mardi 4 avril 2017

Marguerite, Jacky Durand

La valse des premiers romans se poursuit avec Marguerite, qui nous plonge dans les affres de la Seconde Guerre Mondiale.


Libres pensées...

Vous n'êtes plus sans connaître ma suspicion majeure à l'endroit des romans se proposant d'adopter pour cadre cette merveilleuse période de la Seconde Guerre Mondiale.

Il faut dire que l'on a beaucoup écrit, beaucoup lu, beaucoup vu autour de ces années très singulières, et c'est compréhensible, tant elles furent marquées par des formes nombreuses de violence inouïe.

Néanmoins, à mesure que le temps passe, voir qu'il se trouve des auteurs qui décident de revenir sur ce temps-là m'interroge : d'où vient ce choix? D'une histoire familiale? De la détention d'informations qui n'auraient pas encore été portées à la connaissance du public? D'une volonté de prendre un cadre qui impose une autorité au récit? (il serait en effet inconvenant de trouver à redire sur cette époque, le roman devient donc immédiatement "sérieux", et ne peut devenir la cible de critiques trop acerbes - mais c'est bien mal me connaître, mes chers amis!).

L'ouverture de Marguerite m'a interpellée, et donné le sentiment de couvrir un sujet connu mais que j'avais jusqu'alors peu rencontré dans la littérature : les "tondues".
Marguerite, en effet, est de ces femmes accusées d'avoir entretenu une liaison avec l'ennemi, avec un Allemand, et à ce titre, devient, à la Libération, la cible d'une colère collective soudain déchaînée.

Passé cet interlude charmant, l'intérêt du lecteur est retenu, si bien que l'on a envie, dès lors, d'en savoir plus, de connaître le crime de Marguerite, et son histoire entière.
Et l'on se plonge dans le quotidien de Marguerite, son amour pour Pierre et leur vie commune balbutiante, juste avant sa mobilisation, bientôt suivie des mornes et interminables journées d'hiver, de printemps, d'été, du manque qui s'exprime tant dans les biens de consommation que dans l'affection, et les maigres liens qu'elle tisse avec son entourage, Raymonde la postière engagée dans la résistance, sa vieille voisine Germaine, le jeune André, gitan, et vivant avec ses parents dans une caravane à l'orée du bois, et Frantz, un Allemand qui ne se froisse pas de la froideur qu'elle affiche à son endroit, voyant en lui un ennemi de plus.

L'intrigue en elle-même est assez attendue, et vous devinerez sans mal ses développements à partir du tableau que je viens de dresser. L'écriture est néanmoins agréable, et le personnage de Marguerite fonctionne, est crédible, et constitue une belle figure de femme dont les difficultés, les sentiments vifs et parfois contradictoires, ne sont pas passés sous silence.

Marguerite est un honnête roman, touchant, qui se propose d'aller par-delà l'image que la mémoire collective véhicule des femmes qui ont "pactisé" avec l'ennemi, pour donner à voir une trajectoire individuelle que le lecteur ne se permettrait pas de juger.


Pour vous si...
  • Vous aimez voir les visages derrière certaines tragédies inscrites dans l'Histoire
  • L'idée d'un personnage de postière bad-ass vous paraît excellente

Note finale
2/5
(pas mal)

lundi 3 avril 2017

Styles, Côme Martin-Karl

Je vous parle aujourd'hui d'un roman paru très récemment, doté d'un bandeau pour le moins accrocheur : "J'aimerais bien être amoureux d'une vraie personne".
A ce stade, libre au lecteur de s'imaginer qu'il est question de Pygmalion ou de zoophilie, mais en tout cas, une chose est sûre, on veut en savoir plus. 


Libres pensées...

Le narrateur, étudiant en sociologie, est amoureux de Harry Styles, ancien membre du groupe One Direction, auquel il décide de consacrer son mémoire, prétextant une analyse en sociologie des représentations fondée sur la circulation iconographique autour de Styles.

Dans le cadre de son travail, il réalise des entretiens auprès de jeunes filles revendiquant leur passion pour Harry Styles, puis fait la rencontre de Julien, étudiant en droit et avec lequel il partage son objet de recherche. Peu à peu, il noue une relation particulière avec lui, qui va lui permettre de rencontrer Harry Styles, tandis que son mémoire prend une nouvelle direction sous l’impulsion de Jean-Philippe Costat, son nouveau directeur, qui le bouscule et lui suggère d’envisager Harry Styles comme sujet et non comme objet.

