vendredi 11 août 2017

Le dernier violon de Menuhin, Xavier-Marie Bonnot

Je vous présente aujourd'hui un nouveau roman de la rentrée littéraire 2017, qui paraîtra le 17 août aux Editions Belfond.
La couverture et le titre seront sans doute de nature à attirer le lectorat, le synopsis ne démérite pas non plus, et la lecture vaut le détour.


Libres pensées...

Rodolphe Meyer a été un grand violoniste, et il a tout perdu.
A la mort d'Emilie, sa tante, il retourne sur les lieux de son enfance, dans ce pays où la rumeur d'un enfant sauvage qui aurait autrefois été trouvé là est encore fortement ancrée, et où il se retrouve peu à peu aux prises avec lui-même, et son gouffre intérieur.
Lorsqu'il est confronté à des événements inexpliqués, le mythe de Victor, l'enfant sauvage, resurgit, conforté par le voisinage : Victor existerait bel et bien, et serait même lié à Rodolphe...

Le récit proposé par l'auteur mêle beaucoup de belles choses, à commencer par la réflexion autour de l'ascension et de la chute, mais aussi l'analyse de la relation entre Rodolphe et son père, qui a pris pour lui toutes les décisions importantes de sa vie - jusqu'au choix de son violon -, l'en dépossédant ainsi. Ce n'est que retombant dans l'anonymat que Rodolphe pourra enfin choisir le violon qui lui convient, le dernier violon de Menuhin, violoniste qu'il admire profondément.

A l'introspection à laquelle se livre Rodolphe, se superpose l'intrigue liée à la présence de Victor, cet être que l'on peine à appréhender,  qui suscite à la fois la compassion, voire la sympathie, et la peur (les villageois croyant fermement que celui qui entend son chant se verra ravir son âme par l'enfant sauvage), ce qui est pour le moins paradoxal.

En filigranes, le fantôme de l'Amour de Rodolphe revient le hanter, comme le hantent les fantômes de ses proches à présent disparus - Emilie, bien sûr, mais aussi ses parents et son frère.
Rodolphe ressemble à une figure venue de temps anciens, inadaptée au monde l'entourant, qu'il s'agisse de la ville qui l'a rejetée après son choix de se retirer de la scène, ou de la campagne, dont il voudrait partir lui-même, et où Victor semble le retenir contre son gré.

C'est bien entendu la dualité tissée entre Rodolphe et Victor qui retient le plus l'attention, et qui apporte au récit une profondeur en jouant sur la symbolique de l'homme civilisé et de l'enfant sauvage, allant jusqu'à les confronter l'un à l'autre.

L'écriture fluide et la structure alternant les temporalités maintiennent l'intérêt du lecteur, et la curiosité à l'égard de Rodolphe, que l'on sent torturé, et qui ne livre ses secrets qu'au fil des pages.

Une belle découverte !

Pour vous si...
  • Vous êtes vous aussi un adorateur de Yehudi Menuhin.
  • Sinon, vous aimez bien les légendes villageoises.

Morceaux choisis

"Dans ses moments d'oisiveté, il pouvait passer des heures à regarder les gens s'agiter sans logique apparente. En réalité, il les écoutait plus qu'il ne les observait. Chacun sa musique, chacun son accord: mineur ou majeur, cela dépendait d'une bouille, d'un double menton, d'une croupe bien balancée."

"Meyer avait tant de fois redouté de poser un baiser sur les joues creuses d'Emilie. Il s'était dit que le temps n'aurait pas dû vider un si beau visage de tout le gras qui le faisait magnifique. Embrasser la vieillesse, c'est comme goûter du bout des lèvres ce que la vie vous réserve. La mort."

"Mon père m'avait imposé le Milanello, une voix, une corde vocale en dehors de moi. Un violon n'est autre que votre voix, votre musique intime."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 10 août 2017

The Wicked + The Divine, Gillen McKelvie, Wilson Cowles

Chose promise, chose due, voici le deuxième volet de mon incursion estivale en terre des comic books, avec la lecture de The Wicked + The Divine !


