samedi 19 mars 2016

Maus, un survivant raconte, Tome 1 : Mon père saigne l'histoire, Art Spiegelman

Vient l'heure du roman graphique de Mars!
Ce mois-ci, j'ai choisi le premier volume d'un classique : Maus, un survivant raconte.
On se croirait dans la ferme des animaux d'Orwell, et c'est fascinant.



Le synopsis

Le narrateur entreprend de traduire en bande dessinée l'histoire de son père, rescapé du camp d'Auschwitz.

Mon avis

La lecture de ce premier tome m'a beaucoup marquée, non seulement par son contenu, mais également par la créativité de l'auteur.

D'abord, dans la représentation des juifs incarnés par des souris, les nazis par des chats, et les habitants occupés par des cochons ; partant d'une citation prêtée à Hitler, selon laquelle les juifs sont une race mais ne sont pas humains, il leur invente des traits nouveaux, démontrant ainsi l'absurdité de l'assertion initiale.

En outre, la langue employée par le père d'Artie est tout à fait singulière, évoque son immigration et le fait que la langue qu'il parle désormais n'est pas sa langue natale. Cela donne un cachet particulier à la lecture, comme si un langage propre au roman se déployait au fil des pages.

La construction narrative est très réussie, alternant les images du passé et celles du présent, l'homme que son père était jadis et celui qu'il est devenu, les petites tracasseries de son quotidien de vieil homme racontées au même titre que certains passages de sa jeunesse qu'il dit ne pas vouloir voir figurer dans l'oeuvre de son fils.

Un lien de connivence fort se crée ainsi entre le narrateur et le lecteur, qui a le sentiment d'accéder à une intimité qui devrait lui demeurer dissimulée, et partant, à toute la vérité.
Cela confère au récit une force incroyable, et contribue à rendre effroyables certains épisodes contés par le père, et qui ne sont pas sans faire écho, bien sûr, à ce que l'on retrouve dans les livres d'histoire, ou évidemment dans les témoignages d'auteurs et de contemporains des faits.

En dépit de ce que l'on peut savoir de cette période de l'Histoire et de ce qu'ont pu endurer les hommes et les femmes juifs, ce roman a une grande valeur éducative et pédagogique, et remplit un rôle important en matière de mémoire collective.

Je ne manquerai pas de vous livrer mon ressenti sur les volumes suivants...


Pour vous si...
  • Seules les histoires vraies ont la faculté de vous toucher ou de vous intéresser ;
  • Vous envisager de vous initier aux romans graphiques : voilà qui peut constituer une excellente entrée en matière.


Note finale
4/5
(très bon)

vendredi 18 mars 2016

Au pays du p'tit , Nicolas Fargues

Nicolas Fargues est un nom qui éveille automatiquement mes soupçons, depuis la lecture de son roman J'étais derrière toi, qui m'avait laissée fort sceptique (et ne vous faites pas avoir, le titre insidieusement allumeur ne tient pas ses promesses).
Ce n'est donc pas libre de toute prudence que je me suis aventurée dans ce Pays du p'tit...



Le synopsis

Le protagoniste, un homme de 45 ans, vient de publier un essai dans lequel il fustige la culture française et les Français. Invité à des conférences pour en faire la présentation, il voyage seul, laissant à Paris sa compagne Caridad.
Homme désabusé et égoïste, il aime à croire qu'il plaît aux femmes parce qu'il se désintéresse d'elle, et que les Français refuseront toujours d'admettre la critique, trop imbus d'eux-mêmes et de leur histoire.
De passage en Russie, il fait la connaissance d'une jeune étudiante, Janka, qui se montre opiniâtre et parvient à lui donner envie de la revoir.


Mon avis

La lecture du roman de Nicolas Fargues m'a laissée complètement perplexe.