Si l'on m'avait dit un jour que je lirais un roman sur un fan de One Direction, j'en serais restée bouche bée. Ou plutôt, non, je me serais perdue en dénégations et accusations de calomnie.

Et pourtant, force est de reconnaître que le roman de Côme Martin-Karl m'a complètement absorbée.
La preuve : il m'a même conduit à taper dans Google "Harry Styles", histoire de voir si le jeune homme existait vraiment (oui, mon niveau de culture musicale actuelle en est là...), et pour les curieux, la réponse est oui. Il a même daté Taylor Swift, Kendall Jenner, Ellie Goulding, Selena Gomez... Messieurs Dames, la jeunesse est prolifique, réjouissons-nous.

Bref, Harry Styles.
A l'image de Podium, Styles n'est pas tant un roman sur Styles lui-même que sur un étudiant amoureux de Styles, qui ne le connaît pas et l'a donc appréhendé uniquement au travers de l'image médiatique à laquelle il a accès.

Le récit relate les tribulations du narrateur, occupé à son mémoire de sociologie consacré à Styles, et incertain des sentiments qui sont les siens. Il se dit amoureux de Styles, est pourtant attiré par Julien, cultive l'intérêt que lui porte un autre larron, bref, on s'aperçoit rapidement qu'il ne sait pas forcément où il en est, dans sa vie sentimentale comme sociale, et qu'il en est de même dans ses études.

Styles a le goût des romans très actuels, ancrés dans une temporalité et des mœurs connues du lecteur. Le narrateur exprime son mal-être et les paradoxes qui l’habitent, ses désirs divergents, une certaine solitude en dépit des interactions relatées.

Finalement, bien que l'intrigue soit légère, l’écriture transporte le lecteur, et les préoccupations du narrateur autour de l’amour et de la réussite intéressent, rendant la lecture prenante. Le récit n’est par ailleurs pas dépourvu d’une touche d’humour et d’autodérision qui le rend pétillant.  


Pour vous si...
  • Vous êtes curieux, et avez un petit côté branché
  • Vous êtes vous aussi amoureux de Harry Styles. Il faut exorciser tout ça, mon vieux. 

Morceaux choisis

"Je n'ai pas eu de grandes difficultés à trouver un directeur de mémoire prêt à accepter que je travaille sur Harry Styles. La sociologie a ceci d'excitant que tous les objets du monde social sont susceptibles d'être décortiqués. C'est ce qui fait son attrait, et probablement aussi ce qui cause son manque de prestige face aux sciences dures qui ont un champ de recherche fini. On peut imaginer une sociologie de la bactérie, mais aucun biologiste ne s'intéressera jamais au chômage. La sociologie prétend à une telle universalité qu'elle en devient une discipline floue se diluant dans le monde qu'elle est censée expliquer."

"Je comprends très bien les préadolescentes qui se laissent aller à la volupté de l'amour pour une star. C'est d'abord un sentiment sécurisant que celui de l'érotisme impossible : on peut éprouver les choses les plus violentes sans jamais être confronté au réel. Cela a été décrit en long, en large et en travers par des bataillons de pédopsychologues.
Mais surtout, il me semble que ce sentiment est identique à l'émotion religieuse en ce qu'il est fondé sur la combinaison de l'inaccessible et du toujours-là. Comme Dieu, Harry Styles est inaccessible et pourtant il est toujours là. En fait, comme beaucoup de stars contemporaines, il n'existe pas, et pourtant il sature l'espace public de sa présence."

"Je n'ai pas du tout envie de baiser. Je le lui dis. Je suis désolé. Il fait comme s'il ne comprenait pas et comme s'il n'avait jamais été question de ça. Il prend l'air outré d'un président de conseil d'administration à qui l'on affirme que son entreprise a comme seul et unique but de générer de l'argent." (AH AH AH!)

"Je me mets souvent en situation d'attendre des réponses. Pour moi, la vie est une entité à laquelle j'adresse un vaste questionnaire qu'elle ne me rend jamais, ou alors jamais à l'heure."


Note finale
3/5
(cool)

samedi 1 avril 2017

Top de mars

Le temps file, mes chéris, j'en perds mon latin...
Mais je ne vous oublie pas, et n'oublie surtout jamais un rendez-vous de top du mois.
Quelles sont les pépites du mois de mars?
La réponse tout de suite.

