vendredi 30 juin 2017

La plume, Virginie Roels

Premier roman au bandeau aguicheur (rien moins que : "Le secret du prochain président de la République"!), La plume me faisait de l’œil depuis un moment. Les 68 me donnent l'occasion de m'y plonger, ô joie!


Libres pensées...

Une journaliste qui vient de perdre son emploi décide de trouver un scoop qui lui permettra de se remettre en selle. Interpellée par la vidéo de l'émission télévisée au cours de laquelle le précédent président a "perdu les pédales" et a perdu la course à la présidentielle, elle note un détail qui n'a jamais été mentionné, la présence au premier rang d'un jeune homme au sourire de Joconde, à la vue duquel le président perd ses moyens.
Forte de son intuition, elle décide de creuser la piste, et de comprendre quels mécanismes ont conduit à la déchéance d'un homme qui était en posture confortable pour remporter un deuxième mandat, avant cette soirée fatidique.

Depuis L'insouciance, je n'avais plus eu l'occasion de me frotter à un roman abordant le milieu de la politique. Un peu comme les romans d'entreprise, le parti pris est épineux et peut rebuter certains lecteurs. Ce serait bien dommage, car ce premier roman est époustouflant.

Et pour cause : la trame est savamment maîtrisée, elle progresse à bon rythme sans pour autant perdre le lecteur, elle est crédible, et évoque un thème tout à fait actuel à travers le scandale politique détricoté par la protagoniste, bien que la nature du scandale soit distincte de ce que l'on peut trouver ces derniers temps dans l'actualité.

Les personnages sont, quant à eux, ambigus à souhait, depuis le président lui-même - mais c'est attendu -, à la protagoniste en personne, en passant par le flot des ministres et sous-fifres, jusqu'à l'étudiant au sourire de Joconde, Julien Le Dantec, qui est sans doute celui dont on jurerait le plus de la probité, et se révèle à son tour équivoque dans ses intérêts et comportements.

De bout en bout, le suspense maintient le lecteur en haleine, alors même que l'issue est dévoilée dès les premières pages : la fameuse scène de l'émission télé, au cours de laquelle le président se compromet. A mesure que la protagoniste rencontre les acteurs de cet épisode, les pièces du puzzle s'assemblent, et l'on prend la mesure des conséquences de chaque acte de ces personnages. Le monde de la politique apparaît comme une toile d'araignée, ou une rangée de dominos, la chute d'une seule pièce pouvant entraîner celle de nombreuses autres que l'on ne soupçonnait pas.

Virginie Roels livre un premier roman intelligent et prenant, qui ne conforte pas notre foi en la politique, mais au contraire s'emploie à la démystifier, rappelant combien les hommes de pouvoir sont avant tout guidés par une ambition dévorante, qui peut à tout instant prendre le pas sur les convictions qu'ils défendent.  

Pour vous si...
  • Vous vous laisseriez bien tenter par un roman politique, dévoilant les rouages et les compromissions des hommes et des femmes intervenant dans un domaine où l'amoralité semble de mise.

Morceaux choisis

"En tirant la chasse, il se rend compte qu'il a très souvent pris de bonnes résolutions en pissant, parfois aussi en se brossant les dents, également sous la douche, à bien y réfléchir. C'est à se demander si la mécanique sanitaire n'a pas un effet salvateur sur son cortex pré-frontal ou quelque chose dans le genre."

"Je trouvai la solution un matin, après avoir checké ma boîte mails, toujours, désespérément, vide. Alors que j'analysais l'impact de cette vexation quotidienne sur mes comportements futurs envers autrui - l'humiliation ne fait jamais rire, on en garde quelque chose d'un peu brun, qui vient encrasser la mémoire, se métastase en mépris -, je songeai au calvaire de Phèdre sous la plume de Racine."

