vendredi 13 janvier 2017

En quête de l'Etranger, Alice Kaplan

En Janvier, le Grand Prix des Lectrices m'entraîne sur les traces de Camus et de son Etranger...



Libres pensées...

La démarche est ambitieuse : l'auteur se propose de créer la "biographie" d'un roman, et pas n'importe lequel, puisqu'il s'agit de L'Etranger de Camus.

En toile de fond, je pense immédiatement au projet de Kamel Daoud de revisiter l'histoire depuis le point de vue d'un homme qui se dit être le frère de l'Arabe abattu par Meursault, auquel on a refusé jusqu'au nom (Contre-enquête, très réussi).

Mais ici, c'est dans le réel que l'on est plongé, auprès d'Albert Camus, et l'on assiste à ses espoirs comme à ses vicissitudes, à ses débuts d'écrivain après s'être détourné de son projet de devenir professeur de philosophie. On découvre les relations qu'il entretient avec des hommes qu'il admire, à l'instar de son professeur Grenier, la réception par ces derniers de son premier roman, qui déjoue toutes les règles de l'art, jusqu'à la publication par Gallimard, et son implication dans l'édition puisqu'en période de guerre, le papier vient à manquer.
L'auteur met en exergue les parallèles qui peuvent être faits entre l'oeuvre et la vie de Camus, son lien avec sa mère notamment, le fait divers qui lui a inspiré l'intrigue de L'Etranger, le regard qu'il porte sur l'Algérie et sur Oran, où il s'ennuie ferme.

En quête de l'Etranger retrace la genèse de l'une des grandes œuvres du XXe siècle, la démarche est documentée et pose des questions intéressantes, tâchant de capturer les motivations de l'écrivain, son état d'esprit et ses états d'âme, et la compréhension du caractère inédit du roman par ses pairs de l'époque. En effet, les commentaires adressés par Grenier sont édifiants, dans la mesure où l'ancien enseignant ne semble pas mesurer le chef d'oeuvre qu'il tient entre les mains, et l'ausculte, l'examine à l'aune des critères de la littérature classique dont il est familier.

Face aux réactions suscitées, Camus se montre ferme sur sa décision de persévérer dans l'écriture, ce qui ne laisse pas d'émouvoir le lecteur, quand on sait que là se joue l'engagement de l'auteur en littérature.

L'enquête menée par Alice Kaplan est très convaincante, et peut, je pense, séduire un large public, au-delà des connaisseurs et adorateurs de Camus, car elle n'exclue pas et n'est en rien élitiste dans son traitement, comme on aurait pu le redouter. Une jolie surprise!


Pour vous si...
  • Vous vous demandez comment se construit un mythe...
  • ...et n'êtes pas du genre à vous contenter de réponses évasives ou théoriques!

Morceaux choisis

"Il manque à la formation philosophique de Camus la profondeur et la rigueur qu'on lui aurait sans doute enseignées à Paris. Mais cette manière de ne pas se conformer tout à fait aux raisonnements de la philosophie formelle constitue aussi un trait de son caractère.
[...] Même à l'époque où il envisage encore une carrière de professeur de philosophie, dans l'espoir qu'elle lui laissera du temps pour mener à bien une oeuvre créatrice, il note dans ses carnets : "Si tu veux être philosophe, écris des romans"."

"Comme la plupart des écrivains travaillant à un roman, Camus traîne partout son histoire avec lui. Comprenant que son Meursault doit finir sur l'échafaud, il se met à voir des condamnations à mort partout."

"Camus s'en tient à son plan : l'attention de Meursault se porte exclusivement sur le monde extérieur. De même qu'il a remarqué les chevalets qui supportaient le cercueil de sa mère, Meursault fixe à présent son regard sur le couteau de l'Arabe qui luit au soleil. C'est là toute la beauté d'un narrateur dépourvu de vie intérieure : le monde qui l'entoure remplace les réflexions, les analyses, les sentiments."


Note finale
4/5
(très bon)

jeudi 12 janvier 2017

La Cerisaie, Tchekhov

A l'occasion de cette année qui commence, en ce qui me concerne, dramatiquement, vous reprendriez bien un peu de théâtre, n'est-ce pas?


Libres pensées...

Attention, nouvelle année, nouveau format : je vais profiter de cet encart pour vous parler un peu du synopsis, et un peu de mon avis.