5. Venise n'est pas en Italie, Ivan Calbérac


Dans un récit truculent, l'auteur nous emmène aux côtés d'Emile, un adolescent qui vit avec ses parents dans une caravane, et se consume d'amour pour Pauline, au point de traverser la France et l'Italie pour l'écouter jouer dans un concert. C'est jouissif et intelligent, ce serait bête de s'en priver. 

4. La téméraire, Marine Westphal


Le quartet de tête est réservé à des premiers romans ambitieux. Parmi eux, La téméraire, l'histoire d'un vieil homme, Lo Méo, frappé par un AVC et inconscient, et de sa compagne Sally, qui l'accompagne en espérant son retour, ainsi que de leurs deux enfants. Un récit à la fois tendre et brutal, impressionnant de maturité.  

3. Article 353 du code pénal, Tanguy Viel


Enfin, l'un des romans dont on a tant parlé lors de la rentrée littéraire d'hiver, et qui le méritait! Article 353 nous raconte la descente aux enfers d'un homme qui se laisse enjôler par un promoteur immobilier et lui confie ses économies, pour comprendre peu à peu comme ce dernier s'est joué de lui. La langue, très orale, véhicule avec brio ce récit où la plus grande violence côtoie la pudeur et l'indulgence. 

2. Marx et la poupée, Maryam Madjidi


Un roman qui crée la surprise, dans lequel l'auteur raconte l'Iran de son enfance, et le pays qu'elle a retrouvé des années plus tard, lors d'un voyage à l'âge adulte. L'écriture est éminemment poétique, envoûtante, et ne nous lâche, bien après avoir refermé le livre. 

1. La nuit pour adresse, Maud Simonnot


La première place revient en mars à un premier roman au format inédit (en tout cas pour moi), celui d'une biographie romancée, qui retrace la vie de Robert McAlmon, écrivain et éditeur oublié des années folles, dont il a contribué à faire connaître les figures légendaires. Immersion garantie dans un récit passionnant et incroyable, ne ratez pas la chance de faire connaissance avec McAlmon. 

Flop :
Premières neiges sur Pondichéry, Hubert Haddad


C'est avec tristesse que je réitère ma non-compréhension face au dernier roman de Haddad, qui m'a semblé indûment précieux et totalement hermétique. Mais je ne lui en tiens pas rigueur, et ne manquerai pas de lire ses autres oeuvres, pour ne pas prendre le risque de rester sur un malentendu. 

vendredi 31 mars 2017

L'hibiscus pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie

Vous étiez prévenus, Americanah n'était qu'une entrée en matière dans l'oeuvre de Chimanounette, dont je poursuis l'exploration avec la lecture de L'hibiscus pourpre, son premier roman.



Libres pensées...

Kambili vit au Nigéria avec ses parents et son frère, Jaja. A quinze ans, son quotidien est régi par les règles strictes imposées par son père, Eugène, extrêmement catholique et soucieux que ses enfants respectent la religion et l'observent dans leurs moindres actes.
Ainsi, chaque écart est sévèrement puni.
Tandis qu'une crise politique agite le pays, Eugène accepte que ses enfants passent quelques jours chez sa sœur, Ifeoma, auprès de leurs cousins, qui connaissent une existence plus précaire mais également des règles de vie plus souples.

Ce premier roman annonce déjà, à mon sens, l'immense talent de l'auteur. Le contexte social et politique constitue un cadre, mais le lecteur comprend très vite que ce n'est pas là que réside principalement l'intérêt du récit, centré sur la figure de Kambili, et explorant la relation qu'elle entretient avec son père, son frère, sa mère également, et bientôt, sa tante et ses cousins, ainsi que le prêtre qui suscite chez elle une certaine émotion.

L'hibiscus pourpre voit peu à peu éclore Kambili, qui, d'adolescente timide et prostrée, affirme sa personnalité au fil des pages, et noue de ce fait des liens nouveaux, la conduisant à sortir du cocon à la fois douillet et strict dans lequel elle a grandi, auprès de son frère et de ses parents.