"Les étudiants que je croise à la fac croient en la politique, mais exècrent ceux qui la représentent, un bouillon de haine qui ne demande qu'à se déchaîner, explique-t-il, exposant son âme, avouant son imposture, sans qu'ils n'en devinent rien. Invitez-les aux meetings, aux débats, créez des états généraux de la jeunesse, laissez-les penser que ce pouvoir leur revient de droit. Que leur tour est venu de l'exercer. Désignez vos adversaires comme l'unique obstacle entre eux et l'accomplissement de leurs ambitions. Sur les réseaux, ils n'en feront  qu'une bouchée. Maintenez-les dans cet état de croyance et de dépendance. Ce n'est plus vous qui avez besoin d'eux, mais eux qui, sans vous, ne pourront plus rêver. Bien sûr, si vous les trahissez, il faudra les convaincre que vous avez cru à vos propres mensonges."

Note finale
4/5
(excellent)

jeudi 29 juin 2017

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, Salman Rushdie

Voilà longtemps que je m'étais promis de lire Salman Rushdie, dont je n'ai pas encore touché aux Versets sataniques qui attendent sagement dans ma bibliothèque. L'attrait de la nouveauté est tel que je me suis pourtant trouvé le temps de découvrir son dernier roman, au titre évocateur, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, ce qui, nous pourrons en convenir, représente pas moins de mille et une nuits. Ah ah, quel petit facétieux, ce Salman!


Libres pensées...

L'auteur entreprend de raconter l'histoire des jinns dans le monde des hommes, à travers la vie de Dunia, jennia qui s'éprit d'un homme, Ibn Rushd, auquel elle donna une pléthore de descendants, tous porteurs de l'ADN des jinns.

Le récit se déroule comme une fresque mythologique, où interviennent des personnages majestueux et aux intentions pas toujours louables (les jinns étant loin d'être bienveillants).

Salman Rushdie pare son récit d'atours somptueux, en particulier grâce à un style varié, pouvant se faire tantôt très littéraire, tantôt presque oral, mêlant des références ancestrales et des références très actuelles, à l'instar de Ghostbuster ou de Sigourney Weaver. On y trouve des thèmes graves, de l'humour, de la poésie. Sous les yeux de son lecteur, l'auteur enchante le monde grâce à la figure des jinns, à leurs pouvoirs destructeurs, à leur malice.

Pour ma part, en dépit de ce tableau engageant, je n'ai pas été très sensible à ce déploiement de magie, mais salue l'originalité et l'audace dans le mélange des genres, qui dépoussière les récits habituellement dédiés aux mythes.

Et, surtout, je me promets de lire très vite les versets sataniques, qui ont je crois une envergure différente et une audace toute différente...


Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas contre un peu de magie en littérature (des idées qui ont du génie, assurément)
  • Vous en avez marre de l'autofiction, et vous tourneriez bien vers un authentique récit d'imagination.

Morceaux choisis

"Ce que l'on peut dire c'est que les jinns, lorsqu'ils interviennent dans les affaires humaines, sont joyeusement partisans, qu'ils dressent les hommes les uns contre les autres, font la fortune d'untel, transforment tel autre en âne, prennent possession des gens et les rendent fous de l'intérieur de leur esprit, facilitant ou entravant les voies du véritable amour mais se tenant toujours à l'écart de toute véritable camaraderie avec les hommes, sauf quand ils se retrouvent piégés dans une lampe magique, dans ce cas, c'est manifestement contre leur gré."

"Fichez le camp, dit-il. Je suis ici chez moi. C'est mon château et je le défendrai avec des canons et de l'huile bouillante.
_Est-ce là une menace de violences, monsieur?
_C'est une putain de figure de style." (*_* claaaaaaasse!!!)


Note finale
2/5
(pas mal)

mercredi 28 juin 2017

Sous la vague, Anne Percin

J'ai découvert l'existence d'Anne Percin par hasard, s'il m'en souvient bien, et ses précédents romans, destinés à des publics tantôt adulte, tantôt adolescent, m'ont souvent beaucoup enthousiasmée (mention spéciale au Premier été qui m'avait éblouie). Elle revient avec Sous la vague, un titre aussi énigmatique que la couverture, qui titille la curiosité...


Libres pensées...