Libres pensées...

La BD du jour ressort du registre de la fantasy.
Un groupe de personnages aux pouvoirs surnaturels se fait appeler "Le panthéon".
Le Panthéon est réincarné tous les 90 ans, et chaque être qui le constitue était normal avant d'être choisi pour incarner l'une des divinités en son sein, pour une durée de deux ans, à l'issue de laquelle il est destiné à mourir.
L'intrigue se concentre sur le personnage de Laura, qui vénère le Panthéon et a un jour l'opportunité d'approcher ses idoles grâces à Luci (pour Lucifer), qui l'intronise auprès de ses pairs.
Néanmoins, alors que le Panthéon est attaqué, Luci, qui est en quelque sorte la rebelle du groupe, se montre agressive, et tue un mortel, ce pourquoi elle est jugée et condamnée à l'emprisonnement, après que le juge ait subi à son tour le sort réservé à la précédente victime de Luci en plein tribunal.
Persuadée que Luci a été piégée, Laura part à la recherche du véritable coupable, et demande l'aide des autres dieux du Panthéon.

L'intrigue qui compose la BD est originale, et très fantaisiste. J'ai eu le sentiment d'y trouver le fantasme adolescent de la singularité absolue et incontestable, et la mise en exergue du sacrifice, de la solitude qui peuvent accompagner la gloire telle que rêvée, la rendant à double tranchant.

Le personnage de Laura est bien entendu le plus humain, tant dans l'admiration qu'elle voue aux dieux que dans sa volonté d'aider, son empathie (qui ne fait pas franchement l'unanimité au sein du Panthéon), et la relation qui la lie à Luci est à la fois un privilège et un fardeau.
Luci, quant à elle, illustre une certaine révolte, la revendication de sa liberté, une légèreté qui ne sied pas aux figures divines quand bien même elles évolueraient dans un univers "People" un peu plus bling-bling que ce à quoi nous avait habitués la lecture des textes antiques.

Le plus grand atout du livre, cependant, réside dans son graphisme : j'ai été subjuguée par certaines pages, entièrement consacrées aux dessins, d'une grande richesse dans les tons utilisés et dans l'imaginaire évoqué. Cette dimension supplante la trame, qui intrigue néanmoins et pourra attirer les curieux.

C'est tout, pour le moment, en ce qui concerne les comic books! Si vous êtes vous-même connaisseur, n'hésitez pas à me glisser quelques suggestions dans le registre, je suis preneuse!


Pour vous si...
  • Vous aimez les beaux dessins
  • Vous êtes par ailleurs assez fan des anti-héros (même si les choses ne se passent pas toujours bien pour eux)

Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 9 août 2017

The last man, Brian K. Vaughan, Pia Guerra, José Marzan Jr

Petit retour des comic books! 
Je profite des vacances pour faire un petit rattrapage, à commencer par un livre au titre un peu angoissant...


Libres pensées...

Tout va bien (ou pas bien, mais en tout cas rien d'anormal) dans le monde, et un beau jour, bam, les hommes meurent tous subitement en même temps, laissant les femmes hystériques et choquées.
Le chaos règne en maître, les épouses des hommes politiques entendent prendre leur place et occuper les postes de pouvoir, certains groupes s'organisent et revendiquent le féminisme, voyant dans la disparition des hommes une volonté de Dieu et la preuve que les hommes étaient mauvais.
Jusqu'à ce qu'il s'avère qu'un homme a survécu, Yorick, dont la mère est membre du Congrès (j'ai oublié de préciser que l'on était, bien entendu, aux US).
Yorick voudrait partir rejoindre sa chère et tendre en Australie, mais en tant que potentiel dernier homme sur terre, son entourage a d'autres attentes.