L'histoire est celle de sa confrontation au monde, à l'altérité, elle qui n'avait d'yeux que pour son père, tant il était respecté, découvre que ses propres proches ne le considèrent pas comme un saint, et que les violences qu'il lui inflige, ainsi qu'à son frère et à leur mère, au nom de la foi, n'ont rien d'ordinaire, et l'isolent encore des autres. J
aja, plus âgé, suit le même cheminement, de manière sans doute plus marquée encore, car il apparaît que son immersion dans le quotidien de ses cousins achève de le convaincre qu'il doit se dresser contre l'autorité paternelle, et prendre son autonomie : face au confort et au luxe dans lequel il vit grâce aux ressources de son père, l'indigence relative que rencontrent ses cousins est néanmoins plus attirante, du fait de la peur dans laquelle il vit de son père, tout comme sa sœur d'ailleurs.
Leur mère, enfin, fait figure de femme obéissante, consciente que son mari aurait pu choisir une seconde femme lorsqu'elle a cessé de lui donner des enfants, et qu'elle doit y voir un sacrifice de sa part dont elle est redevable. Son abnégation est présente dans chaque scène, dans chaque altercation, elle est une ombre qui passe après lui pour réparer ce qui peut l'être, et traîne avec elle un apparent sentiment de résignation.

En dépit de l'atmosphère étrange et parfois pesante qui règne dans la famille, le récit engage le lecteur qui nourrit l'espoir le plus vif de voir l'existence de Kambili prendre un autre tournant : on se prend à souhaiter que l'amour aveugle qu'elle voue à son père fasse place à une lucidité nouvelle, où elle prendrait la mesure de ce que le fondamentalisme religieux, ici catholique, présente de déviances.

Pour finir, le récit converge vers une issue que l'on n'attendait pas, malgré les signaux qui pouvaient en laisser augurer, ménageant un effet de surprise réussi.

L'hibiscus pourpre conduit à interroger les relations entre les membres d'une même famille, lorsque la figure tutélaire du père impose la foi et les règles de vie rigoureuses qui en découlent, sans laisser de place à une interprétation autre que la sienne, et partant, à la liberté individuelle de sa femme et de ses enfants. Le fondamentalisme prend ici le visage d'Eugène, ce qui nous fait réfléchir aux implications concrètes de cet engagement, et aux conséquences sur l'entourage de celui qui s'y adonne.


Pour vous si...
  • Vous trouvez que l'on parle beaucoup du fondamentalisme islamique, et peu de ses homologues dans d'autres religions
  • Vous êtes un amoureux de la littérature africaine

Morceaux choisis

"_Oh, toutes les filles à l'église ont le béguin pour lui. Et même certaines des femmes mariées. Les gens ont tout le temps le béguin pour des prêtres, tu sais. C'est excitant d'avoir affaire à Dieu comme rival."

"_S'ils sont de bonne humeur, ils te donnent le visa, sinon, ils te le refusent. C'est ce qui se passe quand tu n'as aucune valeur aux yeux des gens. Nous sommes comme des ballons de football qu'ils peuvent envoyer dans la direction qui leur plaît."

Note finale
3/5
(cool)

jeudi 30 mars 2017

Une petite robe de fête, Christian Bobin

Comme vous le savez sans doute, je voue un culte à Christian Bobin, que j'aime et que j'adore. Et comme je suis un être doué de raison, je rationalise, et ne m'autorise que de temps en temps une "dose", à savoir, la lecture d'un de ses merveilleux ouvrages.
Le hasard a fait que l'heure d'Une petite robe de fête était venue. 


Libres pensées...

><
Je ne sais pas trop comment verbaliser autrement ce qui ressemblerait presque à une déception (qui l'eut cru?).
Il faut dire que j'avais des attentes, et pas n'importe lesquelles.
Sur la blogosphère, il suffit de se baisser virtuellement pour ramasser virtuellement une chronique élogieuse, voire dithyrambique, au sujet de ce livre.
Etant donné mon amour passionnel et flamboyant pour l'oeuvre de Christian, autant vous dire que j'avais des étoiles dans les yeux, et qu'en ouvrant le-dit livre, j'avais l'impression qu'il pleuvait des paillettes et que le prosecco coulait à flot, dans un monde où Excel ne serait pas une source de revenu et où il ne serait pas socialement mal accepté de passer ses journées en pyjama dans son salon.

