mercredi 8 mars 2017

La légèreté, Catherine Meurisse

J'ai découvert La légèreté en regardant une émission de la Grande Librairie (ça aurait eu plus de cachet si j'avais dit TPMP, mais bon, malheureusement non).
Attirée par les tons de la couverture et certaines illustrations, je m'étais promis de le débusquer en bibliothèque, ce qui fut fait.


Libres pensées...

Vous l'aurez vu en parcourant le blog, je suis loin d'être une experte en matière de BD/romans graphiques. Ma chronique du jour s'éloignera donc ostensiblement, je présume, de l'analyse que pourraient faire les aficionados, et je me contenterai de vous parler de mon ressenti, en tant que lectrice occasionnelle dans le domaine.

Dans La légèreté, Catherine Meurisse, qui était rédactrice à Charlie Hebdo, nous raconte la façon dont elle a vécu les attentats et les mois qui ont suivi.

Le témoignage qu'elle livre est intime, et nous fait vivre de nouveau les attentats, cette fois depuis un point de vue quasiment interne, puisque les victimes constituaient, d'une certaine manière, une famille pour l'auteur, d'où un traumatisme profond, d'une part dû à la perte violente, et d'autre part au hasard qui a fait qu'elle n'était pas présente sur les lieux lors du massacre, ayant eu une panne de réveil.

A la suite de l'attaque, elle sombre, inévitablement, dans un état qui s'apparente à la dépression, elle s'interroge, se débat, cherche désespérément une issue au mal-être qui la mine, Son séjour à la Villa Médicis la confronte à l'absence du syndrome de Stendhal qu'elle souhaitait ardemment provoquer.
Néanmoins, à mesure que le temps passe, elle laisse la place à la légèreté dans sa vie, celle qu'elle pensait disparue depuis le 7 janvier 2015.

L'auteur véhicule avec talent les sentiments multiples et parfois contradictoires qui l'accablent dans la période qui suit l'attaque, et qui disent le choc qu'elle subit de plein fouet, étant au plus près des rédacteurs assassinés, ses collègues, et bien davantage, ses amis de longue date.
Le graphisme est sublime, se prête avec précision à l'égarement, à la solitude, à la dépression qui se manifestent à travers les images d'un personnage qui se noie, qui fait une chute interminable dans le vide, qui se liquéfie soudain.

La légèreté dilue l'appropriation collective qui a été faite du massacre perpétré en janvier 2015, en disant la tragédie individuelle d'une rescapée, à laquelle il incombe de réapprendre à vivre, alors qu'il semble que sa vie se soit arrêtée. On trouve beaucoup de pudeur et de douleur dans le cheminement relaté par l'auteur, qui nous vont droit au cœur.


Pour vous si...
  • Vous n'avez pas oublié le choc du 7 janvier 2015.
  • Vous vous êtes parfois demandé ce qui se cachait derrière le syndrome de Stendhal.

Morceaux choisis

"A quoi bon chercher le syndrome de Stendhal? Finalement, je l'ai eu, mais à l'envers.
D'abord l'évanouissement intérieur, dû au choc de l'attentat, puis, au réveil, l'obsession de la beauté.
Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l'équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d'avoir vu.
Je compte bien rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté.
Cette beauté qui me sauve, en me rendant la légèreté."


Note finale
4/5
(excellent)

mardi 7 mars 2017

Femmes de dictateur, Diane Ducret

Je poursuis ma découverte de Diane Ducret, et m'attaque cette fois à l'ouvrage qui, je crois, lui a valu sa renommée : Femmes de dictateur.
Tout un programme, ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre! Et je me demandais justement si je ne voulais pas me reconvertir, peut-être que ce sera l'occasion de glaner quelques idées. 


Libres pensées...

Après la déception des Indésirables, où le format de roman m'avait peu convaincue, nous sommes cette fois-ci dans quelque chose qui tient davantage de l'essai, ou de l'ouvrage historique (car il s'agit surtout d'analyser la place des femmes dans le parcours des dictateurs, et de relater l'histoire de celles qui s'y sont inscrites), et je dois dire que j'ai été conquise.

