Vous ne vous laissez pas impressionner par des constructions alambiquées 
  • Vous n'aimez pas non plus le chocolat noir

Morceaux choisis

"La cour ressemblait à un vaste terrain vague crasseux, jonché de corps adolescents, encore informes et dénués de toute beauté." (ça, c'est fait)

"Si l'on veut vivre en paix, il faut faire comme si on ne savait pas toute la douleur que l'autre endure. C'est mieux comme ça."


Note finale
2/5

lundi 4 juillet 2016

Illettré, Cécile Ladjali

Je rattrape mon retard, avec un roman évoqué dans la Grande Librairie il y a déjà quelques mois, mais dont la présentation ne m'avait pas expressément marquée.
Il faut dire que le sujet me faisait redouter un traitement teinté d'un fond de condescendance ou de misérabilisme.
C'est fou, j'ai vraiment des préjugés sur tout.



Le synopsis

Leo a été élevé par sa grand-mère après la disparition de ses parents au mode de vie un peu marginal.
A treize ans, il quitte l'école pour travailler dans un atelier d'imprimerie, et à mesure que les années défilent, grandit un secret qu'il dissimule à tous : il ne sais plus lire ni écrire.
Devenu adulte, il rencontre Sibylle, une infirmière qui est aussi une jeune maman et vit dans le même immeuble que lui, et dont il tombe amoureux. Avec bienveillance, elle le soutient et l'aide à apprendre à lire. Mais ce qui semble si naturel pour la petite fille de Sibylle se révèle être un chemin de croix pour le jeune homme qu'est Léo, perclus de honte à la seule pensée de ses lacunes.

Mon avis

Comme mentionné plus haut, j'ai donc entamé le roman armée de toute ma *bienveillante* suspicion, m'attendant à trouver un discours un peu bien-pensant et professoral sur le sujet de l'illettrisme, au moyen de ce qui s'apparenterait à une étude de cas vraisemblablement inspirée de faits plus ou moins contestables.

Et bien, que nenni! Illettré est bien davantage que ce que je m'étais représenté, c'est au contraire un roman remarquable, qui débute sous de modestes atours, et se révèle au fur et à mesure de la lecture véritablement puissant.

L'auteur parvient habilement à déjouer les réflexes de pensée ordinaire, notamment lors d'une scène qui recèle une certaine violence symbolique, où l'on voit la grand-mère de Léo expliquer le contexte familial de son petit-fils à son institutrice chargée de lui apprendre à lire. Il est édifiant de voir l'institutrice se rengorger à l'écoute de la singularité de ce contexte, identifier là les causes de l'échec programmé de Léo, déclarer forfait dès lors qu'une explication surgit qui pourra la dédouaner de n'avoir pas davantage obtempéré, de n'avoir pas accompagné suffisamment l'enfant.

Une fois que Léo est adulte, le regard qu'il porte sur lui-même, et celui que portent sur lui les autres, est appréhendé, et véhicule de nouveau une violence foudroyante : l'attitude de l'enseignante bénévole semble réaliste, et est néanmoins révoltante; de la même façon, les mots qu'emploie Sibylle sous le coup de la colère sont durs, d'une cruauté inouïe.
A cet égard, Léo est d'une vulnérabilité effrayante, et difficile à saisir, tant la lecture et l'écriture sont des procédés intériorisés par une majorité de gens et dont on pourrait croire qu'ils sont partagés par tous.

L'auteur parvient à nous faire ressentir la douleur de cette exclusion-là, la stigmatisation suprême qui en découle, ainsi que la détresse qu'elle peut créer.

Ses personnages sont imparfaits, parfois déçus, parfois jaloux, parfois indécis, parfois honteux, ils n'ont pas toujours le courage que l'on voudrait croire que l'on a forcément, certaines de leurs failles sont là, sous nos yeux, exposées, et s'y confronter n'a rien de facile. Car peut-on être certain qu'il n'y a rien en nous de la faiblesse de Susan Mars, l'enseignante, ou même de Sibylle?

Illettré a le mérite de sensibiliser à un sujet dont on pourrait parfois penser qu'il est tabou, mais c'est bien davantage encore ; c'est un roman intelligent et fulgurant, qui distille une étrange amertume dont on garde le goût bien après la lecture.


Pour vous si...
  • Vous avez envie de lire un roman ambitieux, qui traite, avec une grande finesse, d'un sujet habituellement passé sous silence

Morceaux choisis

"Léo avait parfois cette violence calamiteuse des êtres qui ont honte."