Le choix d'un narrateur interne, qui s'exprime à la première personne, est dérangeante : il faut dire que le protagoniste est détestable, un vrai con, exactement à l'image de ce qu'il décrit chez les Français (et qui, je pense, le concerne surtout, lui) : prétentieux, persuadé d'être un intellectuel de haute volée,  d'être élégant et attentionné avec les femmes quand bien même il se comporte comme un abject personage (du genre à prétendre qu'il est égoïste mais qu'il l'assume, alors qu'il passe son temps à dissimuler ses petites infidélités à sa compagne visiblement résignée, laquelle fait davantage office de mère que d'alter ego), convaincu d'avoir raison et d'être un grand séducteur, mais réellement préoccupé uniquement par ses problèmes chroniques d'érection (ah bon, vous aussi, ça vous fait penser à quelqu'un?... Mais oui, c'est bien ça, ça rappelle Michel! Du déjà vu, donc. Au moins, Michel avait l'avantage de la primeur).

Voilà voilà.

Arrive dans le paysage la figure on ne peut plus stéréotypée de Janka, l'étudiante blonde et mince avec des gros seins, qui part à l'attaque, le cherche, qu'il néglige pour finalement consentir à la draguer, se pliant à son petit rituel de séduction à deux sous et exclusivement intéressé par une partie de jambes en l'air.

A mesure que le roman avance, on comprend la place majeure que cette "romance" va prendre dans l'intrigue, et cela nous fatigue d'avance. Rien ne nous est épargné : le rendez-vous galant au musée, les cartes avancées par l'une puis par l'autre, jusqu'à la nuit soit-disant torride, et surtout à pleurer, qui n'a rien de très émouvant ou même de sensuel.

Côté style, on est dans les limbes de la pauvre écriture, les exemples ci-dessous parleront d'eux-mêmes. For the record (l'auteur semble affectionner les touches anglaises) : traduire les phrases en français par l'équivalent anglais de manière quasi systématique n'est pas une bonne idée, ni la preuve de qualités littéraires incontestables. Ça ne donne même pas de cachet, c'est juste pénible.

Voilà donc qui est dommage, parce que les parties dédiées à l'oeuvre produite par le protagoniste et qui fait débat ne sont pas dénuées d'intérêt : il y a, bien sûr, de gros traits par moment, mais il y a aussi des remarques justes, ou en tout cas, des questions qui ont le mérite d'être posées par ce biais, et qui auraient gagné à être développées.

Bien entendu, l'approche reste singulière, dans la mesure où le protagoniste incarne tout ce qu'il reproche aux Français et qui fait, selon lui, de la France, un pays exécrable ; la mise en abym est assumée, tout comme le choix d'un protagoniste odieux que l'on se plaît à détester.

Malheureusement, l'intrigue ne nous mène pas bien loin, la relation nouée avec Janka est anecdotique et insignifiante, et celle entretenue avec Caridad n'est pas plus enthousiasmante.

Le livre aurait pu être brillant, et très intelligent (car enfin, la littérature n'a pas pour objet de dépeindre exclusivement des protagonistes héroïques) ; au lieu de quoi, il manque d'âme, et me reste à l'issue de la lecture, comme un flottement, le vague sentiment que l'on s'est peut-être moqué de moi.


Pour vous si...
  • Vous vous plaisez à comparer les Français aux représentants d'autres nationalités, et à réfléchir à la "spécificité française"
  • Vous êtes un fervent adorateur de Michel Houellebecq

Morceaux choisis

"Pourquoi fallait-il, à bientôt quarante-cinq ans, qu'une lolita vienne toujours se mettre en travers de mes bonnes résolutions? Ne m'étais-je pas montré assez dissuasif? Pourquoi n'y a-t-il pas un âge où la vie finit naturellement par vous détourner du désir? Au fond, pensai-je, ce qui me rendait irrésistible aux yeux des femmes, ce n'était pas uniquement mon charisme, mes capacités d'écoute et mes bonnes manières. C'est que je leur donnais l'impression de n'avoir rien à perdre à leur dire non."
(Mais... Mais... Ne serait-ce pas...? Je ne peux pas le croire... Vraiment, est-ce possible?... Tout à fait, ma bonne dame : une démence mégalomane dont tout enseignement ne vaut rien de plus que de la matière fécale! Et encore, la matière fécale est potentiellement un bon engrais pour la terre, alors que là...).