Je n'ai lu que le premier tome de la saga, mais la lecture de The last man s'est révélée très plaisante!
Il est intéressant de se projeter dans une société sans hommes (cela m'a fait penser, bien que dans un registre très différent, au roman Maresi, découvert il y a quelques mois), et d'imaginer comment la société s'organiserait alors.

La trame intègre beaucoup d'action, des personnages étranges dont on ne saisit pas immédiatement les motifs, un Yorick dont on sent poindre l'angoisse (la responsabilité de la survie de l'espèce repose sur ses épaules, tout de même, je n'aimerais pas être à sa place), et un suspense suffisant pour nous donner envie d'en savoir plus! Car l'auteur ne nous laisse pas en plan, et ménage la progression de l'intrigue et la résolution de la question qui taraude le lecteur (et les protagonistes) : qu'est-il donc arrivé aux hommes? Et pourquoi Yorick a-t-il survécu?

Le graphisme m'a plu, mais ce dernier argument est à relativiser, entendu que je ne suis pas vraiment une experte dans le domaine, et que je n'ai apprécié qu'en qualité de béotienne du monde des comic books.

Demain, je vous parle d'une autre BD, qui m'a elle aussi convaincue...

Pour vous si...
  • Etant vous-même un homme, il vous est arrivé de rêver que tous vos comparses disparaissaient pour vous laisser seul représentant de la gente masculine sur terre
  • Pour les plus terre-à-terre, vous seriez partant pour une lecture de type dystopie divertissante

Note finale
3/5
(Très cool)

mardi 8 août 2017

Marche à l'étoile, Hélène Montardre

Je vous propose aujourd'hui de découvrir un roman young adult, genre dans lequel je ne me permets que quelques incursions annuelles, et que j'avais délaissé depuis un moment. 


Libres pensées...

Le roman se divise en deux parties.
La première partie est constituée par le journal de Billy, un jeune esclave noir qui s'enfuit de la plantation dans laquelle il a grandi, en Géorgie, dans les années 1850, pour rejoindre le Canada, et être enfin libre.
Dans la deuxième, un jeune homme, Jasper, découvre le journal de Billy, qu'il comprend être son ancêtre, et décide de partir sur ses traces, à la recherche d'un passé dont il ignore tout.

Le sujet dont se saisit l'auteur dans Marche à l'étoile n'est pas particulièrement novateur, mais présente néanmoins l'intérêt de donner accès à un public adolescent à l'histoire de l'esclavage, depuis le commerce négrier jusqu'au quotidien des esclaves dans les plantations et à la traque des fugitifs (que les adultes auront pu appréhender notamment à la lecture de La dernière fugitive, de Tracy Chevalier), avec un prisme très humain, puisque le point de vue adopté est celui de l'esclave en fuite et de son descendant.

La structure du roman m'a dans un premier temps déroutée, une fois parvenue à la fin du journal, et découvrant la deuxième partie. Néanmoins, avec du recul, il me semble que cet agencement est judicieux, et qu'il n'aurait pas été pertinent d'alterner les chapitres et les temporalités, comme j'y ai pensé en lisant l'histoire de Jasper. En effet, les découvertes réalisées par Jasper ont plus d'impact pour le lecteur qui a eu le temps de s'attacher à Billy, ce pourquoi il est essentiel d'avoir lu son journal au préalable.

Il y a, bien entendu, des facilités dans l'écriture, car si Billy fait une rencontre malencontreuse et se retrouve trahi, le plus souvent, il a la fortune de croiser, sans trop d'encombres, des personnes disposées à lui apporter de l'aide. Le rôle des Quakers est mis en relief, et finalement, on peut avoir le sentiment, à la lecture du journal, que Billy se sort aisément des situations dans lesquelles il se retrouve, alors qu'il était plus commun, à l'époque, que les fugitifs soient rattrapés ou meurent sur la route qui les menaient vers le Nord.