En 2011, Bertrand Berger-Lafitte possède une propriété dans le cognac qui est sur le point de lui échapper, la faute à de piètres résultats, à l'acharnement du conseil d'administration à vouloir délocaliser, avec en première ligne, son ex-femme Marjorie, et à son actionnaire majoritaire, Bernard, qui menace de vendre ses parts à un acquéreur étranger.
Alors que le monde est secoué par la catastrophe nucléaire qui frappe le Japon, Bertrand perd peu à peu le contrôle de sa vie, perturbé par des rêves qui l'assaillent depuis qu'il a renversé une biche sur la route, et par les événements qui le touchent personnellement, notamment l'annonce de la grossesse d'Olivia, sa fille de 16 ans. Auprès de lui, Eddy, son chauffeur et homme de main, agit mystérieusement, et est bientôt le seul auquel Bertrand se fie.

Sous la vague est une sorte de chronique sociale dans les lignes de laquelle on se laisse emporter très rapidement. Au coeur du récit, les rêves et hallucinations de Bertrand, ses relations parfois tumultueuses avec son entourage, et la figure énigmatique de Eddy, qui est insaisissable.
En toile de fond, l'agitation sociale et les craintes des ouvriers travaillant à l'usine dont Bertrand est à la tête, qui craignent de voir leurs emplois transférés à l'étranger, et le choc de Fukushima. La période est suffisamment récente pour que le récit semble au lecteur très actuel, tout comme les problématique qu'il aborde au travers de la famille Berger-Lafitte, qui porte dessus un point de vue particulier, puisqu'ils ont beaucoup à perdre, mais sont toutefois à l'abri du besoin.

L'auteur entretient habilement le flou entre les rêveries de Bertrand et les scènes réellement vécues, celles de la biche, de la corneille, et les échos qu'elles trouvent dans le quotidien de Bertrand. Bien que l'intrigue soit centrée sur le personnage de Bertrand, les personnages qui l'entourent sont nuancés, y compris ceux avec lesquels il est parfois en franche opposition, comme Marjorie, d'abord présentée par une opportuniste manipulatrice, et qui peu à peu laisse entrevoir son attachement à Bertrand.
Par ailleurs, à mesure que l'intrigue avance, on comprend l'importance du personnage d'Eddy, d'apparence flegmatique et dont on sait peu de choses, mais dont on devine des agissements en secret.
Parvenue à la fin du roman, je suis toutefois restée sur ma faim, sans sentiment d'achèvement ou de satiété, et c'est là un bémol que j'apporte à mon appréciation de l'oeuvre.

Anne Percin prouve cependant une fois de plus sa maîtrise du récit et sa compréhension des états d'âme humains, dans un récit somme toute assez prenant. 

Pour vous si...
  • Vous êtes un grand amateur de la rubrique des chiens écrasés.
  • Vous pensez d'ailleurs qu'il faut sauver Bambi.

Morceaux choisis

"C'était curieux, se dit-il, qu'on assimile le célibat à la liberté. Pour lui, il avait plus de ressemblance avec la prison."

"Il n'était pas encore prêt, ce n'était pas la bonne personne. C'était probable... bien qu'à son sens, plus vrai encore était le fait qu'il n'existât probablement pas de bonne personne. Ni pour lui, ni pour quiconque. Il n'existait que de belles erreurs, qui parfois duraient des années. Des illusions, des rêves, des mensonges, des espoirs montés les uns sur les autres en piles hasardeuses, hautes comme des pièces montées, qui un beau jour s'écroulaient parce que le caramel avait fondu et qu'on avait cessé d'y croire."

Note finale
2/5
(pas mal)

mardi 27 juin 2017

Mon ciel et ma terre, Aure Atika

Je ne vous présente pas Aure Atika, ou alors très brièvement, puisque vous avez sans doute déjà croisé son regard de braise et son sourire communicatif dans un film, depuis La vérité si je mens! jusqu'à OSS 117, en passant par Comme t'y es belle ou De battre mon cœur s'est arrêté.
La belle Aure se lance en littérature, et nous raconte sa mère, une femme tout aussi passionnante. 


Libres pensées...

Dans ce roman, la narratrice tâche de saisir Ode, Odette, une femme multiple, vive et impulsive, aventureuse, indépendante, anti-conformiste. Une mère peu banale, qui lui a appris à regarder le monde autrement, en dépit des défauts qu'elle lui trouvait adolescente.