"Le train de Janka Kucova entra en gare, aussi ponctuel qu'un TGV. D'ailleurs, c'était un TGV." (quand je vous disais que rien ne nous était épargné)

"_Pourquoi ne voulez-vous plus d'enfants?
_Parce que je ne veux plus m'encombrer de rien dans ma vie. Avec la maturité, je suis progressivement devenu un égoïste qui s'assume." (AH AH, le mec s'assume mais ça ne l'empêche pas de raconter à sa compagne qu'il est allé à Moscou avec son éditeur, et qu'il y a bien une étudiante qui l'a chauffé, mais qu'elle est grosse et moche, meilleure répartie du bouquin, d'ailleurs...)

"Vous n'avez qu'à vous décourager, cela m'est bien égal. Just lose your heart, then. I don't care." (et cette odieuse manie de traduire par l'exact équivalent anglais ne se diluera pas au fur et à mesure de la lecture, bien au contraire...)

"Janka Kucova avait beau tenter de le dissimuler, elle était éblouie. Tout dans son attitude indiquait que, jusqu'ici dans sa vie, aucun homme n'avait fait montre d'autant d'attentions à son égard. Je l'intimidais. Mes largesses et mon élégance la touchaient autant qu'elle m'était reconnaissante de lui faire découvrir une sensation nouvelle : être prise en charge par un homme, le confort et la sécurité auprès d'un homme. Je la faisais soudain évoluer dans un univers haut de gamme rappelant le cadre des comédies romantiques au cinéma. Je lui montrais que cela pouvait exister dans la vraie vie aussi et, surtout, que c'était très agréable. Les jeunes femmes nous impressionnent, mais elles n'ont rien vécu. N'étant sorties qu'avec des ploucs égoïstes et radins à l'intelligence limitée, elles ne savent pas ce que c'est, un homme élégant et vraiment attentionné. Il y a une Pretty Woman dans chacune d'entre elles." (...) (je vous laisse juger par vous-même)

"_Ah, vous aussi vous me trouvez méchante.
_Manipulatrice, plutôt. Belle et intelligente comme vous êtes, vous agissez comme ça pour vous protéger ou pour vous rassurer? Pourquoi ne pas se comporter plus simplement? Why don't you just let it go?
Elle baissa les yeux. J'avais beau lui livrer une psychologie taillée à la serpe, je sentais qu'elle appréciait que je sache élever un débat."
(AH AH AH!! Elle est trop bonne celle-là!!!)

"Jusqu'à ce qu'un type comme moi lui fasse l'amour avec bonheur, une femme peut passer une vie entière en ignorant que cela existe. Pas de fausse modestie : les filles les plus désinhibées trouvaient chez moi un alter ego stimulant et je révélais à elles-mêmes les plus réticentes.
Sous mes yeux, j'avais ses gros seins qui, comme deux bombes à eau, s'étalaient rien que pour moi de part et d'autre de son buste."
(et on atteint les sommets de la littérature...)


Note finale
1/5
(flop)

mardi 15 mars 2016

Vernon Subutex 2, Virginie Despentes

Vous vous souvenez, en janvier, quand je vous parlais du tome 1 de Vernon Subutex, de Virginie Despentes?
Et bien, c'est simple, c'est la suite.



Le synopsis

Vernon s'est donc retrouvé à la rue, avec sur ses traces la Hyène dont la mission est de récupérer à tout prix le dernier enregistrement du regretté Alex Bleach, que Vernon a laissé dans l'appartement de Sylvie, la folle furieuse qu'aucun d'entre nous ne voudrait jamais rencontrer.

Après la bagarre en pleine rue qui a valu à Xavier de se retrouver dans le coma, Vernon a pris ses distances, si bien qu'à présent, ses anciens potes le cherchent partout.

Lorsque la Hyène parvient à mettre la main sur l'enregistrement, elle découvre qu'il concerne une ancienne conquête de celui qui l'a mandatée, Vodka Satana, déjà évoquée dans le tome 1.
Mais au lieu de restituer la cassette à Dopalet, la Hyène décide de procéder autrement.

Mon avis

C'est assez bizarre, mais je dois vous faire part d'une expérience tout à fait singulière et relativement unique en la matière : ce tome 2 m'a fait l'effet d'un boomerang, un truc qui t'en met plein la figure sans que tu comprennes comment tu as pu ne pas le voir arriver.