Diane Ducret introduit ainsi son oeuvre : "La sexualité est l’un des ressorts du pouvoir absolu, et les dictateurs ont besoin d’enrôler les femmes dans leurs entreprises de domination."
Dès lors, elle n'aura de cesse de mettre en exergue le rôle joué par l'une ou l'autre, dressant d'étranges tableaux de ces hommes que la mémoire collective nous a conduits à haïr.

Le résultat est dérangeant : Hitler devient un objet de désir partagé, Mussolini est le surmâle de sa nation. Pas vraiment l'image que vous en avez, pas vrai?
Et pourtant...
L'auteur exhume les lettres de nombreuses admiratrices, restées pour beaucoup sans réponse, où l'on lit l'étendue de leur emprise, la nature de leur image sur certaines femmes de l'époque. Elles se pâment d'amour, sollicitent la plus petite marque d'attention, de réciprocité, rêvent de croiser la route et le regard de celui qu'elles vénèrent, non comme un Dieu chaste, mais comme un homme de chair, celui qui a conquis leur cœur (que c'est beau...).

Parmi les nombreuses histoires qui nous sont rapportées, j'ai été particulièrement intéressée par le chemin de Mussolini, jalonné de rencontres féminines dont certaines ont significativement contribué à sa consécration.

Au milieu des femmes bafouées, humiliées, exploitées, on trouve aussi de drôles de figures, à l'instar de Jiang Qing, dernière compagne de Mao Zedong, une teigne comme on n'en fait plus : la dame a tout de même été à l'origine de la révolution culturelle, a été jugée responsable de la mort de milliers de personnes, et s'est montrée une bête politique redoutable, évinçant les adversaires de son mari en n'hésitant pas à user de toutes sortes de recours. Bref, tout à fait sympathique, cette Jiang, qui a dit que les hommes étaient capables du pire?

Je ne peux pas oublier Hitler, dont on découvre le potentiel érotique (conceptuellement uniquement, je ne peux pas franchement dire que je l'ai ressenti autrement...), et l'étrange relation entretenue avec la femme de Goebbels, Magda, qui lui est restée fidèle jusqu'à la dernière minute.

La lecture de Femmes de dictateurs a donc été extrêmement instructive, tant pour appréhender ces hommes en tant qu'hommes justement, dans la sphère privée où s'exerçait bien souvent leur pouvoir en premier lieu, que pour découvrir celles qui étaient tapies dans leur ombre, premières de leurs victimes, ou au contraire, leurs indéfectibles alliées.

Passionnant!

Pour vous si...
  • Vous êtes un petit curieux!
  • Les anecdotes relatées ci-dessus ou ci-dessous vous ont mis l'eau à la bouche. 
  • Vous trouvez que l'histoire des totalitarismes manque cruellement de femmes. 

Morceaux choisis

"Cher Adi!
Tu vas sûrement te languir quelque peu de moi. Je veux encore t'envoyer une photographie, comme symbole de mon amour. Je t'en joins donc une petite de moi. Ici, je ressemble à une Madone dans le ciel. Parfois je suis très triste. Le 23 VII je vais dans mon pays natal. Tu étais déjà bien à Karlsbad... De là-bas je penserai à toi plus souvent.
De fervents baisers à toi, ma sale bête.
Ritschi" (lettre à...Adolf Hitler...)

"C'est Margherita qui joue ce rôle de directrice de communication pour Benito [ndlr : Mussolini]. Elle doit faire aimer cet homme à un peuple qui ne l'apprécie guère. Il faut créer un mythe, celui du surmâle. Mussolini le joueur habile, Margherita le fin stratège. La révolution nationale est en marche.
[...]
Margherita a compris un point essentiel : au-delà de la qualité d'orateur de Benito, il a un corps, une présence physique magnétique. Il faut donc le montrer, tout le temps, dans toutes les postures."

"Vous voyez ce revolver, madame Guidi. Il contient 6 balles. Si Rachele me repousse encore, il y aura une balle pour elle et 5 pour moi." (menace de Benito Mussolini à la mère d'une jeune fille qu'il "courtise". Je suis peut-être pragmatique, mais je me demande bien, une fois qu'il se sera tiré une balle, comment il va faire pour se tirer les 4 suivantes...)