"Sibylle n'est pas en mesure de patienter quand il s'agit de sujets aussi impérieux, alors elle enchaîne - Le Bonheur c'est être aimée, puis aimer en retour, c'est-à-dire être en mesure d'aimer. Le Bonheur, c'est bien la tâche la plus ardue."

"Il lève les yeux pour voir les scarifications blanches qu'infligent les avions au ciel."

"De toute façon, il est en quête d'autre chose. D'un principe situé en dehors de cette pièce où stagne un air rance, vicié. Ses yeux, aux cils collés de pus, hésitent entre le cadre de la télévision et celui de la fenêtre pour enfin choisir de se jeter dans le ciel. Il y discerne encore le halo rouge du bougainvillier, puis un nuage de la forme d'un centaure, avant que les ombres de la tour ne les chasse."


Note finale
4/5
(excellent)

samedi 2 juillet 2016

Top juin 2016

L'heure est venue de glandouiller furieusement au soleil, de manger du melon jusqu'à l'overdose, de s'enduire frénétiquement de lait solaire et de monoï au point de ne plus rien sentir d'autre, et d'oublier les menues déconvenues de la clôture comptable, l'état de délabrement du plan de com de la rentrée et les excuses bidon du fournisseur de logiciel de paie incapable de respecter un calendrier. 
Détendez-vous, le top de juin va venir faire s'envoler tous vos soucis (ou presque).

5. La déposition de Pascale Robert-Diard


L'affaire de la disparition d'Agnès Le Roux revisité à la lueur du témoignage apporté par Guillaume Agnelet, le fils de Maurice Agnelet. Glaçant!


4. Comédie française : ça a débuté comme ça... de Fabrice Luchini


Luchini nous parle de littérature et de sa propre vie, et on croirait l'entendre déclamer à voix haute. C'est rafraîchissant et vivant, à découvrir!


La prose foisonnante de Barsacq nous fait partager les tribulations de son narrateur Volodia, et en particulier de ses errances amoureuses. D'accès certes un peu difficile, le roman accapare rapidement le lecteur, et se révèle d'une belle richesse.



Les deux derniers tomes de la saga apportent les regards manquants sur le drame familial qui s'est noué le jour du bombardement de Nagasaki. L'écriture épurée sert magistralement l'intrigue déjà visitée depuis d'autres angles de vue.

1. Ceux qui restent de Marie Laberge

Une pépite absolue, où il est question des séquelles portées par l'entourage d'un jeune homme qui s'est donné la mort. La langue est vive, les personnages complexes et imparfaits, et l'auteur évite l'écueil du ton moralisateur qui était tant à redouter. Un incontournable!


Quant aux flops, voici les deux romans qui m'ont laissée sur ma faim :
- Nos vies insoupçonnées d'Anaïs Jeanneret


Le roman d'Anaïs Jeanneret n'a eu aucune prise sur moi, et ne m'a pas transmis la moindre émotion. J'espère qu'il parlera davantage à d'autres lecteurs.

- On regrettera plus tard d'Agnès Ledig


Voilà au contraire un roman dont je tiens de source sûre qu'il parle à d'autres lecteurs, et je me demande bien pourquoi. De lieux communs en inepties abyssales, le dernier roman d'Agnès Ledig est époustouflant d'incrédibilité. 

vendredi 1 juillet 2016

Love in a Fallen City, Eileen Chang

Un titre digne d'une fresque cinématographique, voilà ce que m'a inspirée la couverture du roman d'Eileen Chang : j'imaginais une ambiance proche de In the mood for Love ou 2046, un charme désuet et décalé, la confrontation entre les traditions et la modernité...
Il y a un peu de tout ça dans ce roman... mais en différent. 


Le synopsis

En 1941, un riche héritier, Fan Liu-yuan, est introduit dans une famille traditionnelle, pour être présenté à la Septième Demoiselle, la benjamine de la fratrie. Mais ce dernier est attiré par la Sixième Demoiselle, Pai Lio-su, jeune femme divorcée considérée par ses frères comme une bouche à nourrir supplémentaire, et un risque d'attirer le déshonneur sur la famille.
Lorsque l'entremetteuse, Madame Hsü, lui propose de l'accompagner à Hong-Kong, Lio-su accepte, et découvre au pied du mur que Liu-yuan fait lui aussi partie du voyage. Le séjour leur donne l'occasion de se rapprocher, mais Lio-su est suspicieuse quant aux intentions de son prétendant. 

Mon avis

Je n'avais jamais lu Eileen Chang avant Love in a Fallen City, et c'est absolument regrettable : soyez sûrs qu'à l'avenir, je vous parlerai d'elle de nouveau.