Il faut dire que le tome 1 m'avait fait passer un assez bon moment, mais n'avait pas été la révélation de l'année. Alors que ce nouveau volume s'en rapproche de manière troublante.
A l'heure où les sagas ne sont bonnes qu'à décliner en termes de qualité, et où l'intérêt décroît à mesure que la lecture avance (bonjour Suzanne Collins, Veronica Roth et autres Diana Gabaldon et Stephanie Meyer, qui vous êtes évertuées à faire croire à des milliers de lecteurs que nous étions condamnés à ne connaître que des tomes 2, 3 voire 4 infiniment décevants par rapport au premier) (déso Virginie de mettre le nom de ces dindes dans un post sur ton livre), Vernon Subutex 2 a été mon étoile filante, ma potatoe égarée dans ma frite géante classique.

Je ne saurais pas vraiment définir précisément ce qui a pris qui n'avait pas pris dans le premier livre, mais force est de constater que l'agacement que j'avais ressenti en lisant certaines pérégrinations de Vernon s'est complètement dissipé, et que les tribulations des uns et des autres m'ont absorbée.
A la réflexion, il est possible que le personnage de Vernon, très central dans le premier volume, ne me soit pas particulièrement sympathique ou intéressant ; dans ce nouveau volume où il apparaît beaucoup moins, bien qu'il reste présent dans les conversations des protagonistes, j'ai eu plaisir à suivre l'évolution de la Hyène et d'Anaïs, d'Aïcha, de Céleste, d'Antoine Dopalet, de Charles et Véro, de Daniel, de Pamela Kant, et même de Loïc et de ses supers copains.

Il y a toujours ce style alerte, qui ne mâche pas ses mots, cette étrange combinaison de registre familier, parfois un peu rugueux, et de musicalité dans le phrasé, qui fait qu'on prend goût à la prose détonante et personnelle de Virginie Despentes.
C'est le quotidien raconté avec verve, qui prend soudain corps, qui captive, au lieu d'ennuyer et de rebuter comme il le fait habituellement sous la plume d'auteurs moins habiles - ou plus banals.

Les quatre cents pages se dévorent comme un sandwich Marks & Spencer (ou plutôt comme 36 sandwichs M&S, à raison de cinq minutes par sandwich, mais pas à la suite bien sûr), c'est fabuleux.

Inutile de vous dire que j'attends le tome 3 de pied ferme, avec fièvre et curiosité.


Pour vous si...
  • Le tome 1 vous a au moins un peu plu ;
  • Vous êtes friands de récits actuels avec un style vivant, qui ne donne pas l'impression d'évoluer dans la littérature avec deux siècles de retard.

Morceaux choisis

"C'était donc ça, le secret de l'argent : sentir assez d'espace pour se permettre des mouvements d'âme."

"L'adoption, la PMA, le mariage - je suis contre pour tout le monde. Je suis favorable à la stérilisation de l'ensemble de la population, dès la puberté. On est sept milliards. Tu crois pas que ça suffit comme ça? Il faut ralentir la cadence, urgemment. Je vois les gens avec des poussettes, je regarde leurs gueules, et je me dis : mais pourquoi? Qu'est-ce que vous croyez que vous faites, là, à vous reproduire? On n'a pas besoin de votre génétique à la con, arrêtez la mégalomanie. Faites de la peinture si vous voulez vous occuper. Mais ne nous faites pas chier avec votre progéniture."

"Elle avait essayé d'être pédagogue : sur le frigo elle avait accroché la liste de toutes les tâches régulières : vaisselle, poubelles, lessives, ranger le linge, nettoyer les WC, la baignoire, faire les sols, les fenêtres, ranger la chambre de la petite, la poussière, le frigidaire, la salle de bains... Ça avait marché : il descendait les poubelles. Chaque fois qu'il le faisait, il fallait qu'il annonce avec fierté : "Je te descends les poubelles". "