"Son bras plus court que l'autre le met mal à l'aise, l'empêchant plus tard de danser le slow avec ses hôtes du Kremlon : "je suis incapable d'attraper une femme par la taille", admit-il un jour.
Or la taille ne fait pas tout." (ah ah ah!)

"Le couple se dispute souvent. Bokassa argue de leur différence de caractère : "Catherine, c'est la boule de manioc et la banane, et Bokassa, c'est le camembert et le beaujolais", analyse-t-il avec sagacité". (J'aime bien l'humour de Diane)


Note finale
4/5
(très bon)

lundi 6 mars 2017

Au commencement du septième jour, Luc Lang

Le roman de Luc Lang figure dans la sélection du Grand Prix des Lectrices de février.
Nommé à plusieurs reprises lors des sélections littéraires de la rentrée d'automne, il me faisait de l’œil depuis...
Attention, spoiler : j'ai pas bien compris le rapport avec un hypothétique septième jour (m'est avis que c'est un titre imposé, une coquille d'impression, ou un pari qui a mal tourné).


Libres pensées...

Cela n'arrive pas si souvent, mais je dois concéder que le roman de Luc Lang m'a franchement déstabilisée.

Il est assez rare, concédons-le, de rencontrer une prose qui détone, un auteur qui invente et parle sa propre langue, laquelle, néanmoins, est partagée par la majorité. En utilisant l'empreinte de l'oralité, Lug Lang s'éloigne des sentiers battus, enchevêtre des phrases qui ne s'achèvent pas, et le lecteur se raccroche au fil du récit en dépit des soubresauts de la langue qui demeure en suspens. Libre à lui de compléter ces phrases interrompues, pareilles à celles qui pavent les échanges oraux informels : par ce procédé, l'auteur propose un style nouveau, jamais vu auparavant (pour ma part en tout cas), et son génie réside en ce que le lecteur n'est pas totalement dépaysé, et se retrouve au contraire plongé dans ce qui pourrait être sa langue de tous les jours.

L'autre point marquant du roman, c'est son aspect déstructuré. Je ne veux pas dire par là que le récit constitue un bloc informe : il se décompose en trois livres relativement équilibrés. Toutefois, la narration ne présuppose pas de destination prédéfinie, on ne trouve pas çà et là des indices annonciateurs de ce qui reste à venir : le futur est une nébuleuse, l'intrigue pourrait tout aussi bien reposer sur d'autres développements, la construction n'a donc rien de "mécanique", et en ce qui me concerne, c'est un soulagement. Les romans qui répondent à une structure de type "thriller", où chaque ingrédient a une utilité et doit mener à une résolution finale qui constitue le but ultime du récit, me lassent, tant ils se sont imposés dans la littérature et finissent, inévitablement, par se ressembler. Pour cette raison, le roman de Luc Lang, dont on ne sait trop où il va nous amener, et qui donne le sentiment de se découvrir lui-même à chaque page, est rafraîchissant : on ne ploie pas sous le poids du déterminisme, ce qui peut donner le sentiment de se rapprocher du réel.

En parlant de déstructuration et de désordre, je vais donc en venir au synopsis de l'oeuvre, ou en tout cas à l'ébauche d'un synopsis. Le protagoniste, Thomas, père de deux enfants et travaillant dans une start-up informatique, voit son existence bouleversée lorsque sa femme, Claire, est victime d'un grave accident de la route. Il décide de comprendre les événements qui ont mené à cette issue terrible, et, ce faisant, exhume de lourds secrets.

Thomas est un personnage qui m'a paru difficile à cerner : l'absence soudaine de Camille le conduit à interroger son entourage, et j'ai eu l'impression qu'il se réveillait soudain d'un confort quotidien dans lequel il ne se posait guère de questions, où ses proches avaient à cœur de le préserver, pour s'extraire tout à coup de sa quiétude, obligé de se confronter à des problèmes d'adulte, en quelque sorte. Ainsi, les personnages qui l'entourent, son frère Jean, Camille, sa soeur Pauline présentent des aspérités beaucoup plus intéressantes, ils incarnent des personnalités moins lisses. A la fin du roman seulement, on a le sentiment que Thomas a pris la pleine mesure de ses responsabilités, et s'affirme enfin dans la décision qui se dessine au sujet d'Aliou, l'enfant que Jean devait adopter.