Et soudain, l'impensable, l'improbable, l'invraisemblable s'est produit.
Les mots se sont succédés. Puis les pages. J'ai bientôt fini par passer de l'une à l'autre dans un état proche de l'hystérie, que dis-je, de l'hystérie, du désespoir.
Et puis, naturellement, je me suis pincée le bras (comme dans les livres ou dans les films, ce truc que l'on ne fait jamais en fait dans la vraie vie), je me suis infligée une baffe, j'ai déversé de l'eau bouillante sur mes pieds, j'ai écouté Maître Gims à fond, rien n'y a fait : je n'étais plus sensible à la poésie de Christian.

Ce n'est pas facile, vous le devinez, de vous parler de ça aujourd'hui. Le choc est encore récent, la plaie est à vif, je ne sais pas du tout si je pourrais m'en remettre un jour, ou si ma vie désormais sera condamnée à n'être qu'un morne enchaînement de jours sans saveur.
Quand je pense à Noireclaire...
Quand je pense à La folle allure...
Je m'égare, c'est trop dur.

C'est un peu comme ce moment, dans une parfumerie, où l'on se rend compte qu'on ne sent plus vraiment parce qu'on a trop senti.
Et que la seule solution pour retrouver la sensibilité, c'est de sortir faire un tour dans la rue, de s'imprégner d'odeurs nauséabondes et agressives.

Une conclusion s'impose.
C'est terrible, mais il n'y a pas d'autre solution.
Il va donc falloir que je lise quelques bouses, histoire de me remettre en condition d'apprécier l'infinie beauté et l'extrême mélodie de Bobin.
Club des Agnès, me voilà.


Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas encore complètement désabusé, comme votre serviteuse qui est fort à plaindre. 

Morceaux choisis

"L'état de crise est l'état naturel du monde : une guerre après l'autre, une invention après l'autre, un chiffre d'affaires sur un taux de suicides, une famine sur des parfums de luxe. Dans le monde tout se mélange. Dans le monde tout va ensemble, sauf l'amour. Il ne va avec rien. Il n'est nulle part. Il manque. Il manque comme le pain dans les périodes de guerre, comme le souffle dans la gorge des mourants. Il manque comme le temps dans les jeux de l'enfance. C'est qu'il faut du temps pour aimer, tellement de temps que le temps ne suffit pas à répondre aux besoins de l'amour en nous, aux demandes en nous de la voix, du sang, du sang lacté dans la voix firmament."

"La fatigue est une des choses au monde les plus intéressantes à penser. Elle est comme la jalousie, comme le mensonge ou comme la peur. Elle est comme ces choses impures que l'on tient loin de ses yeux. Comme ces choses elle nous fait toucher terre. Le premier visage de la fatigue, dans la vie, c'est celui de la mère, c'est son visage épuisé de solitude."


Note finale
2/5
(pitite déception quand même)

mercredi 29 mars 2017

Ecoute le chant du vent / Flipper, 1973, Haruki Murakami

La publication en français, l'an dernier, de deux des premiers récits écrits par Murakami, a fait grand bruit. Après le succès extrêmement mitigé de Va et poste une sentinelle, premier roman d'une autre figure de la littérature qui m'est chère (Et dire qu'elle est morte! Hélas! Que le Dieu des livres m'assiste!...), j'affichais une certaine réserve à l'égard des premiers nés du maître japonais. 


Libres pensées...

Pour être précise, il va me falloir distinguer entre les deux récits qui composent ce livre, tout simplement parce que j'en ai fait une lecture différente, et qu'ils m'ont paru inégaux.

Le premier d'entre eux, Ecoute le chant du vent, est, de ce que j'ai compris, le premier véritable roman écrit par Murakami.
Flipper 1973 a suivi, et s'inscrit dans une même direction, puisqu'il reprend certains personnages du premier volet.

Néanmoins, j'ai éprouvé de la difficulté à lire et comprendre Flipper 1973. La construction diffère, les paragraphes n'affichent pas toujours de lien entre eux, l'ensemble donne l'impression d'être décousu, on navigue sans trop savoir où, et le lien qui avait été établi dans Ecoute le chant du vent est rompu. J'ai terminé ce récit-là perplexe, ne sachant pas quoi en retirer, si ce n'est une sorte de consternation.