Note finale
4/5
(très bon)

lundi 14 mars 2016

Six fourmis blanches, Sandrine Collette

Je vous ai parlé le mois dernier de mes deux premières lectures dans le cadre du circuit de la Bibliothèque Orange.
Ce mois-ci, j'ai récupéré un livre sur l'Iran (dont je vous parlerai prochainement), et une sorte de thriller dont le titre et le résumé ne m'appâtaient guère : Six fourmis blanches, de Sandrine Collette.
Est-ce que je vous ai déjà dit que je n'avais jamais lu la sage de Werber qui parle de ces répugnantes bestioles? Il y a des sujets comme ça, on a beau savoir le grand succès que d'autres leur ont trouvé, on ne peut s'y résoudre.
Là, j'ai quand même fini par m'y résoudre, d'autant que les fourmis, c'était une métaphore (piochée je ne sais trop où, même après avoir refermé le bouquin, le parallèle me semble toujours obscur...).




Le synopsis

Deux récits entrecoupés racontent un trek dans les montagnes italiennes, auquel prennent part Lou et son ami Elias, et la descente aux enfers d'un sacrificateur, Mathias.
Dans un paysage de glaciers et de sommets sinistres, une menace sourdre, un mal indéfinissable qui plane sans que nul ne puisse s'y opposer.



Mon avis

Voilà un roman qui n'a pas de vergogne à briser les préjugés, et qui gagne à le faire!
Loin des fourmis, des insectes et de toutes autres formes désagréables de vie pullulante et fangeuse, il s'agit d'un thriller haletant, qui mêle habilement l'angoisse d'un cadre hostile avec des protagonistes évoluant en huit clos, l'adrénaline d'une course-poursuite dans des conditions extrêmes, et l'impunité des clans régnant sur la montagne depuis la nuit des temps.

Les premières pages se lisent facilement mais sans entrain; puis, les choses se précisent, le rythme s'accélère, et l'on se retrouve complètement addict.

La figure de Mathias est à la fois énigmatique et sympathique, il a comme une aura, et cette intuition qui le guide et en fait un personnage positif, dont on déplorerait la chute.

Les participants du trek ne sont pas, in fine, captivants, mais ce sont ceux auxquels le lecteur peut le plus facilement s'identifier, sans doute. Lou et Elias sont attachants ; quant aux autres, dès lors que l'on sent qu'une menace grandit, notre regard se dirige vers chacun d'entre eux, pour tâcher de deviner d'où elle peut provenir : Etienne? Marc? Vigan? Lucas?

Lorsque le nœud de l'intrigue se dévoile, de nouvelles inquiétudes prennent la suite, si bien que l'on progresse véritablement tout au long de la lecture, et l'auteur sait ménager son suspense.
Le style est fluide, on peut regretter quelques facilités çà et là, mais enfin, plus de sophistication nuirait peut-être à la facilité de lecture.

Une excellente découverte, qui ravira tous les amateurs de thrillers!

Pour vous si...
  • Vous savez intimement que la haute montagne n'est pas un environnement clément ;
  • Vous ne serez pas déçu si le roman ne parle pas vraiment d'une histoire de fourmis.

Morceaux choisis

"Au fond de moi, un tout petit espoir subsiste, le même depuis ce matin : la montagne a eu sa part. Statistiquement, nous avons atteint le quota - de quoi, je le sais à peine, de perte normale ou admise, je suppose, comme dans l'armée. Je vois bien que mon raisonnement est fallacieux, quand je pense aux cordées entières qui dévissent des sommets, aux gens qui se noient par dizaines lors d'un naufrage en mer. Mais j'espère quand même. Parce que je n'ai rien fait pour mériter cela."

"Six fourmis blanches avancent dans la neige et la glace, leurs silhouettes détachées comme celles de nomades sur les dunes du désert."

"Après avoir fait un bandage comme nous le pouvons, malgré les gémissements d'Arielle, nous sortons, un peu hagards. Elias nous attend. Le thé est prêt."
(Contexte : les mecs sont perdus en pleine montagne, la moitié de leur groupe est décimé, leurs espoirs de survie s'amenuisent à vue d’œil, leur coéquipière est mortellement blessée, et quelqu'un fait du thé. Les mots me manquent pour traduire mon sentiment.)