Un bon roman est un roman où l'on ne s'ennuie pas. On pourrait argumenter des heures sur tout un tas d'autres critères, mais je pense que nous pourrons néanmoins nous accorder sur celui-ci (quoique, il m'est arrivé de lire des livres où je m'ennuyais ferme, et de leur trouver après coup un charme fou. Coucou Frédéric Moreau et Marie Arnoux).
Et bien, je ne me suis pas ennuyée une seconde dans le roman d'Aure Atika.
Il s'agit pourtant d'un écrit intime, où l'on pourrait craindre de se sentir voyeur, de se sentir de trop, ou de ne voir aucun intérêt à une histoire avant tout familiale.
Ces pensées-là, qui sont souvent venues m'interrompre à la lecture de romans partageant la thématique de la biographie d'un proche, ne m'ont pas traversée une seule fois.

En cause? Le style, je pense, direct, mêlant l'anecdotique et l'introspection, et une franchise de la narratrice, qui se traduit par exemple dans son appréhension à l'égard de la réception qui sera faite au personnage de sa mère. Préoccupation largement partagée par les écrivains, mais qu'il est d'usage de ne jamais laisser transparaître ni d'évoquer. Ici, Aure Atika livre cela : elle redoute que le lecteur enferme sa mère dans une catégorie (celle de "junkie" en particulier), elle redoute de ne pas parvenir à lui rendre hommage comme elle voudrait le faire, elle redoute de n'être pas à la hauteur et de ne pas restituer la richesse de cette mère tant aimée. Et c'est cette inquiétude toute humaine qui se charge le mieux d'établir une connivence entre l'auteur et le lecteur, et garantit la bienveillance à l'égard de sa protagoniste.

Des pages de Mon ciel et ma terre se dégage un amour tendre et fou, une extrême douceur, une révolte aussi par moment, la volonté de réconcilier la femme rebelle qu'était sa mère et celle qu'elle est elle-même, à une autre époque, à travers des choix différents, mais si les chemins se sont éloignés, les voix se répondent.

Le récit d'Aure Atika nous oblige à nous défaire de ces préjugés hâtifs que l'on peut avoir à l'encontre des personnages de romans, lorsqu'en une phrase on se fait une idée de leurs rêves, de leur avenir, de leurs pensées et de leurs limites. Le lecteur est sommé de ne pas enfermer Ode dans la case à laquelle toute sa vie durant, elle a tâché d'échapper, demeurant insaisissable, plurielle, libre.

Ce premier roman m'a touchée, j'ai songé qu'il n'était sans doute pas une mère qui ne serait bouleversée de lire un tel témoignage d'amour adressé par sa fille. A découvrir!


Pour vous si...
  • Vous avez / êtes aussi une mère pas très conventionnelle (ou alors, vous en rêvez)
  • Vous vous demandez comment on pouvait ramener de l'opium d'Inde, dans le bon vieux temps.

Morceaux choisis

"Elle a tellement de poupées Barbie. Moi, j'en ai deux, deux Barbie et deux Playmobil. A l'une des Barbie, il manque une jambe, et à l'un des Playmobil, il manque son casque de cheveux. Je ne leur fais jamais sentir leur handicap. Ma poupée a exactement les mêmes activités que sa copine et même un amoureux, le valet de pique de mon jeu de cartes."

"J'aurais aimé comprendre pourquoi tant d'attachement à sa liberté sentimentale tout en cherchant un compagnon. Comprendre pourquoi elle n'avait jamais réussi à rester plus de quelques mois avec un homme."

"Le regard des gens m'avait imposé une place, j'accentue le trait pour leur imposer la mienne. Désormais, j'enfile un pantalon noir, des tee-shirts de couleur vive, moulants, et des bottes de moto. Les cheveux lâchés, un trait d'eye-liner, je fais avancer mes pieds et non le contraire.
[...] Oui, j'ai de gros seins, et des bottes de moto aussi. En cuir noir. Oui, j'ai une grosse bouche, mais qui ne sourit pas, et un regard noir aussi. Je suis cette adolescente qui t'en veut. A toi et au monde."