Le topo est le suivant : une famille issue de la noblesse russe mais désargentée se réunit dans la demeure familiale, La Cerisaie, alors qu'il est question de la vendre.
L'acte se déroule au début du XXe siècle, donc avant la révolution russe, quelques années après l'abolition de la loi sur le servage, détail qui a son importance, puisque l'un des protagonistes, Lopakhine, dont les aïeux ont servi les propriétaires en tant que serfs, s'est affranchi de cette condition, et, ayant fait des affaires fructueuses, va être en position de racheter la propriété.

De nombreuses lectures peuvent être faites de la pièce qui, au demeurant, désarçonne par sa simplicité. Les échanges paraissent anodins, décrivent la situation par le prisme de chaque individualité, et si l'on peut deviner une satire sociale, les arguments ne sont pas empreints, à mon sens, de quelques jugements que ce soit. La violence vécue est sensible derrière les apparences, car il est bien question d'une fin et d'un début, et toute la pièce converge vers ce moment, ce kairos qui s'apparente à un suspens, une parenthèse où tous les anciens repères s'effondrent, si bien que les codes qui régissaient auparavant les interactions font défaut.

La détresse perce dans les échanges entre les protagonistes, qui s'efforcent de sauver les apparences, et, à l'exception de Lopakhine bien sûr, se détournent ostensiblement de l'échéance qui se rapproche, de la réalité qui les frappe, à savoir, la perte imminente de la Cerisaie, avec ce qu'elle incarne d'histoire, de statut social et d'identité, tant collective à travers le groupe familial, qu'individuelle.

On peut lire la Cerisaie et avoir le sentiment de s'être laissé porter par une pièce où il ne se passait pas grand chose, où l'on assistait vaguement à des discussions mondaines parfois entrecoupées de considérations économiques rapidement éloignées.
A mon sens, la pièce abrite une intensité dramatique rare, étouffée, contenue, que l'on pressent et qui oppresse, et renvoie à certaines de ses propres peurs.

On se demande forcément, en lisant ce texte, si l'on serait capable à notre tour de capturer les signaux annonciateurs de la fin d'un monde, du début de quelque chose d'autre, encore intangible et indéfini, et pourtant indiscutablement réel.
A ce sujet, je réfléchis encore.


Pour vous si...
  • Vous vous régalez de toutes sortes de revanches sociales (petit coquin)
  • Vous n'êtes pas rancunier auprès des auteurs qui multiplient les personnages au point de vous perdre dans un parfait embrouillamini de Daria, Antonina, Mikhaïl et Ivan...

Morceaux choisis

"EPIKHODOV. Quel plaisir de jouer de la mandoline.
DOUNIACHA. C'est une guitare, pas une mandoline.
EPIKHODOV. Pour un amoureux fou, c'est une mandoline."

"TROFIMOV. Songez-y, Ania : votre grand-père, votre arrière-grand-père et tous vos ancêtres avaient des serfs, ils disposaient des âmes vivantes. N'entendez-vous donc pas derrière chaque cerisier, derrière chaque feuille, derrière chaque tronc des êtres vivants qui vous regardent, n'entendez-vous vraiment pas leur voix... Disposer d'âmes vivantes, cela vous a tous dénaturés, vous tous qui viviez ici autrefois et qui qui vivez ici maintenant, de sorte que votre mère, vous-même, votre oncle, vous ne vous rendez pas compte que vous vivez à crédit, de l'argent des autres, aux dépens de ceux à qui vous ne permettez pas de franchir plus que le seuil de votre vestibule... Nous avons un retard d'au moins deux cents ans, nous n'avons encore absolument rien, nous sommes incapables de nous situer par rapport à notre passé, nous ne savons que philosopher, nous nous plaignons de l'ennui ou nous buvons de la vodka. Il est pourtant clair que pour commencer une vie au présent, nous devrons d'abord expier notre passé, en finir avec lui, et nous ne pouvons l'expier que par la souffrance, par un travail extraordinaire, ininterrompu."

"ANIA. Maman! ... Maman, tu pleures? Ma chère, ma bonne, ma gentille Maman, ma merveilleuse Maman, je t'aime... je te bénis. La Cerisaie est vendue, c'est fini, c'est vrai, c'est vrai, mais ne pleure pas Maman, il te reste ta vie, il te reste ton âme bonne et pure... Viens avec moi, partons d'ici, partons!... Nous planterons un nouveau jardin, plus beau que celui-ci, tu le verras, tu le comprendras, et la joie, une joie calme et profonde descendra dans ton âme, comme le soleil du soir, et tu souriras, Maman!"