Note finale
4/5
(très bon)

vendredi 11 mars 2016

Titus n'aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai

Le quatrième larron des finalistes du Prix Goncourt 2015, il était grand temps!
Il faut dire que le titre ne me convainquait guère, ma nature étant plutôt méfiante à l'égard de qui se sert dans le panthéon de la culture "légitime" ; j'ai toujours l'impression que la dite-personne se réclame d'un auteur mort bien en peine de se défendre, à la seule fin de glaner une once de crédibilité.
Mais dans le cas présent, cette pensée était méchante et relativement injuste, donc je retire. 
Nathalie, pardon. 



Le synopsis

De nos jours, l'antique tragédie se noue : Titus quitte Bérénice et lui préfère Roma, son épouse légitime, solide et patiente.
L'anecdote est prétexte à se plonger dans la vie de Jean Racine, depuis ses débuts jusqu'à son avènement à la cour du roi Soleil, ses doutes, ses découvertes, son obsession pour la langue, ses contradictions.

Mon avis

Au-delà des préjugés initiaux, il faut bien reconnaître que le roman de Nathalie Azoulai est à la hauteur des espérances.
Ni en-deçà, ni au-delà : précisément là où on l'attend.

L'auteur a pour atout majeur une plume précieuse, raffinée, délicieuse, qui se prête à merveille à l'évocation de la vie rêvée de Racine : certaines constructions, certaines tournures se rencontrent si peu dans la littérature contemporaine que l'on s'arrête dessus à la lecture, pour les lire encore, les goûter, s'imprégner de ce qu'elles ont de presque désuet, de lointain.

Découvrir le parcours de Racine était par ailleurs très intéressant, bien qu'il soit pour partie romancé et imaginé par l'auteur, d'après les commentaires que l'on trouve sur le site de l'éditeur, POL. Comme dans tout roman mettant en scène des personnages historiques, il est plaisant de reconnaître telle ou telle figure, de lire les traits que l'auteur a décidé de prêter à l'un ou à l'autre (à Nicolas Boileau, au roi Louis XIV, à Françoise de Maintenon...).

La point de départ n'est finalement qu'un prétexte, et, à mon sens, le reste : l'enseignement que l'auteur brandit à la fin du livre n'a pas été suffisant, à mes yeux, pour justifier la construction du récit, le fil rouge constitué par la tragédie de Titus et de Bérénice qui m'a finalement paru assez mince et de moindre intérêt, par rapport à d'autres passages du roman.

Titus n'aimait pas Bérénice "fait le job", comme on dit dans les RH, c'est un bon roman, très littéraire, travaillé et intéressant ; cependant, si je le recommande sans crainte, je dois admettre qu'il n'a pas été non plus le coup de cœur de ce mois de mars. 

Pour vous si...
  • Vous êtes depuis toujours Team Racine, et ne vous laisserez pour rien au monde séduire par ce vieux schnock de Corneille ;
  • En matière de lecture, vous misez sur les valeurs sûres.

Morceaux choisis

"Entre les deux garçons s'installe une sorte de marchandage tacite entre le savoir de l'un et la noblesse de l'autre, mais, si les sept ans qui les séparent suffisent à expliquer la supériorité de Jean, celle du marquis ne doit rien au temps. Et l'enfant le sait qui boit les paroles de Jean sans jamais se départir de cet air satisfait, de cette certitude que la naissance attire le génie."

"Jean, quelqu'un est mort.
Ses pensées se bousculent. Il faut du temps pour mesurer l'espace qui va vous séparer de quelqu'un. On est si proches et le lendemain si loin, l'esprit ne suit pas, il doit accommoder. L'élégie, ce sont les pleurs du jour suivant, pas du jour même. On ne pleure pas le jour même."


Note finale
3/5
(cool)

jeudi 10 mars 2016

L'homme idéal existe. Il est Québécois, Diane Ducret

Le titre complètement aguicheur, fantasque et assumé, ne pouvait faire naître que deux réactions chez moi : le rejet absolu consécutif à une catégorisation abusive sur la base d'a priori grinçants, ou la curiosité, servie par une ouverture d'esprit capricieuse et pas tous les jours au rendez-vous (j'ai le sens de la formule, et, partant, de la litote).
Allez savoir pourquoi, cette fois-ci, c'est la curiosité qui a emporté la mise.
Ce qui m'amène à vous parler des Québécois.