Note finale
3/5
(cool)

lundi 26 juin 2017

La jeune fille et la guerre, Sara Novic

Alors celui-là, je ne sais pas, mais alors pas du tout, comment il m'a atterri entre les mains. Sans doute la ressemblance avec le nom du quatuor à cordes de Schubert (la mort, la guerre, on est quand même dans le même thème). Merci Franzounet de m'avoir aléatoirement si bien orientée. 


Libres pensées...

Ana est une jeune femme d'apparence normale, vivant dans le New Jersey avec ses parents et sa sœur Rachel.
Mais en réalité, l'histoire d'Ana n'est pas celle de tout un chacun. Sa soeur Rachel et elle ont été adoptées, après avoir perdu leurs parents pendant la guerre de Yougoslavie, au début des années 1990. Devenue adulte, Ana décide de retourner en Croatie, à Zagreb, où elle a grandi jusqu'à cette période qui a marqué sa vie.

Visiblement, La jeune fille et la mort est un premier roman.
J'en suis sidérée, tant le style est affirmé, la trame maîtrisée, et le sujet grave.

En premier lieu, le roman a présenté pour moi un intérêt de "vulgarisation historique" : je n'avais pas en tête l'implication de la Croatie dans les guerres qui ont fait imploser la Yougoslavie, persuadée que seules étaient engagées la Serbie et la Bosnie Herzégovine. A cet égard, l'histoire d'Ana et de sa famille lève le voile sur cet angle moins connu de la guerre.

Par ailleurs, l'auteur touche le lecteur à travers le personnage d'Ana, qui voit ses parents tués sous ses yeux (scène racontée sans pathos dégoulinant, il ne s'agit pas de faire pleurer dans les chaumières, c'est sans doute pour cela que le récit est poignant), qui reste déchirée par des sentiments ambivalents, à l'égard de ses parents adoptifs, de sa sœur, de son ami Luka, de Petar et Marina, qui, après l'épisode où elle était enfant soldat, l'ont aidée à rejoindre les Etats-Unis. Tâchant elle-même d'analyser et de comprendre ses pensées et ses comportements, elle pointe ce qui est pour elle de l'égoïsme, les nombreux questionnements identitaires qui l'occupent, les questions restées sans réponse en Croatie, le jour où elle en est partie.

En outre, une grande partie du roman véhicule le regard porté par la petite fille sur les événements au milieu desquels elle se retrouve prise. Ce choix de l'auteur limite nécessairement la compréhension de ce qui se passe réellement, mais a pour intérêt de traduire sans filtre la réalité. Certaines considérations, comme la façon dont les adultes s'adresseront à elle par la suite, dont les journalistes se comportent au cœur de la guerre civile, dont les gens meurent ou survivent, glacent d'effroi. Pourtant, il n'y a là aucun sensationnalisme, on croit véritablement aux mots que l'auteur place dans la bouche d'Ana.

 J'ai donc pour ma part été impressionnée par ce premier roman sans concessions, et guetterai avidement l'actualité de son auteur...


Pour vous si...
  • Vous êtes aussi naze que moi en matière de guerres de Yougoslavie (si vous êtes un expert, en revanche, le récit vous laissera sans doute frustré, car il s'agit d'un récit rapporté tel que vécu par une fillette).

Morceaux choisis

"Au début, les adultes - partagés entre intérêt et voyeurisme - m'avaient interrogée sur la guerre, et j'avais raconté sans fard ce que j'avais vu. Cependant, mes récits étaient souvent accueillis par des regards fuyants, comme s'ils s'attendaient à ce que je remballe ma marchandise en affirmant qu'une guerre ou un génocide, après tout, ce n'était pas si grave. Ils me présentaient leurs condoléances, comme il convenait de le faire, avant de s'enliser poliment quelques instants pour enfin trouver une excuse mettant fin à la conversation."

"[...] un journaliste, une espère que je ne parvenais toujours pas à comprendre. Des étrangers, chantres de la morale, qui restaient toutefois en retrait et immortalisaient les gamins ensanglantés qu'ils croisaient sur leur chemin."

"_Certains affirment que les Balkans sont intrinsèquement violents. Que tous les cinquante ans, on se sent obligés de faire la guerre.
_J'espère que c'est faux."