Il en a été tout autrement d'Ecoute le chant du vent.
Pourtant, le livre s'ouvre sur une introduction faite par Murakami, dans laquelle il détaille le contexte dans lequel les deux romans ont été écrits, quel état d'esprit les sous-tend, et l'évolution de son approche littéraire et de sa technique. Il juge assez durement son premier écrit, et, ce qui est très intéressant, raconte comment il a tâché de se débarrasser des "fioritures", de la surcharge inutile qu'il trouvait à son écriture, en écrivant en anglais, puis en traduisant ensuite en japonais : par ce procédé, la langue se trouvait simplifiée, épurée, et Flipper 1973 aurait selon ses dires était écrit consécutivement à cette expérience.
Au contraire, j'ai trouvé que Ecoute le chant du vent présentait déjà, d'une certaine façon, la "pâte Murakami" : un style très direct, dépouillé de toute emphase, où une proximité se crée immédiatement avec le protagoniste, qui a évoqué pour moi celui des Chroniques de l'oiseau à ressort, un peu égaré dans la vie, soumis à des événements et à des rencontres qui le désarçonnent, et auxquels il ne peut rien. Les figures féminines y sont souvent presque évanescentes, et pourtant très franches, on douterait de la réalité, mais elles parviennent à nouer un lien instantanément intime avec le protagoniste. Et, bien entendu, le processus d'introspection est déjà très présent, le lecteur partage les pensées du protagoniste et ses émotions (ou absences d'émotions) presque comme s'il s'agissait des siennes propres.

Murakami parle de la tendresse avec laquelle il considère ces deux écrits à ses yeux très imparfaits. Certainement, ils sont moins aboutis que son oeuvre plus tardive, mais il reste qu'il est touchant de voir les essais balbutiants d'un grand écrivain actuel, et que le livre demeure une belle introduction. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un fan avoué ou non de Murakami
  • Vous vous intéressez aux débuts des auteurs

Morceaux choisis

"Après avoir "découvert" que j'aboutissais à des résultats intéressants en écrivant dans une langue étrangère, et que j'avais ainsi acquis mon propre rythme d'écriture, j'ai de nouveau rangé la machine à écrire et son clavier anglais dans mon armoire. Je me suis assis à ma table avec des feuilles de papier et un stylo et j'ai "traduit" en japonais ce que j'avais écrit en anglais. [...] De là s'est ensuivi nécessairement un nouveau style japonais. Un style qui, en même temps, m'était personnel. Un style que j'avais moi-même trouvé. Et je me suis dit alors : c'est bon, à présent, tu peux écrire en japonais. C'était comme si mes yeux s'étaient dessillés."

"_Pourquoi est-ce que tu lis des livres?
_Pourquoi est-ce que tu bois des bières?"

"En rentrant chez moi me revint brusquement en mémoire le souvenir de mon premier rendez-vous avec une fille. C'était sept ans plus tôt.
Pendant tout le temps où nous avons été ensemble, je crois bien que je n'ai cessé de lui demander : "Dis, tu t'ennuies pas?"
Nous étions allés voir un film avec Elvis Presley. La chanson disait à peu près :

Je me suis disputé avec une fille.
Et je lui ai écrit une lettre.
Pardon, j'ai pas été sympa.
Mais la lettre m'est revenue.
Retour à l'envoyeur, adresse inconnue.

Le temps passe vraiment trop vite."

"J'aime les puits. Chaque fois que j'en vois un, je ne peux m'empêcher d'y jeter une pierre. Il n'y a rien qui apaise davantage le cœur que le bruit d'un caillou frappant l'eau d'un puits profond."

"Quand vous aviez vingt ans, qu'est-ce que vous faisiez?
_J'étais amoureux fou d'une fille.
1969. Notre année.
_Et qu'est-elle devenue?
_Nous avons rompu.
_Vous avez été heureux?
_Rétrospectivement, commençai-je en avalant une bouchée de homard, la plupart des choses semblent belles."


Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 28 mars 2017

Phalène fantôme, Michèle Forbes

Le dernier roman de la sélection du Grand Prix des Lectrices est un premier roman, au titre délicatement énigmatique.
Cette chronique sera au moins l'occasion d'apprendre ce que c'est qu'une phalène (et que c'est un nom féminin). 


Libres pensées...

Une phalène, mes bons amis, est un papillon de nuit.