Le synopsis

La narratrice, d'origine basque, nous parle de sa quête de l'homme idéal, des leçons apprises au fil de ses conquêtes amoureuses, des motifs pour lesquels vous pouvez être comblée ou non auprès d'un surfeur, d'un rugbyman ou d'un berger, de la typologie des connards parisiens, et en vient au fait : lorsqu'elle rencontre Gabriel, il a tout, pour elle, de l'homme idéal.
Accessoirement, il est Québécois.
Aussi, lorsqu'elle débarque au Québec pour passer une semaine avec lui, elle se retrouve confrontée à toutes les singularités de cet homme (qui ne sont pas que lexicales), et éprouve petit à petit leur compatibilité.

Mon avis

Je ne vais pas vous la faire à l'envers (je vous respecte trop pour ça) (quelle sournoise), ce roman est un parfait divertissement, mais ne pourvoira pas à vos attentes si vous êtes à la recherche d'une lecture intellectuelle, qui vous oriente dans la marche à suivre pour refaire le monde et qui soit porteuse au sens au point de révolutionner votre vie et votre vision de toute chose.

A présent que cela est dit, il faut rendre à César ce qui est à César, et à Diane ce qu'elle a semé : son roman est une mine de réjouissances et de formules humoristiques au possible, elle tourne en dérision tout ce qui passe à sa portée, hommes, femmes, (surtout hommes en fait, réflexion faite) tout est bon à prendre, et sa prose est en cela absolument délicieuse.
Je vous engage fortement à lire les extraits ci-dessous pour vous en faire une idée par vous-même.

La première partie, menant à la rencontre avec Gabriel, est sans doute celle qui m'a le plus convaincue, le passage en revue des hommes qu'elle a rencontrés, des petits travers des uns et des autres, et le récit de la rencontre avec le fameux Québécois, sont un monument de drôlerie et de second degré.
Par la suite, l'excursion en territoire Québécois est assurément dépaysante, et la confrontation aux expressions locales est désopilante : l'auteur surfe sur cette vague du début à la fin du livre, jouant sur les malentendus, les incompréhensions, les formulations étranges et les termes à la signification radicalement distincte de part et d'autre de l'Atlantique, et pour quelqu'un qui s'y connaît peu comme c'est mon cas, tout cela fait du roman une lecture rafraîchissante.
Fort heureusement, l'auteur parvient en plus à éviter de servir une fin mielleuse qui m'aurait probablement agacée, et prend pour finir un recul qui permet d'étoffer un peu le récit en révélant des traits de Gabriel qu'elle n'avait pas perçus sur le moment.

Je recommande donc assez largement ce livre amusant, qui vous fera passer, sans le moindre doute, un agréable moment.


Pour vous si...
  • Les expressions idiomatiques du Québec vous fascinent ;
  • Vous avez une expérience quelconque des connards parisiens, et la perspective de lire les déboires d'une autre et de constater que vous n'êtes pas la seule en proie aux affres de la séduction dans la capitale, vous réjouit.

Morceaux choisis

"Le berger ponctue toutes ses phrases d'un simple mot : "Dia!", une interjection bien commode pour exprimer la joie, l'étonnement, la surprise, la colère, la rancœur, et même l'ironie. Ce qui raccourcit sévèrement les dialogues..."

"Mais d'où vient cette insécurité qui nous fait toutes nous poser ces questions à la vitesse d'un hamster dans sa roue? C'est comme si on attendait déjà le moment où l'autre va nous décevoir et révéler son vrai visage : une tête de con."

"Je crois que je viens de percer à jour le secret du demi-sourire de Mona Lisa. Un type vient de lui dire : "Je suis pas prêt". Elle tente de garder la tête haute, affiche une mine timide, mais ses yeux disent : "Je vais te faire la peau, et de la taxidermie avec"."