Note finale
3/5
(cool)

mercredi 11 janvier 2017

Possédées, Frédéric Gros

Et voilà, la période est aux regrets, regrets de s'être laissé séduire par ces Ferrero Rocher coulant à flots et ces bûches fleurissant à chaque fin de repas, regrets d'avoir cru que cette insouciance pouvait être sans conséquence, mais elle n'est pas aux regrets des lectures qui ont occupé nos derniers jours de décembre.
Parmi elles, le premier roman de Frédéric Gros, Possédées (très à l'image de moi par les chocolats). 



Le synopsis

1632, Loudun (= quelque part entre Poitiers et Tours).
Plusieurs sœurs du couvent des Ursulines, mère Jeanne des Anges en tête, sont prises de convulsion et déclarées possédées par le démon. Bientôt, elles désignent de concert celui qui a introduit le diable en elles : Urbain Grandier, curé de la ville, séduisant et sensible aux charmes féminins.

Mon avis

Un premier roman comme un tour de force, puisque l'auteur parvient à nous immerger dans un cadre pour le moins peu familier : la France de la première moitié du XVIe siècle, avec un fait historique sans doute peu connu des profanes (en clair, du commun des mortels), à savoir, l'affaire des démons de Loudun, dont le principal protagoniste, Urbain Grandier, nous est dépeint comme un homme attisant les convoitises comme la jalousie.

Figurez-vous ce curé beau et charismatique, qui fait se pâmer les femmes et les jeunes filles, et qui se rend coupable d'une grave compromission en engrossant la fille d'un notable local. Forcément, sur le CV de l'époque, ça fait un peu tache.
En parallèle aux intrigues dont Grandier est au cœur, la mère Jeanne nous est présentée, ainsi que son parcours atypique. Il faut préciser que Jeanne s'est montrée, jeune, fantasque et incontrôlable, et l'on pourrait aller jusqu'à dire qu'elle est entrée en religion à la recherche de sensations fortes. Dire que de nos jours, elle aurait pu prendre un abonnement pour 10 sauts en parachute et devenir la mascotte de People are awesome, ou s'inscrire sur Hug Avenue.
Pauvre Jeanne, victime de son époque, et bienheureux nous, qui disposons de tant d'outils pour atteindre l'extase.

Peu à peu, néanmoins, un odieux mécanisme s'enclenche, sans véritablement être orchestré par un homme en particulier, la rumeur enfle, et c'est bientôt toute les nonnes de la ville qui perdent la raison et se laissent emporter par les sens à l'évocation de ce Casanova d'Urbain.
Mais, pour une fois, situation suffisamment rocambolesque pour être relatée dans un roman, ce ne sont pas les dames que l'on accable des pires qualificatifs et dont on déplore la petite vertu, ni le monsieur que l'on admire pour son art de la séduction.
Non non, le dit-monsieur est accusé de sorcellerie.
Et oui.
A l'attention de Bradley Cooper, Theo James, Channing Tatum et autres Chris Pratt : dans une autre vie (et surtout il y a quelques siècles), on vous aurait brûlé, mes braves.

Il faut dire qu'il en a énervé, des gens, le Grandier, en raflant systématiquement les petites minettes qui n'accordaient pas un regard aux autres curés locaux.
Ainsi donc, l'agrégation des motifs individuels combinée aux mœurs de ce temps conduit à la condamnation d'un homme, et pas n'importe quelle condamnation, la condamnation "combo gold" avec boisson torture à volonté, fat burger humiliation et frites bûcher à s'éclater la panse public, parce que c'est dans l'air du temps.

L'histoire paraît invraisemblable, et pourtant.
Le lecteur, aussi impuissant qu'ébloui par cet enchevêtrement tragique et incroyable, est tour à tour fasciné et écœuré, et voit s'accomplir le terrible destin de Grandier, à mesure que le piège se referme sur lui, piège qui n'existe que par la mise en présence d'éléments peu destinés, a priori, à se rencontrer: la folie qui agite les religieuses, la réputation de Grandier, la jalousie de quelques-uns, le sursaut de l'Eglise qui se croit en danger, la toute-puissance de ceux qui le condamnent et le mènent à la mort.