Le roman est avant tout un peu daté, car le contexte est celui de 1941, et le récit est publié en 1943. Au temps pour Wong Kar-wai : ce n'est pas encore tout à fait ça.

Cependant, il y a bien une modernité dans ce livre, notamment au travers de la personnalité de Lio-su, qui refuse de se soumettre à l'autorité de ses frères et du reste de sa famille, n'hésite pas à leur tenir tête, et à s'éloigner au risque de porter l'opprobre et d'attiser les médisances.
Bon point pour Eileen : je kiffe les caractères féminins bien trempés (tout est cependant relatif, je souligne qu'à la même époque, en France, la très jeune Pauline Dubuisson sévit auprès de l'occupant allemand d'une manière autrement plus hardie - mais, c'est culturel, me direz-vous. Certes certes).

Dès les débuts du roman, l'environnement et l'atmosphère capturent l'attention : on comprend à quel genre de famille appartient Lio-su, les enjeux que comporte sa situation de femme divorcée tout comme sa précarité, car elle dépend du bon vouloir de ses frères, et les interactions familiales permettent d'en saisir la subtilité, notamment au travers des confrontations et des reproches à peine voilés des belles-sœurs de Lio-su.

L'arrivée de la figure de Liu-yuan intervient comme un élément perturbateur dans un contexte déjà instable : dès lors, l'isolement de Lio-su ne fait plus aucun doute, et s'accroît continuellement. Le voyage effectué permet de découvrir la ville de Hong Kong dans les années 1940, et de se concentrer sur la relation ambivalente entre les deux protagonistes : l'amour naissant est assuré de la part de Liu-yuan, mais timide du côté de Lio-su, qui n'a de cesse d'imaginer les manigances que pourrait dissimuler l'héritier en vue de se jouer d'elle.
Cette défiance profondément ancrée en elle révèle le poids de l'honneur et les formes qu'il revêt, car Lio-su se réfère sans cesse aux meilleures stratégies à envisager pour faire un honnête remariage, et ainsi accéder au statut de femme respectée qu'elle a perdu à l'issue de son divorce. Ces mécanismes de pensée sont fascinants à découvrir, et à tâcher de comprendre, tant ils peuvent nous sembler peu familiers - pour ma part, du moins.

L'intrigue progresse en maniant douceur et allant, et l'on se plaît dans ce monde sur lequel Eileen Chang ouvre pour nous une brèche. Son roman est de ceux qui s'incrustent, de ces surprises inattendues qui rendent une journée belle.

Pour vous si...
  • Vous aimez en lisant vous représenter l'action comme si vous étiez dans un film de Wong Kar-wai
  • Vous avez un fond d'indécrottable romantique

Morceaux choisis

"Soudain elle se met à rire, d'un rire furtif et menaçant, et la musique s'interrompt brusquement. La vièle a poursuivi son jeu, mais l'histoire qu'elle raconte, une histoire lointaine de piété filiale, ne signifie plus rien pour Lio-su."

"Mais quelle que soit la haine qu'elle inspirait à Pao-lo, elle savait que celle-ci la considérait désormais d'un œil neuf et lui vouerait déférence et admiration. Une femme qui, malgré de grandes qualités, ne parvient pas à s'attirer les sentiments de l'autre sexe, ne s'attire pas non plus le respect du sien. Les femmes ont ce rien de bassesse."

"_Certains ont un talent particulier pour parler, d'autres pour rire, d'autres pour tenir une maison, le vôtre, c'est de baisser la tête.
_Je ne sais rien faire, dit Lio-su, je suis quelqu'un de parfaitement inutile.
_Les femmes inutiles sont de loin les plus redoutables, répondit-il en souriant."

"Elle pensait : "Votre idéal le plus haut est une femme à la vertu pure et dure, mais sachant séduire. La vertu serait pour les autres, et la séduction pour vous. Si j'étais une femme irréprochable, vous ne m'auriez tout simplement pas remarquée!" Elle sourit, pencha la tête vers lui et dit :
_ Vous voulez que je sois une femme irréprochable en compagnie d'autrui, et une femme de mauvaise vie en votre compagnie.
Il réfléchit, et répondit :
_ Je ne comprends pas.
Elle reprit et expliqua :
_ Vous voulez que je me conduise mal pour les autres, et que je me conduise bien juste pour vous."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 30 juin 2016

Dispersez-vous, ralliez-vous!, Philippe Djian

L'adaptation de son roman Oh... au cinéma dernièrement (Elle avec Isabelle Huppert) a été un beau succès (en dépit du thème qui met fort mal à l'aise et donne un peu envie de vomir - mais c'est tout l'art de Djian, la lecture du roman ne retranscrivait pas ce sentiment qui prend à la gorge lorsque l'on se contente de lire le synopsis). 
J'ai donc songé naturellement à m'enquérir de l'actualité de Philippe, et me suis empressée de lire sa dernière production. 