Note finale
5/5
(coup de cœur)

vendredi 23 juin 2017

Continuer, Laurent Mauvignier

En 2014, Autour du monde m'avait fait la plus forte impression. J'ai un peu traîné la patte pour lire le dernier roman de Laurent Mauvignier, mais son heure a fini par venir. 


Libres pensées...

Sibylle vit avec son fils Samuel, et est séparée du père de ce dernier.
Lorsque son fils se retrouve impliqué dans une agression sexuelle, Sibylle décide de partir plusieurs mois avec lui au Kirghizistan, traverser le pays à cheval, l'aider à renouer avec une passion qu'il avait enfant, et ainsi, espère-t-elle, lui permettre de se retrouver face à lui-même et de trouver une voie pour devenir adulte. Mais le périple se révèle plus dangereux qu'elle ne l'imaginait.

Le topo de départ, admettons-le, fait froid dans le dos : en mettant sa protagoniste dans la peau d'une mère qui apprend que son fils a assisté à une agression sans intervenir, Laurent Mauvignier se place d'entrée de jeu du côté des auteurs qui prennent des risques, qui vont se confronter à une réalité dont on ne peut parler qu'en prenant mille précautions.
J'ai immédiatement pensé à Lionel Shriver, et son foudroyant Il faut qu'on parle de Kevin. Néanmoins, il ne s'agit pour Mauvignier que d'un point de départ : le récit est rapidement transporté dans les montagnes du Kirghizistan. Et c'est au tour d'une autre situation complexe de prendre le relais; car le projet de Sibylle, s'il est surprenant, n'est pas sans faire écho à une certaine folie du voyage qui s'est développée depuis quelques décennies, le voyage devenant un gage d'ouverture et d'altruisme, un marqueur social aussi bien sûr, un choix attestant d'une dimension spirituelle supérieure. Le voyage devient une réponse au mal-être, quel qu'il soit, il touche, je pense, de plus en plus de gens, mais reste - à mes yeux du moins - entaché d'un certain snobisme, car ne voyage pas qui veut, néanmoins il est devenu commun d'agir comme si tel était le cas. Dans certains milieux, il n'est pas rare de croiser des étudiants qui, las de leurs études et peu emballés à l'idée d'amorcer leur vie professionnelle, partent plusieurs mois, jusqu'à un an, faire un tour du monde. Normal. Une fois engagés dans la vie active, le voyage devient ce rendez-vous au moins annuel, il prend des proportions impressionnantes, car les destinations sont souvent les US, le Pérou, la Thaïlande, Bali... On ne parle plus de Barcelone ou d'Ibiza, qui sont réservées aux petits joueurs.
Bref, je n'ai rien contre les voyages, il est au contraire formidable de pouvoir voyager, mais suis toujours épatée par le côté naturel que cela peut revêtir parmi les Cadres, en particulier.
Tout ça pour dire, Mauvignier, revisite le mythe du voyage en lui rendant figure humaine, en soulignant les risques auxquels des Européens un peu naïfs et longtemps préservés sont capables de s'exposer, et le poids des désillusions.

Finalement, épiphanie il y a, puisque Samuel ressort transformé du périple. Mais pas pour les raisons que l'on peut s'imaginer.

Continuer est un roman audacieux, qui repose sur des voix divergentes, révélant les différentes facettes d'une situation, et toutes ses vérités. Si l'issue du roman semble se diriger vers un certain manichéisme, l'écueil est évité tout au long de l'intrigue, invitant le lecteur à ne pas se ranger derrière des réflexes de pensée banals, et à envisager que nous n'avons toujours, à chaque moment, accès qu'à une vision très partielle des choses.


Pour vous si...
  • Vous lâcheriez bien tout pour aller faire du poney en Norvège.
  • Vous ne savez pas quoi faire de votre ado.

Morceaux choisis

"Il avait été furieux de se sentir en danger, de se sentir démuni, vulnérable, de voir que sa mère avait sympathisé et ri avec Djamila, comme si à chaque fois que sa mère avait un moment où elle pouvait ne pas être uniquement sa mère, il devenait furieux."