Au commencement du septième jour a été, à mes yeux, l'histoire d'une naissance, d'un homme qui éclot à lui-même, qui devient qui il est (tribute to Pindare/Nietzsche, bisous).
Dans une société où une certaine frange de la population (à laquelle je crains d'appartenir) a le loisir de se complaire dans un environnement ouaté et confortable, ça n'a rien d'évident. 

Pour vous si...
  • Vous croyez connaître vos proches.
  • Vous êtes du genre raisonnable, un quotidien cousu de fil blanc, et rien ne peut vous arriver. Ou peut-être que si...

Morceaux choisis

"Comme si c'était facile! En parler, ne pas en parler, aller la voir, ne pas y aller. Hormis que j'y arrive pas moi-même. C'est tout le temps là, elle manque à chaque seconde, on respire des cailloux.
Je sais, Thomas...
Non, tu sais pas. La vie est une prison, on est enfermés dans le malheur."

"Jean tourne la tête, échappe au regard de Thomas. Jean dit : Allons-y. Et il part devant, ils redescendent le pierrier, cette fois le dos à la pente, plantant les talons dans les éboulis de pierres coupantes, laissant filer les corps vers la vallée, alors que le soleil affleure bientôt le versant espagnol, jetant une lumière d'or sur l'ensemble du massif, un court moment de paradoxale beauté où Thomas vient de découvrir le gisant de son père dans la gorge du redent."


Note finale
3/5
(cool)

dimanche 5 mars 2017

Top de février

Beaucoup de lectures édifiantes le mois dernier, d’œuvres plus ou moins récentes, si bien qu'il m'est finalement presque difficile de les classer!
Mais je me range à mon devoir, et vous livre (enfin) le florilège de ce mois fructueux.

5. Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante


Le retour de cette chère Elena... On l'attendait, on n'est pas déçu, il n'y a rien à rajouter.

4. Les jolies choses, Virginie Despentes


Despentes, toujours Despentes, rien que Despentes...
L'histoire de deux jumelles très dissemblables, dans un récit vivant qui ne laisse pas impressionner par le politiquement correct. Jouissif!

3. Fils du feu, Guy Boley


Un roman fort bien représenté par la poussière d'étoiles de la couverture, à la poésie folle, dont la langue envoûte et hante des jours durant... A lire sans modération. 

2. Podium, Yann Moix


L'un des romans qui a révélé le talent de Yann Moix, et pour cause : un travail de documentation que l'on devine gigantesque, des personnages absolument uniques, et une trame maîtrisée avec habileté, si bien que l'on ne lâche pas Podium avant d'être arrivé à son tout dernier mot. Grandiose.  

1. L'archipel d'une autre vie, Andreï Makine


Le top du mois nous emmène aux confins de la Russie, et nous entraîne dans une chasse à l'homme qui laisse essoufflé et choqué. Andreï Makine nous conduit à réfléchir à l'Histoire, à la vie en société et à la condition humaine, sans regard moralisateur ni conceptualisme galvaudé, mais avec simplicité et force. Brillant. 

Flop :
Harry Potter et l'enfant maudit, JK Rowling



Dieu nous garde, le dernier HP est un flop... Mes repères s'effondrent, je suis comme orpheline, déroutée, dépitée, désorientée. Vite, une bièrreaubeurre bien corsée, je ne vois que ça! Ou les photos topless d'Emma Watson, au choix. 

jeudi 2 mars 2017

Marx et la poupée, Maryam Madjidi

J'ai la joie non contenue de rejoindre cette année le "club" des 68 premières fois...
Et non, il ne s'agit malheureusement pas d'un jeu sexuel récréatif, mais de lectures de premiers romans. 
Mon aventure commence avec un texte de Maryam Madjdi, dont le titre et la couverture interpellent...