La création du personnage de Jasper est habile, car elle permet de mettre en scène un personnage dont le lecteur peut se sentir proche, de par sa contemporanéité avec lui, et qui, peut-être comme lui, est d'abord relativement ignorant des faits d'esclavage qui se sont produits entre l'Europe et les Etats-Unis, et qui pourtant marquent profondément l'histoire de sa famille.
L'auteur a ici l'intelligence de créer, en miroir, le personnage de Rose, française, dont la famille a été impliquée à l'époque dans la traite négrière, et dont le père est dans une forte posture de déni eu égard à cette histoire.

Ce procédé permet de mettre en exergue le poids de ce passé à la fois pour Jasper et pour Rose, et la difficulté à s'y confronter.

Le style, très abordable, facilite la lecture, qui est rythmée par de nombreux rebondissements.

En conclusion, Marche à l'étoile m'a convaincue, et pourra, je pense, intéresser de nombreux lecteurs adolescents, de par son intrigue à la progression rapide et son intérêt à la fois historique et actuel.


Pour vous si...
  • Vous êtes amateur de littérature young adult (12-18 ans) ;
  • Vous voulez sensibiliser votre ado à l'esclavage (à ne pas sortir du contexte).

Morceau choisi

"Si on ne peut changer le passé, on ne peut pas non plus l'ignorer ; il aide à comprendre et à vivre le présent. Il est un socle sur lequel s'appuyer pour bâtir l'avenir."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 7 août 2017

Les rameaux noirs, Simon Liberati

Second volet autour de Simon Liberati, avec la lecture des rameaux noirs, dans lequel l'auteur renoue avec le récit autobiographique. 


Libres pensées...

Alors que son père vient d'avoir un accident, le narrateur partage sa relation avec lui, l'influence qu'ont eu dans sa vie les surréalistes, en particulier Aragon et Breton, dont son père était proche, et réfléchit à ce qu'est l'écriture et l'inspiration.

Dans une vidéo Youtube, Simon Liberati contextualise l'oeuvre, explique brièvement la relation entretenue avec son père, qu'il qualifie de surtout littéraire, et se souvient d'avoir été confronté à l'accident de ce dernier alors qu'il était plongé dans l'écriture de California girls. Décidant de lui rendre hommage, il écrit ce roman qui est pour lui à la fois un récit (où il retrouve le "je" utilisé la dernière fois dans Eva), et un livre qui parle de littérature.

Par le biais du récit autobiographique, une proximité s'instaure entre lecteur et auteur, propice à aborder des sujets intimes, à l'instar des relations familiales, ou également, de la relation à l'écriture.
Dans Les rameaux noirs, Liberati revient sur ses influences, qu'il détaille : il est question de Breton, bien sûr, mais aussi de Nerval, et, plus loin encore, de l'Antiquité, du monde romain l'emportant pour lui sur le monde grec et sa mythologie.

L'auteur livre, en parallèle, des souvenirs et des confidences que l'on devine parfois douloureuses, comme la mort d'un grand-frère qu'il n'a pas connu, la place prise peu à peu par l'écriture dans sa vie, puis par les femmes. Bien vite, l'ombre d'Eva revient entre les lignes, elle n'en est jamais loin.

Alors que paraît également, à l'occasion de cette rentrée littéraire, Les violettes de l'avenue Foch, j'ai préféré le ton intimiste et moins mondain des rameaux noirs, les deux romans se faisant parfois écho, à travers notamment la figure d'Edwige, une femme aimée par le narrateur qui disparaît en 2015. L'auteur parle librement de son rapport à l'écriture, aux auteurs qu'il admire (le titre, les rameaux noirs, étant inspiré d'un vers de Nerval), de ses obsessions, dans un style très littéraire, moins journalistique que celui qu'il avait adopté dans California girls - à raison, étant donné l'objet choisi.

Ainsi, le lecteur peut apprécier la prose et les références érudites qui sillonnent Les rameaux noirs, ainsi que l'évocation de figures mythiques du surréalisme, abordées à travers un spectre particulier, et inhabituellement proche.