"On n'est pas un autre. On n'est que ce corps, on n'est que ce désir bordé de limites, cet espoir ceinturé. Alors il faut apprendre à s'en rendre compte et à vivre à la hauteur de sa médiocrité, apprendre à s'amputer de nos rêves de grandeur, vivre au calme, à l'abri de nos rêves.
[...] Le plus souvent elle oublie, mais parfois ça revient : une bouffée de honte. Elle n'éprouve même pas un vague sentiment de tendresse, de pitié amusée, de reconnaissance pour la jeune femme qu'elle a été, qui avait cru qu'on peut vivre et accomplir des choses plus grandes que nous."

"On ne fait pas de projet d'avenir - les projets, c'est pour ceux qui n'ont pas de présent. Quand le présent vous comble, pourquoi aller chercher demain ce qui s'accomplit pleinement chaque jour?"


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 22 juin 2017

Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin

Comme j'ai le sens de l'actualité, je vous emmène cette semaine en Corée, mais non pas du côté de la bruyante et vivante Séoul, non non, plutôt dans un coin un peu paumé du nord-est de la Corée du Sud. C'est trop facile de ne faire que dans les paillettes, moi Monsieur, je m'intéresse à la vérité vraie des autochtones, comme toute touriste qui se respecte. 


Libres pensées...

A Sokcho, une jeune fille travaille dans une pension en rêvant d'ailleurs. Elle fait un jour la rencontre de Yann Kerrand, auteur de bandes dessinées originaire de Normandie, de passage en Corée. Délicatement, de leur rencontre naît une connivence inattendue.

Hiver à Sokcho est à lire absolument.
Tout d'abord, parce qu'il me semble malaisé de retranscrire précisément l'émotion qu'il véhicule, qui le distingue des romans tablant sur des recettes éprouvées. En plein cœur de l'hiver, à Sokcho, on découvre un tout petit bout de culture coréenne, sa confrontation avec la culture française incarnée par Kerrand, le poids de l'immobilité, d'une certaine solitude, de rêves qui semblent hors de portée, parce que le monde est loin.

L'auteur excelle à décrire les rituels quotidiens, ce qui la rapproche des auteurs coréens mais aussi japonais, à mon sens (n'ayant lu que trois auteurs coréens, il est un peu léger de ma part de me prononcer sur la littérature coréenne dans son ensemble, mais comme je me dis que les trois personnes qui liront cet article n'en auront peut-être pas lu davantage, je tente le tout pour le tout).

Ainsi, sans jamais que ne se déroule une action excentrique ou sortant simplement de l'ordinaire (bien que le passage du normand joue le rôle d'élément perturbateur et vienne bousculer la routine de la protagoniste), ces petites choses de tous les jours donnent bientôt forme à une sensualité exacerbée. Par ces détails se dessine une conscience aiguë des corps, qui s'accompagne d'un sentiment étrange, à mi-chemin entre l'étouffement, nourri par ces mille possibilités qui existent soudain en dehors de Sokcho mais paraissent inaccessibles, et l'ataraxie, car ce calme qui règne imprègne, berce, fait verser dans la contemplation, dans une attente dont le but est mal défini.

La lecture de ce premier roman est donc une aventure en elle-même, qui mérite que l'on s'y attarde.


Pour vous si...
  • Vous cherchez la destination de vos prochaines vacances (spoiler alert : ce ne sera sans doute pas Sokcho)
  • Vous êtes un amoureux de la littérature asiatique, notamment japonaise, et raffolez de ses phrases succinctes et descriptives, propices à laisser se déchaîner votre imagination effrénée. 

Morceaux choisis

"_Alors vous êtes français.
_De Normandie.
J'ai baissé le menton en signe d'entendement.
_Vous connaissez? a-t-il demandé.
_J'ai lu Maupassant...
Il s'est tourné vers moi.
_Vous la voyez comment?
J'ai réfléchi.
_Belle...Un peu triste.
_Ma Normandie n'est plus celle de Maupassant.
_Peut-être. Mais c'est comme Sokcho.
Kerrand n'a pas répondu. Il ne connaîtrait jamais Sokcho comme moi. On ne pouvait pas prétendre la connaître sans y être né, sans y vivre l'hiver, les odeurs, le poulpe. La solitude."

Note finale
4/5
(très bon)