Libres pensées

La narratrice, Maryam, raconte l'Iran de son enfance, celui dont elle a fui avec ses parents, militants opposés
Petite fille, elle entend les noms de Marx, Engels, Lénine, Makarenko, participe à des manifestations, ne comprend pas ce qu'il est advenu de son gentil voisin Abbas, emporté par des policiers sous les yeux de sa mère, pourquoi son oncle est en prison, pourquoi sa grand-mère adresse des reproches véhéments à ses parents, pourquoi ces derniers enterrent des livres dans leur jardin.
Elle dit le traumatisme de l'exil, l'arrivée à France, le déchirement, l'incompréhension.
Maryam grandit en France, joue de ses origines persanes, récite des poèmes de Khayyam pour séduire, et, un jour, revient à cette langue qu'elle a oubliée, lui consacre une thèse, qui la conduit en envisager, enfin, un retour.

Dans le roman de Maryam Madjidi, il y a plusieurs Iran. Celui qu'elle a quitté, celui qu'elle retrouve. Celui qu'elle construit dans sa tête, auquel elle appartient, même de loin, cette ombre qui la suit et qui incarne la langue de son enfance.

Dans une langue poétique, usant d'évocations puissantes, depuis les effluves jusqu'aux couleurs, elle convoque ce pays, tâche de comprendre qui elle est, car la question que pose l'auteur n'est autre, bien sûr, que celle de l'identité.

Il est passionnant de découvrir l'évolution des mœurs, les traits de la jeunesse iranienne, ses codes, ses espoirs, j'ai retrouvé des points communs avec ce que disait Delphine Minoui dans Je vous écris de Téhéran des ambivalences d'une génération qui a grandi sous le régime de l'ayatollah, qui aspire à plus de liberté, et porte néanmoins les traditions d'une société étouffée.

Maryam esquisse les portraits des membres de sa famille, qu'elle interroge, qu'elle recherche, qu'elle doute de connaître vraiment.
Elle confronte ses souvenirs, le pays vu à travers ses yeux d'enfant, et ce qu'elle retrouve des décennies plus tard, elle dit le vertige, l'égarement, le trouble causés par ce choc.

Comme dans Désorientale de Negar Djavadi, on accompagne la narratrice dans cette quête d'elle-même, de ses origines, au cœur d'un pays bousculé par l'Histoire (et par le régime théocratique, surtout). Marx et la poupée est un récit à la fois intime et généreux, sans contrefaçon, parfois drôle, souvent tendre, pudique, et douloureux bien sûr.
L'écriture, toute en finesse, le porte magnifiquement, en fait un premier roman sensible très réussi.


Pour vous si...
  • Vous avez été ému par Désorientale ou Je vous écris de Téhéran
  • Vous vous intéressez aux sujets de l'exil, de l'immigration, de l'identité. 

Morceaux choisis

"Je t'écris.
Je n'écris pas à "je", à "toi", non, je devrais plutôt dire "j'écris toi".
Je barbouille ton visage de mes rêveries, je le mêle à mes mensonges, à tout ce qui me console, je plonge mes mains dans des pots de peinture à la recherche de tes yeux.
Je te trempe dans des liquides faits de fantasmes et d'angoisses et je te ressors de là, nettoyée, sublimée, transformée. Je voudrais te tirer à l'infini pour que tu ne meures jamais.
Je t'étends sur ma table de travail. Je te dissèque. J'ouvre tes bras, tes jambes, je soulève tes seins, je farfouille dans ton ventre pour y trouver le secret de ma naissance."

"_Le mec va demander à la fille si elle veut aller à San Francisco ou à Los Angeles. C'est un code. San Francisco, ça veut dire : on s'embrasse, on se touche, on fait quelques préliminaires mais rien de plus. Los Angeles, là, attention, c'est le grand saut, on va jusqu'au bout : on baise.
_C'est comme ça que font tous les jeunes à Téhéran?
_Non, y a plein de variantes, on a de l'imagination, tu sais."

"Mon bien-aimé à la peau tailladée de mille blessures.
Sa tête de charbon est vallonnée de bosses. Sa peau à l'éclat du bronze et la dureté du cuir. Ses joues sont parsemées de petites entailles roses. Son torse est un maquis incendié. Son ventre remue de mystérieuses haines mal cicatrisées. Ses jambes sont parcourues de rivières rouges boursouflées. Ses pieds abîmés sont tamponnés de taches brunâtres encore douloureuses.
Et de tout son corps émane une odeur de sueur, de gasoil et de riz beurré.