Un récit maîtrisé, que l'on prend plaisir à lire!


Pour vous si...
  • Vous aviez apprécié le style d'Eva ;
  • Vous êtes avide de connaître l'avis de Simon sur l'écriture.

Morceaux choisis

"Il suffit de vérifier pour s'apercevoir que la mémoire comme le rêve avancent par assimilation. La fable commence quand on prend des libertés avec le temps."

"L'inspiration revint de temps en temps, les rameaux noirs, la poussière..."

"La contre-culture est dans les bibliothèques. Il faudra que quelques-uns, qui ne soient pas seulement de bons élèves, mais des esprits originaux, révoltés, exaltés et pieux s'intéressent aux archives, aux trésors oubliés, aux fondements de l'Occident chrétien. La fin d'un monde entraînera quelques éclaireurs à préparer l'autre."

Note finale
3/5
(cool)

vendredi 4 août 2017

Les violettes de l'avenue Foch, Simon Liberati

Après la lecture d'Eva, qui m'avait laissé assez insensible, et de California girls, que j'avais dévoré, j'étais curieuse de me replonger dans la prose de Simon Liberati. C'est chose faite grâce à Net Galley, et la découverte des Rameaux noirs (vous en saurez davantage demain), et des Violettes de l'avenue Foch, dont je vous parle aujourd'hui.


Libres pensées...

Les violettes de l'avenue Foch est un recueil de chroniques écrites par Simon Liberati, une succession de portraits et d'anecdotes, de recherches, de pensées. On rencontre, pêle-mêle, Marisa Berenson, Carla Bruni, Naomi Campbell, Patty Hearst (qui fait l'objet d'un roman de Lola Lafon, Mercy, Mary, Patty, paraissant également à l'occasion de cette rentrée littéraire), mais aussi Oscar Wilde, Francis Ford Coppola... Et, bien entendu, Eva, qui n'est jamais loin, et constitue toujours une figure, si ce n'est centrale, pour le moins périphérique à ce qui est relaté.

Ces rencontres se déroulent entre 2013 et 2017, et pourtant, certains des portraits livrés ont comme une apparence patinée, une allure vintage qui donne le sentiment que l'époque convoquée remonte à bien plus longtemps, que les personnages que l'on croise sont des créatures mythiques d'une période presque révolue. L'auteur lui-même se présente comme le dernier des décadents, et les allers et retours entre l'époque actuelle et les décennies précédentes, à travers des souvenirs, des histoires, des faits divers, créent des passerelles, mettant en regard une ère brillante, excitante, riche, figée dans le temps, et un quotidien qui se fait, à travers les lieux et les personnes vieillissantes ou disparues, un triste écho de cet antan exaltant.

J'ai pris plaisir à retrouver la prose de Simon Liberati, apprécié ses références et réflexions fourmillantes, que la lecture des Rameaux noirs est venue compléter avec cohérence.

Peu familière avec certains des personnages évoqués, il s'est avéré précieux de mener mes propres recherches pour mettre en perspective le témoignage apporté par l'auteur, et cela a pu renforcer le sentiment que le roman s'adressait de manière privilégiée aux lecteurs ayant vécu l'époque qui apparaît, dans le livre, comme une sorte d'âge d'or auquel il est souvent fait référence (la jeunesse de l'auteur, in fine).

Néanmoins, il reste intéressant de se perdre entre les lignes du recueil, et de découvrir le monde dont Liberati nous ouvre les portes.


Pour vous si...
  • Vous avez un petit côté rétro ;
  • Vous ne manqueriez pour rien au monde les frasques de Simon.

Morceaux choisis

"Longtemps, j'ai eu peur des témoins. Par timidité, je n'osais pas appeler les gens, je craignais de me faire rabrouer, j'étais fier. L'âge m'a ôté mes scrupules. Je joue à celui que je rêvais d'être enfant, un détective privé."