Le récit est passionnant, bien sûr, mais il est davantage : il nous fait soudain aimer plus que jamais notre piètre XXIe siècle, avec ses émissions de télé-réalité, ses grâces présidentielles, ses élections, et même ses Trump.
Ou pas!...

Pour vous si...
  • Victime d'un chagrin d'amour et d'un homme un peu volage, vous avez besoin d'une catharsis. 
  • Vous êtes un fin amateur de faits divers historiques croustillants et un brin sordides.

Morceaux choisis

"Heureusement, il y avait les séances de coulpe auxquelles Jeanne avait droit, qu'elle provoquait même, qui donnaient un plaisir épicé. La ferveur qu'elle mettait là à publiquement s'humilier, se salir, étaler des défauts et des vices... L'énergie qu'elle mettait à dénoncer de pauvres négligences, des distractions misérables, des oublis volontaires... Elle parle en pleurant de ses mains voleuses, de ses doigts incontrôlables, elle hurle qu'il faut la punir, bien fouetter.
La supérieure de Poitiers était outrée, dépassée, mais quelque chose d'électrique passait alors et Jeanne sent, dès qu'elle parle, autour d'elle l'amorce de tremblements. Or pour elle, elle exige de passer à plus grand."

"Louis Gaufridy, c'est le nom d'un prêtre de Marseille, le curé des Accoules. On a découvert, après de longues séances de torture car les démons le soutenaient dans la douleur, qu'il avait été désigné pour toute la Provence comme prince des magiciens, après un premier pacte passé avec Lucifer. Une jeune ursuline, Madeleine, l'a dénoncé. Il lui avait introduit plusieurs diables dans le corps. Elle était possédée, mais les diables en elle, sous la contrainte des exorcistes, ont fini par raconter."

Note finale
4/5
(très bon)

mardi 10 janvier 2017

Le maître et Marguerite, Boulgakov

Le retour tant attendu des classiques...
Pour bien commencer l'année, je me suis fiée à la blogosphère, qui porte aux nues la grande oeuvre de Boulgakov, Le maître et Marguerite.
J'avais l'impression qu'il y avait même un petit côté SM, ça ne gâchait pas mon entrain. 
Bon en fait c'était pas tout à fait ça non plus, donc, chers disciples de Christian Grey, il faudra repasser une autre fois.


Le synopsis

A Moscou, Berlioz et Ivan Biezdommy croisent la route d'un inconnu, Woland, et débattent de l'existence de Dieu et du Diable. La conversation se clôture sur une prédiction que Woland adresse à Berlioz, selon laquelle il mourra décapité. Sinistre prédiction qui se réalise quelques minutes plus tard, lorsque Berlioz est fauché par un tramway et que sa tête est coupée lors du choc.
En parallèle, l'histoire du Maître nous est contée, un homme qui a écrit un roman sur Ponce Pilate, et s'est isolé du monde et de Marguerite, la femme qu'il aime plus que tout. 

Mon avis

Résumer Le maître et Marguerite est une gageure... Le roman est multiple, les intrigues se superposent, s'enchevêtrent, et l'on ne sait jamais trop dans quel registre on se trouve. Conte fantastique? Satire sociale? Fable romantique? Tout y est, de sorte que le lecteur perd ses repères et peut être déstabilisé par ce récit inhabituel.

Ma sagacité m'a naturellement conduite à identifier l'influence de Faust (au bout de 100 pages, ça n'a pas non plus été immédiat, ne nous affolons pas...), mais l'auteur s'en détache, et crée un roman foisonnant, où l'on évolue entre Moscou et Jérusalem, et où le mal est synonyme d'une certaine fougue, d'une fièvre, d'une folie dont on ne sait si elle nous rebute profondément ou si elle nous attire...

Et puis, pardonnez la mièvrerie, mais cette histoire d'amour, quelle histoire d'amour! Il faut attendre la troisième "partie" pour que le personnage de Marguerite prenne toute son envergure, mais alors, on n'est pas déçu. Certaines scènes, comme celle où elle est reine du bal et doit manifester son intérêt pour chacun des criminels qui l'entourent, sont visuelles et marquantes, et nous emportent loin de ce que l'on peut connaître par ailleurs, tant le style flirte avec le fantastique.

Le maître et Marguerite offre une expérience de lecture qui m'a paru inédite, à laquelle je ne m'attendais pas, intense et décoiffante.