Ta peau est une tapisserie iranienne : elle me raconte des histoires persanes qui sentent le sang et la violence. Etrange livre que tu me laissais parcourir au fur et à mesure de nos étreintes amoureuses."

"Comme c'est souvent le cas dans la famille de ma mère, tout le monde a envie de se tuer dès qu'un conflit prend une certaine ampleur. J'ai également hérité de cette fâcheuse tendance.
[...]
C'était le premier voyage, le premier retour à la terre-mère, la première descente vers l'origine. Une descente ou une chute, je ne sais pas. J'ai failli perdre la tête. J'ai glissé sur mon identité. Je suis tombée."

Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 1 mars 2017

Un seul parmi les vivants, Jon Sealy

La couverture promettait de découvrir la nouvelle grande voix de la littérature du Sud (ndlr : des Etats-Unis, pas du coin entre Argelès et Leucate).
Voilà bien une invitation qui ne se décline pas.


Libres pensées

En Caroline du Sud, dans les années 1930, deux hommes sont abattus devant un bar. Tout semble indiquer que le coupable est Mary Jane (indice : Mary Jane n'est pas une femme), un marginal qui semble avoir subitement disparu.
Dans un climat marqué par la prohibition, le trafic de bourbon et les répercussions de la dépression économique, le shérif Chambers mène l'enquête.

Le roman de Jon Sealy est assez singulier, en ce qu'il s'écarte des thrillers classiques, dont on est habitués à ce qu'ils se déroulent dans une période historique proche (si ce n'est actuelle), en restituant une atmosphère précise et pesante, entêtante, et en mettant en scène des personnages atypiques.
Il y a, d'abord, Mary Jane, qui se révèle insaisissable, et dans les pas duquel on avance tant bien que mal. Il y a la veuve, Abigail Coleman, avec laquelle Mary Jane entretient une relation peu conforme aux normes sociales qui étouffent la communauté de Castle, il y a encore Joe, le frère de Mary Jane, et ses fils Willie et Quinn, dont le second est épris d'Evelyn, la fille unique de Larthan Tull, qui organise le trafic de bourbon dans la région et fait régner son ordre grâce à ses nombreux sbires, et est le fournisseur de Tante Lou, une vieille dame peu scrupuleuse et plus puissante qu'il n'y paraît.

Rapidement, le récit devient celui de la fuite de Mary Jane, de sa tentative de se sortir du piège qui se referme sur lui et le condamne, tandis que l'on devine peu à peu les liens tissés entre les différents personnages, les mécanismes qui régissent le trafic local et les intérêts des uns et des autres.

Il y a une fluidité dans l'écriture qui facilite la progression, mais le rythme est inégal, on se perd dans certains passages qui n'ont pour effet que de diluer l'intérêt suscité, et c'est dommage. L'équilibre n'est pas atteint entre cadence et description, et si j'ai apprécié le travail réalisé pour rendre l'ambiance particulière palpable et prégnante, j'ai peiné par moment à poursuivre la lecture.

Dans les points positifs, néanmoins, il y a donc les personnalités en jeu : si Larthan Tull apparaît pendant une bonne partie du roman comme un personnage de méchant tout trouvé, l'auteur lui donne visage humain dans la dernière partie, révélant son point de vue, ses préoccupations, ses obsessions, si bien qu'on le perçoit bientôt comme un triste sire plutôt que comme le sale bonhomme manipulateur que l'on a vu en lui depuis le début du roman. Les portraits brossés sont finalement nuancés, et s'éloignent parfois du cœur de l'intrigue, à l'instar de ceux de Willie et Quinn, et cela apporte une dimension supplémentaire au récit, l'enrichit.

Un sentiment partagé, donc, à l'égard de ce roman qui a le mérite de nous plonger dans une époque aussi rude que captivante, mais qui peut aussi parfois perdre son lecteur en chemin...