"L'usage qu'en fait PLT me rappelle à quel point il faut atténuer le réel pour qu'il s'intègre à nos fantaisies. Notre travail n'est pas d'embellir mais d'estomper. La vraie vie sonnant souvent plus faux que la littérature."

"Lointaine descendante de ces fées maléfique chères à la littérature décadente, l'archétype de la femme fatale fut la "vamp". Ce diminutif de vampire s'appliquait dès les années 1910 à une catégorie d'actrices de cinéma, que ses attributs désigneraient aujourd'hui comme "gothique"."

"Les bons livres le sont dès le début, trente pages suffisent. Parfois moins. A la première lecture rapide, inattentive, méfiante, d'un auteur contemporain que je ne connais pas, surtout un manuscrit, je reste le lecteur que j'étais à dix-huit ans. Capable de décrocher mon attention d'une minute à l'autre si ce que je vois me déplaît."

"J'aime les monstres. Un être humain ne compte jamais tant que lorsqu'il est monstrueux, c'est-à-dire spectaculaire, drôle et dénué de principes moraux. Je pardonne tous les travers à une femme, un homme ou un animal si la créature en question me charme par son aplomb, sa mauvaise foi ou ses excentricités."

Note finale
2/5

jeudi 3 août 2017

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens

Je poursuis la découverte des pépites de la rentrée littéraire, avec la lecture du livre très attendu de Camille Laurens, La petite danseuse de quatorze ans


Libres pensées...

Deux coups de cœur coup sur coup, voilà qui ne m'est, je crois, encore jamais arrivé! Si la rentrée littéraire est du niveau du dernier roman de Chalandon et du livre de Laurens, il ne me reste qu'à pleurer de bonheur et me mettre à croire au Dieu de la littérature.

La petite danseuse de quatorze ans est une statuette en cire sculptée par Degas, et découverte par le public lors de l'exposition de 1881.
On peut l'admirer aujourd'hui au Musée d'Orsay, et à la regarder, on s'imagine mal la réception de l'oeuvre il y a presque 140 ans.
Car le public mondain ne s'est pas montré tendre envers la figurine : s'indignant de sa laideur, de son effronterie, de ses traits disgracieux laissant transparaître son origine populaire et son manque de vertu, il n'a pas voué à la petite danseuse la déférence que l'on connaît aujourd'hui envers l'oeuvre de Degas.

Camille Laurens décide de partir à la recherche de cette petite danseuse. Elle commence par dresser le contexte de l'époque, nous raconte Degas et la vision qu'avaient de lui les autres artistes de son temps ainsi que le public, elle nous parle des petits rats de l'opéra, ces petites filles issues souvent des bas fonds dont les mères jouaient les maquerelles pour leur assurer la "protection" d'un monsieur fortuné parmi ceux qui fréquentaient assidûment l'opéra (le proxénétisme étant, à l'époque, une pratique ordinaire, et la majorité sexuelle étant fixée à 13 ans depuis 1863, contre 11 ans auparavant).

Pour comprendre la réaction de rejet qu'a connue la petite danseuse, Camille Laurens dépoussière les théories en vogue à l'époque, qui allaient nourrir l'antisémitisme et certaines théories raciales nazies le siècle suivant, théories selon lesquelles la criminalité aurait pour origine une prédisposition physiologique particulière, que l'on pouvait identifier (une mâchoire marquée, des lèvres charnues étant indubitablement la marque du vice en puissance). Bien entendu, les traits liés au vice se retrouvaient particulièrement parmi la population ouvrière.

C'est là qu'intervient Degas, qui, fort de ce contexte, et favorable à certaines thèses sans doute (il était lui-même fortement anti-dreyfusard), prend pour modèle Marie Van Goethem, adolescente provenant d'une famille belge immigrée pauvre. Mais, comme le montre Camille Laurens dans son analyse, Degas ne se contente pas de reproduire les traits de Marie, il les déforme très certainement, les dénature, ce qui rend son intention difficile à saisir.