Visiblement, le roman aurait notoirement inspiré les Versets sataniques, le chef d'oeuvre de Salman Rushdie qui est sur ma PAL depuis un bon moment... Je vous en dirai plus une fois que je l'aurai lu. En attendant, ne manquez pas la MasterClass de Salman Rushdie autour de la création littéraire...


Pour vous si...
  • Vous avez toujours cru que la Pythie de Delphes était le plus grand personnage historique/mythologique qui soit, et les prédictions de toutes sortes vous fascinent
  • Vous trouvez Faust un peu poussiéreux, et liriez bien une version plus moderne, dans l'URSS des années trente, par exemple...

Morceaux choisis

"Suis-moi, lecteur! Qui t'a dit que l'amour véritable, fidèle, éternel, cela n'existait pas? Le menteur, qu'on lui coupe sa langue scélérate!" (voilà un châtiment peu clément...)

"Pourquoi suis-je posée là telle une chouette, toute seule au pied de la muraille? Pourquoi suis-je exclue de la vie?"

"Lui n'y était pas aujourd'hui, mais cela n'empêchait pas Margarita Nikolaïevna de discuter en esprit avec lui : "[Si tu es déporté, pourquoi donc me laisses-tu sans nouvelles de toi? Car les gens sont informés, tout de même.] Est-ce que tu ne m'aimes plus? Non, je ne sais pas pourquoi, mais je ne le crois pas. Donc tu as été déporté et tu es mort... Alors, je t'en prie, lâche-moi, laisse-moi enfin libre de vivre, de respirer!" Margarita Nikolaïevna se fit à elle-même la réponse : "Tu es libre... Est-ce que je te retiens?" Puis elle lui répliqua : "Mais non, quelle réponse est-ce là? Non, il faut que tu sortes de ma mémoire ; alors je serai libre". "

"C'est ainsi que l'envie m'est venue de vous montrer votre héros. Voilà presque deux mille ans qu'il dort, assis sur cette plate-forme ; mais quand arrive la pleine lune, il est, comme vous le voyez, tourmenté par l'insomnie. Il n'est pas le seul à en souffrir : son chien en souffre aussi, son fidèle gardien. S'il est vrai que la lâcheté est le plus grave de tous les vices, on ne saurait, en tout cas, la reprocher au chien. La seule chose que craignait le courageux animal, c'était l'orage. Mais que voulez-vous, celui qui aime doit partager le sort de l'être aimé."


Note finale
3/5
(cool)

lundi 9 janvier 2017

L'affaire Jane Eyre, Jasper Fforde

Après une première semaine de l'année en petite forme, je reviens plus résolue que jamais à aller au-delà de mes limites littéraires, et à investiguer des champs jusqu'alors inconnus (par moi-même).
Une bibliophile m'a recommandé un roman dont je n'avais jamais entendu parler... Une occasion en or de mêler la lecture à la parole. 

Profitez-en, dernier jour du sapin.

Le synopsis

La vie de Thursday Next n'est pas de tout repos. Détective littéraire à la famille fantasque (son père voyage dans le temps et son oncle a inventé une machine tout à fait formidable), elle prend en chasse Achéron, qui vient de kidnapper Jane Eyre, menaçant par là même jusqu'à l'existence du roman de Charlotte Brontë. 

Mon avis

Et oui, le synopsis envoie du lourd, et croyez-moi, le roman aussi.
Parce que ce que mon petit résumé ne dit pas, c'est l'humour qui règne dans le récit d'un bout à l'autre, et qui rend l'idée géniale de l'auteur tout à fait truculente, dans un monde décalé où l'on ne sait plus vraiment où donner de la tête, tant la créativité déborde de toutes parts.

Le personnage de Thursday Next n'est pas pour rien dans l'élan du lecteur : un brin rebelle et originale, elle ne s'en laisse pas conter, et est pour tout cela extrêmement sympathique. Sans ajouter qu'elle est fan de Jane Eyre, ce qui fait d'elle quelqu'un de bien. Comme elle est prête à tout pour sauver la mise à Miss Eyre (pas facile à dire à voix haute, ce truc), tous les ingrédients sont réunis pour que le lecteur lui voue une loyauté sans faille, d'autant plus que, face à elle, Achéron Hadès est tout à fait effrayant, et ses motivations sournoises.

Les personnages secondaires, tout aussi curieux et excentriques, habitent joyeusement cet univers incroyable où l'on voudrait réserver un AirBnb pour ses prochaines vacances.