Pour vous si...
  • En fan absolu des séries Boardwalk Empire et autres Peaky Blinders, vous donneriez votre mère pour pouvoir revivre les années 1920-1930, qui constituent sans conteste à vos yeux l'âge d'or du XXe siècle ;
  • Les mémés malfaitrices ont toute votre tendresse.

Morceaux choisis

"Quoi que ce fût qui lui était arrivé, il réagissait comme un chien devenu méchant pour avoir été trop souvent battu. Ce n'était pas le mal que Chambers lisait dans le regard de Tull, mais l'indifférence amorale d'un univers sans dieu. Le mal signifiait au moins qu'il existait dans le monde quelque chose de plus grand que nous, alors que Tull semblait affirmer qu'il n'y avait que le néant. Le vide absolu." (note à l'attention de l'auteur : l'athéisme ou l'agnosticisme ne signifient pas l'absence de toute moralité...juste FYI, comme on dit.)

"Malgré le krach boursier et la Grande Dépression qui s'était ensuivie, Castle restait une ville prospère grâce au boom du textile et des chemins de fer qui sillonnaient les deux Carolines pour transporter le coton vers le Nord. Derrière la place des Confédérés, dans York Street, il y avait une rangée de demeures coloniales blanches appartenant aux édiles de la ville, aux patrons de l'usine, aux avocats et aux représentants de commerce. Les trottoirs étaient bordés de magnolias dont les fleurs blanches répandaient un doux parfum, et tous les jours on voyait déambuler à travers la ville des hommes en chemise blanche coiffés d'un feutre mou qui transpiraient sous la chaleur pendant que leurs femmes étaient à la maison en robe de coton à fleurs." (beaucoup de blanc et de feignasses fleuries, dites-moi!)

Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 28 février 2017

Un président ne devrait pas dire ça... Gérard Davet et Fabrice Lhomme

C'est bientôt mars, je vous propose une excursion printanière dans la politique française, avec le livre qui a fait le plus parler de lui en cette fin 2016, et pour cause, puisqu'il se base sur les entretiens mensuels qu'ont eus deux journalistes du Monde avec le président Hollande depuis son élection en 2012 jusqu'à 2016...
Explosif, vous avez dit? La promo l'était suffisamment, en tout cas, pour piquer ma curiosité... 


Libres pensées

Si ce n'est pas son but premier, je dois concéder que ce livre propose un bilan intéressant de la présidence de François Hollande, à travers une rétrospective des cinq dernières années.

Néanmoins, à l'image du bilan, la compilation constituée par les auteurs est, à mon sens, contrastée.

En effet, l'essai proposé n'échappe à une approche qui peut, par moment, verser dans le marketing, et qui, sous prétexte de dire la vérité, se hasarde sur des thèmes qui m'ont semblé entacher sa pertinence. Les quinquennats sont marqués par les événements qui ponctuent la vie personnelle des présidents successifs, il est dommage de faire dans le sensationnel et d'avaliser cet intérêt supposé des foules pour les frasques sentimentales des hommes et des femmes politiques, ou plutôt, des représentants du peuple. Donc, exit le passage sur le déchaînement incontrôlable de Valérie et les escapades de François sur son scooter rejoignant Julie, en un mot comme en cent : OSEF.

Si l'on évacue donc cet aspect, reste encore l'angle du mystère, privilégié par nos amis journalistes : pour eux, l'énigme est posée (pourquoi le président Hollande est-il vu comme impuissant et inactif en dépit des actions menées?), et la mission qui leur incombe est bien celle de percer ce qui ne peut être autre chose qu'un mystère, dont la clef est à trouver.
C'est aussi, à mon sens, un procédé un peu trop visible, qui manque de pertinence. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à l'affaire Kerviel, et à la question du président du tribunal correctionnel, demandant s'il n'y avait pas de mystère Kerviel, et déçu de la réponse par la négative. Nous avons beau raffoler de romanesque, il faut aussi savoir se confronter à la réalité, qui est, dans les deux cas fort dissemblables, celle de deux hommes et non de deux énigmes.