Et le roman de Michèle Forbes en est parsemé.
A Belfast, nous faisons la connaissance de Katherine, qui est en 1949 une jeune femme passionnée sur le point d'interpréter Carmen, et, en 1969, une mère de famille à première vue proche d'une image d'Epinal.
Le récit se construit en deux temps, se déroulant en parallèle à ces deux moments de la vie de Katherine, soulignant l'écho que l'on peut trouver dans le passé de Katherine pour comprendre la femme qu'elle est devenue.
Car si elle a épousé George, dont elle a eu trois filles, et qui l'aime tendrement, le fantôme de Tom n'est jamais loin, ce tailleur dont elle était follement éprise, qui a confectionné la tenue de lumière dans laquelle elle a fait honneur au rôle de Carmen.

Il m'a fallu quelque temps, pour m'imprégner de l'ambiance particulière qui règne dans Phalène fantôme, et pour me laisser aller à sa poésie.
Le ton qui domine le récit est empreint d'une certaine nostalgie, celle qui envahit Katherine et la déborde (lol, croyez-moi si vous voulez, le jeu de mot n'était pas volontaire...), alors que les souvenirs liés à son histoire d'amour avec Tom refont surface.

Les sens sont mis à contribution et se déclinent au fil des pages, doublés d'une dimension presque onirique, présente dans les images convoquées (celles des phalènes recouvrant Katherine par exemple) et renforcée par l'état de trouble dans lequel Katherine est plongée, ainsi que par l'évocation du passé qui la hante. Autour de son personnage flotte comme un halo étrange. 
Les figures de ses filles lui ancrent les pieds sur terre, creusent le fossé qui s'est creusé entre celle qu'elle était jadis et celle qu'elle est devenue, une mère de famille aux secrets enfouis.

J'ai par ailleurs été sensible à l'évolution du regard porté sur George par Katherine, et, partant, par le lecteur. Il apparaît d'abord comme un être dont on se demande s'il faut se défier de lui (il dit n'avoir pas vu le phoque qui a apeuré Katherine), s'il nous inspire de l'indifférence ou même de la distance (il fait un courtisan moins sulfureux que Tom), du dégoût, ou, pour finir, de la tendresse. En dépit de l'histoire de Katherine, qui sort de l'ordinaire, on peut voir dans ces nuances une palette de sentiments réaliste.

Phalène fantôme est un récit éminemment romantique, qui pourrait nous venir d'un autre siècle, et se distingue par le tragique mêlé de poésie qui s'en dégage, comme s'il allait verser à tout moment dans le fantastique, à la manière de certains romans du XIXe siècle.


Pour vous si...
  • Vous savez qu'une porte peut n'être ni ouverte, ni fermée (et sur ce, je vous laisse méditer, mes chers)

Morceaux choisis

"Ma mère m'avait grondée de m'être couchée dans l'herbe humide en chemise de nuit... Mais mon père avait dit que je devais être quelqu'un de très spécial pour qu'il soit arrivé une chose comme ça, que j'aie pu voir tant de papillons, qu'ils m'aient recouvert le corps de cette façon-là. Il les avait appelés des "phalènes fantômes". Il m'avait expliqué que, pour certains, les phalènes fantômes étaient les âmes des morts qui attendaient d'être capturées, mais que, pour d'autres, c'était simplement des papillons de nuit."

"C'était la désinvolture avec laquelle elle était passée aux aveux qui l'avait le plus blessé. Elle le savait. Le ton horriblement ordinaire qu'elle avait employé, elle le savait, l'avait complètement terrassé. Elle avait parlé comme si elle se bornait à évoquer quelque chose qu'elle venait de voir... un lézard dans la cour en contrebas, au milieu des bougainvilliers, sous la lune joufflue."

"Elle comprend que c'est l'amour qu'elle voue à George et l'amour que George lui voue qui a su maintenir cette cohérence dans leur vie. Que les fils de leur amour réciproque sont plus solides et plus entrelacés que n'importe quel rêve ou n'importe quel cauchemar. Un amour vécu, et non pas fantasmé."

"Sa longue chemise de nuit de coton blanc est déployée aussi largement qu'une tente. Une immense peau blanche. Elles vont me trouver irrésistible, se dit-elle. [...] C'est sûr, se dit-elle, les phalènes fantômes vont me trouver irrésistible dans ma chemise de nuit blanche au milieu des giroflées odorantes, du chèvrefeuille et des fleurs de tabac, blottie dans ce petit creux.
[...] Nichée dans cette petite cavité du monde, elle est un piège-enfant pour la maman fantôme. Elle va l'attirer, la capturer et la ramener à la maison."


Note finale
4/5
(très beau)