Le synopsis

Myriam est une jeune fille naïve qui a été élevée par son père à l'écart de l'agitation extérieure. Elle a dix-huit ans lorsqu'elle épouse Yann, son voisin bien plus âgé, qui ne lui inspire guère de sentiments, pas plus que les autres êtres qu'elle croise par mégarde.
Ils ont une petite fille, mais la maternité ne constitue pas non plus une révélation.
Myriam consomme de la drogue, prend un amant, retrouve sa mère, et, les années passant, devient une femme affirmée.

Mon avis

Les lecteurs de Djian parlent souvent d'une magie particulière, qui opère dès lors que l'on se laisse tenter par les premières pages de ses romans.

Force est de reconnaître que la plume de l'auteur parvient un tour de force, en engageant de bout en bout le lecteur, alors que l'histoire qu'il raconte est étrange, ses personnages plutôt froids, et qu'une atmosphère de malaise règne dans l'oeuvre.

Après avoir lu Oh..., j'ai en effet l'impression que l'auteur approche la psychologie des femmes sous un angle assez particulier, qui ne reflète rien de ce que je connais : Myriam, a 18 ans, n'a aucune idée de ce que peut être la sexualité, et plus incongru encore, s'en désintéresse (pire qu'improbable, absolument impossible : imaginez une jeune fille qui ne conçoive à cet égard par la moindre forme de curiosité... Bien, nous sommes d'accord.). Elle semble conduire sa vie sans être traversée par la moindre émotion, il faut attendre la maturité pour qu'enfin la coquille se révèle moins vide que ce que tout portait à croire.
Ses relations avec ceux qui l'entourent, quels qu'ils soient, font naître, à mesure que le récit progresse, un trouble désagréable : Myriam vit, jeune fille et jeune femme, dans une solitude étouffante. Peu à peu, son monde se peuple de figures qui viennent apporter du relief et de la densité, cependant Myriam reste relativement impénétrable, voire même, et c'est terrible à dire, insignifiante.

L'épisode relatif à l'introduction de la drogue dans son quotidien, qui en vient naturellement à occuper une place centrale, m'a laissée perplexe, et tout à fait insensible.

La deuxième partie du roman, en revanche, a provoqué un regain d'intérêt, dans la mesure où le personnage de Myriam s'affirme peu à peu, devient moins transparente et moins fade.

Je ne peux donc pas dire que le cadre et les protagonistes du roman m'aient fait forte impression et m'aient passionnée, cependant il serait exagéré de parler d'ennui à la lecture : l'écriture de Djian, virtuose dans l'art du minimalisme, agit comme un sort, et l'on ne saurait abandonner le récit en route.

Un roman qui ravira sans aucun doute les fans de l'auteur!

Pour vous si...
  • La prose de Djian est un peu votre came
  • La perspective qu'une femme découvre l'orgasme à 35 ans avec son mari (après une longue et morne vie sexuelle) ne vous congestionne pas de peine

Morceaux choisis

"J'avais dix-huit ans et je n'avais toujours pas mes règles. [...] Or c'est arrivé au milieu de la nuit, sans prévenir, je me suis réveillée au matin dans une mare de sang." (L'imaginaire masculin, lorsqu'il est question des menstruations, est vraiment sans limite. Pourquoi pas plutôt une cascade de sang, ou mieux, une mer de sang? Une mare, c'est un peu modeste quand même...)

"Je suis tombée enceinte quelques mois plus tard. J'étais habituée à être assommée, à recevoir le plafond sur la tête. Yann m'a fait asseoir sur ses genoux pour me déclarer que je le comblais de joie alors que j'étais sans réaction, aussi froide qu'un jambon." (meilleure comparaison au monde)

"J'avais presque la nostalgie de mon adolescence, quelquefois, de ces années sourdes et blanches au fond desquelles Yann m'avait arrachée, de ces journées où rien n'arrivait, où je restais seule, où je ne voyais personne, de ces journées rythmées par le lever du jour et le retour de mon père, de nos repas silencieux, de la poussière qui retombait faiblement, de la lenteur des saisons, de l'indifférence, de l'immobilité."


Note finale
2/5
(pas mal)