Bref, on évacue aussi, donc, le halo de mystère dont les journalistes veulent parer Hollande.
Que nous reste-t-il?
Un récit qui pourrait fort ressembler à une biographie, mais qui n'en est pas une.
Car si les origines de François Hollande et son parcours sont évoqués, en particulier pour donner du relief à ses positions et à sa personnalité actuelles, on se concentre bien entendu sur les années du quinquennat, et l'on revisite les hauts et les bas, les moments qui ont marqué les années 2012-2017, en appréhendant cette fois le côté du pouvoir, là où les choses se décident : la présence sur la scène internationale, la loi sur le mariage pour tous, la loi Travail, les attentats de janvier et novembre 2015, l'épisode Léonarda, Florange, le mouvement des frondeurs, l'Europe...

Et les journalistes ont tôt fait de mettre le doigt sur le manque d'assurance, l'impréparation, ainsi qu'ils la nomment, de Hollande et de son équipe. On pourrait croire, à la lecture, que les dirigeants du pays sont finalement assez incertains de l'impact de leurs décisions, font des hypothèses, tranchent, et ajustent comme ils peuvent en fonction des résultats obtenus. Ne nous méprenons pas, dès lors que l'on a affaire à des phénomènes sociaux et économiques, il y a sans doute là une part de vrai. Toutefois, j'ai été sceptique devant l'image d'amateurisme qui est prêtée aux différents ministres et au président. Adeptes des formules qui font mouche, les auteurs sont généreux en commentaires, en jugements qui m'ont parfois surprise, et qui ont diminué la portée de leur entreprise à mes yeux : j'ai eu le sentiment qu'il était primordial pour eux de démontrer qu'ils n'étaient pas à la botte de Hollande, que leur projet n'était pas de défendre son bilan, qu'ils n'avaient pas participé à un quelconque complot, et pour cela, ils n'hésitent pas à se montrer très durs, parfois même injustes, comme cela transparaît dans la toute dernière page, qui est d'une violence, voire d'une mauvaise foi, à couper le souffle : attribuer à Hollande des responsabilités qui ne sont pas les siennes, voilà qui n'était pas nécessaire, il y avait assez à faire avec celles qui le sont réellement. C'est d'autant plus regrettable que certaines questions posées sont tout à fait pertinentes, et suffisaient à bâtir la légitimité de l'essai.

J'ai donc un sentiment mitigé à l'égard de ce livre : la matière ne manque pas d'intérêt, mais je n'ai pas adhéré à la façon dont elle avait été traitée, qui manque à mon sens de hauteur de vue et de neutralité.
Dommage dommage, mais bien essayé quand même. Repassez dans cinq ans!
Oups, je doute qu'on vous laisse repasser les portes de l'Elysée, les gars... :/


Pour vous si...
  • Vous avez un côté People qui ne s'exprime jamais aussi bien que lorsque le sujet est politique (petit coquin)
Morceaux choisis

"C'est souvent le souci des gens venant de loin, faits de peu, il leur faut prouver toujours plus que les autres, s'attacher aux moindres détails, ne rien laisser au hasard. François Hollande, dont on brocarde parfois le manque de cohérence politique, n'a jamais oublié ses débuts, son parcours balisé et chanceux à la fois."

"Si la présidence Hollande souffre d'un handicap rédhibitoire, c'est bien cette totale incapacité à faire valoir son action.
Mais que lui manque-t-il donc?
Voici une liste non exhaustive des principales réformes mises en place durant ce laps de temps : retour partiel à la retraite à 60 ans, emplois d'avenir, contraception gratuite pour les mineurs, fin du délit de solidarité aux sans-papiers (mais pas aux migrants, coucou Cédric Herrou), crédit impôt recherche pour les PME, pérennisation de la création de mille emplois annuels pour la police et la gendarmerie, contrats de génération, mariage pour tous, adoption pour les couples homosexuels, sécurisation des parcours professionnels, non-cumul des mandats, mesures pour la moralisation de la vie publique, et bien sûr le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) et le pacte de responsabilité... Soit une bonne dose de réformes, parmi lesquelles nombre de mesures sociétales dites de gauche, accompagnées de dispositifs économiques destinés à booster l'emploi."

"Le mal français, bien plus que le chômage par exemple, ce serait donc celui-là, cette "désunion nationale" d'autant plus complexe à combattre qu'elle obéit à des pulsions parfois irrationnelles."

Note finale
2/5