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 9 mars 2016

Il était une ville, Thomas B. Reverdy

La lecture des Evaporés, il y a quelques années, avait été une déception.
Il m'avait semblé que le roman manquait de substance, qu'il peinait à prendre corps, à emporter le lecteur dans un lointain pourtant exotique, le Japon.
Lorsque j'ai appris que son dernier roman figurait dans la première sélection du Prix Goncourt 2015, j'ai donc été sévèrement surprise.
Depuis, le titre me trottait dans la tête, je m'étais dit qu'il serait dommage de passer à côté d'un bon livre par défiance ou du fait d'une mauvaise expérience.
C'est donc résolument que je me suis dirigée, lors de ma dernière excursion en bibliothèque parisienne, vers Il était une ville.
Adieu Japon, Bonjour Detroit.



Le synopsis

Plusieurs personnages à Detroit, à l'issue de la crise qui a sinistré la ville en 2008.
La blague est connue de tous : que le dernier qui parte éteigne la lumière.
Dans ce contexte, Eugène, ingénieur français, tâche de se débattre pour  mener à bien un projet que sa société, une entreprise automobile, lui a confié. A mesure que les jours passent, il se retrouve de plus en plus seul, la maison-mère ne répond plus, comme s'il n'existait plus, comme s'il avait été abandonné à son sort.
Il y a aussi Charlie, que la grand-mère Georgia chérit, et qui disparaît un beau jour avec son ami Bill, sans laisser derrière lui la moindre trace.
Le roman raconte leur parcours.


Mon avis

Comme pour les Evaporés, il me semble, avec Il était une ville, que le talent de l'auteur se confirme en matière de choix de sujet, et je pense que c'est là son plus grand atout : alors que les étales des librairies débordent de romans dont les synopsis convenus écartent vigoureusement toute perspective de mystère, Thomas B. Reverdy excelle à se concentrer sur un thème qui intrigue, qui titille, qui retient l'attention avant même que de se plonger dans l'oeuvre (en lisant la 4e de couverture, donc) : pour les Evaporés, il s'agissait de ces hommes et femmes qui disparaissent sans laisser de trace, font table rase du passé et ne laissent aucune adresse à leurs proches, phénomène en soi inquiétant et fascinant; et pour Il était une ville, le décor, à savoir la ville de Detroit dans le contexte de post-crise de 2008, ouvrait un grand nombre de possibilités.

Malheureusement, comme dans son précédent ouvrage, j'ai eu l'impression que l'auteur ne tirait pas parti de ces si bons sujets. Assez rapidement, on verse dans un récit qui manque de saveur et de piquant. Je me suis vite désintéressée du sort des uns et des autres, aucun rebondissement n'étant propre à me sortir de la léthargie dans laquelle la lecture m'avait plongée.

Je n'ai, de nouveau, pas eu le sentiment de créer le moindre lien avec l'un des personnages décrits, qui sont un peu "hollow" comme James Blunt à la sortie du métro, transparents, à la limite de l'inconsistance. Pas de saillance à laquelle se raccrocher, pas d'intimité, même les histoires d'amour seraient anecdotiques et ne recèlent pas de flamme ou d'ardeur.
Les ingrédients sont pourtant là, sur le papier : il y a un cadre captivant, les situations dans lesquelles se retrouvent les protagonistes semblent contenir assez de matière pour nourrir l'intrigue, et l'auteur prévoit même pour chacun des péripéties qui devraient faire naître toute une flopée d'émotions vives.
Mais cela ne suffit pas à prendre, en ce qui me concerne en tout cas, la langue est assez commune et ne porte pas le récit bien loin en terme d'ambition littéraire.

Une lecture qui n'a pas remporté mon adhésion, et qui me conforte tristement dans l'idée que Thomas et moi, ça ne colle pas.


Pour vous si...
  • Vous n'êtes jamais rassasié par le comique de répétition, et adorez que l'on vous rabâche la même blague à l'infini.
  • La prose mirifique et audacieuse de Thomas vous enhardit, que dis-je, elle vous éblouit (cf ci-dessous)

Morceaux choisis

"Ça avance souvent comme ça, une enquête. Tu relies les petits points, tu plies selon les pointillés, ça finit par faire des motifs. Comme dans un roman."

"L'avenir, même quand il n'y en a plus, il faut bien qu'il arrive." (Je vous laisse méditer sur la profondeur et la charge poétique extrême de cette phrase bien sentie)


Note finale
2/5
(pas mal)