Parvenue à ce point de ses recherches, l'auteur décide de renouer avec la véritable muse, et de chercher dans les archives trace de Marie, dont elle ne sait rien, si ce n'est qu'elle a servi de modèle à Degas.
Camille Laurens souligne admirablement la dimension tragique qui existe dans le mouvement d'ascension de Degas côtoyant la chute de Marie, renvoyée de l'école, condamnant sa famille à l'indigence. 

Lors de ses explorations, l'auteur fait des digressions sur son histoire familiale personnelle, qui à mon sens apportent peu au récit, mais sont suffisamment brèves pour ne pas l'entraver.

L'oeuvre de Camille Laurens dépasse néanmoins la seule dimension de l'essai ou du document historique, car il règne dans le texte une tendresse immense vouée par l'auteur à la petite danseuse, que le lecteur en vient à partager à son tour, et qui lui donne de l'âme et du relief.

La petite danseuse de quatorze ans parvient à la fois à nous immerger dans un autre temps, à le revisiter sous un angle nouveau, en abordant le sort des petites filles qui apparaissent sur les tableaux de Degas, devant lesquels tout un chacun s'est un jour extasié, louant la beauté, louant la grâce. La lecture apporte des éléments qui étoffent la vision lacunaire que l'on pouvait avoir, et s'attache à rendre son humanité et son intégrité à l'adolescente dont le double de cire a traversé le siècle sans dire, jusqu'alors, son histoire. 

Pour vous si...
  • Vous ne vous êtes jamais véritablement demandé qui étaient les danseuses peintes par Degas.
  • Vous êtes surpris d'apprendre que la sculpture de Degas ait pu provoquer d'aussi vives réactions. 

Morceaux choisis

"Une essayiste la décrit pour la revue anglaise Artist comme "à moitié idiote", "avec sa tête et son expression aztèques". "L'art peut-il tomber plus bas?" demande-t-elle. Tant de vice! Tant de laideur! L'oeuvre et le modèle se confondent en une même réprobation, s'attirant une hostilité, une haine dont la virulence étonne aujourd'hui.
[...] Exposée, la petite danseuse l'est donc doublement : au regard d'autrui et au danger d'en être détruite ; au goût esthétique et au dégoût moral. Statuette ou fillette, elle n'est qu'un objet voué ce jour-là plus au mépris qu'à l'admiration."

"Les garçons peuvent louer leurs bras à la mine ou aux champs, elles, elles louent leurs jambes, leur corps. L'Opéra de Paris recrute en effet des "petits rats" dès l'âge de six ans, qu'on appelle plus tard des "marcheuses" parce qu'elles passent leur temps à exécuter des pas, d'abord en salle de cours, puis sur scène où elles n'apparaissent que vers treize ou quatorze ans."

"Dans cette époque vénale et jouisseuse, il est de bon ton "d'avoir sa danseuse". Des fils de bonne famille se ruinent pour elle, se suicident, sont ravagés par la syphilis."

"Degas a-t-il à l'esprit une intention aussi ouvertement politique lorsqu'il modèle la Petite Danseuse? Veut-il réellement "jeter à la face de son siècle", comme le soutient Huysmans, les outrages que commet celui-ci envers les plus faibles?"

"Le délinquant est considéré comme un sauvage, un primitif. On crée une typologie du criminel, qui fait de l'ouvrier, "vicieux dès le berceau", un barbare en puissance et des bas-fonds un vivier pour le bagne. A l'opposé, le visage grec de l'Antiquité représente l'idéal aristocratique."

"Le spectateur bourgeois trouve en elle son antithèse. Amateur de madones, de modèles élégants et raffinés ou de jeunes filles charnues et saines, il ne comprend pas comment un petit rat laborieux et vulgaire, à la face de "singe" et à l'air "vicieux", peut être le sujet d'une oeuvre d'art. Représenter un déchet de la société, quel intérêt?"

Note finale
5/5
(coup de cœur)