Bref, on ne s'ennuie pas, il y a des blagues à foison, des héroïnes de roman à sauver, des êtres maléfiques à contrer et leurs plans à déjouer, tout cela en maniant approximativement le voyage dans le temps et dans les livres. C'est rafraîchissant et cocasse, et ça me permet de démarrer l'année en grande pompe.
Merci, Jasper, et merci, la belle communauté des bibliophiles. C'est cool de savoir sur qui on peut compter.


Pour vous si...
  • Vous vous pâmez devant les récits complètement déjantés
  • Vous rêvez vous-même de changer une ou deux fins qui ne vous ont guère convaincu

Morceaux choisis

"Pour que je parvienne au grade d'inspecteur, il fallait que ma supérieure s'en aille ou bien obtienne une promotion. Chose qui ne risquait pas d'arriver ; l'espoir que caressait l'inspecteur Turner de rencontrer le Prince Charmant et de partir avec lui n'était précisément que ça - un espoir -, dans la mesure où le Prince Charmant se révélait souvent être le Prince Menteur, le Prince Ivrogne ou le Prince Déjà Marié."

"Je m'approchai du bar. C'était le "happy hour", et toutes les boissons étaient à 52.5 pence.
_Bonsoir, fit le barman. Quel est le point commun entre un corbeau et un bureau?
_Poe a écrit sur les deux?
_Excellent, rit-il. Qu'est-ce que je vous sers?"

"_Ca fait combien de temps que je suis mort? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
_Plus de cent cinquante ans.
_Vraiment? Au fait, ç'a donné quoi, la révolution en France?
_Il est encore trop tôt pour le dire."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 3 janvier 2017

Riquet à la houppe, Amélie Nothomb

On commence 2017 en beauté, au coin du poêle, avec le Nothomb de l'année. Amélie revisite un conte dont j'avais soigneusement oublié jusqu'à l'existence, la perspective d'une madeleine de Proust.


Le synopsis

Déodat naît du mariage aussi heureux qu'improbable d'Enide et d'Honorat, et est affublé dès la naissance d'une laideur repoussante. En grandissant, il se révèle aussi intelligent qu'il est laid, et parvient par ce biais à survivre aux quolibets et aux méchancetés dont ses camarades l'accablent, grâce à sa passion pour les oiseaux et aux traits d'esprit qu'il sait concevoir à l'envi.
Trémière est au contraire la plus belle enfant, douée d'un don de contemplation qui lui vaut dès son plus jeune âge d'être considérée comme stupide, y compris par sa propre mère. C'est pourquoi elle passe le plus clair de son temps auprès de sa grand-mère aimée, Passerose. A la mort de Passerose, Trémière se retrouve seule au monde, dotée d'une beauté éclatante qui l'isole dans la plus grande solitude.
Jusqu'au jour, bien entendu, où les chemins de Déodat et de Trémière se croisent.

Mon avis

Un Nothomb comme on les aime!
Moins impertinent, sans doute, que certains de ses plus grands romans (Le sabotage amoureux, Stupeur et tremblements ou encore la Métaphysique des tubes), mais néanmoins toujours original, décalé, animé de cette verve unique qui fait l'empreinte Nothomb, et l'on sait comme il est rare de pouvoir identifier un auteur à la lecture de quelques lignes, c'est pourtant bien l'effet produit par Riquet à la houppe.

On est donc en plein dans ce que l'auteur sait et aime faire, revisiter un conte, expérience déjà relativement concluante au travers du roman Barbe bleue par exemple. Amélie Nothomb exhume ici un conte peut-être moins populaire, et dont le titre vous dira sans doute quelque chose, car Riquet, en dehors de la station de la ligne 7, tout près de la mirifique bibliothèque Claude Lévi-Strauss (mes hommages), n'est pas un nom très commun.

Les personnages impliqués ont tous leur singularité, depuis les parents de Déodat jusqu'à la grand-mère de Trémière, leurs camarades de classe respectifs, leurs flirts, tous concourent au bien-être et à la bonne disposition du lecteur qui ne demande qu'à se laisser séduire, et qui l'est!
L'humour rend les pires anecdotes amusantes, crée une distance et un attachement immédiats, quelle arme redoutable (rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous). Le sort de Déodat, celui de Trémière nous affectent tour à tour, pour un peu on crierait à la face du monde qu'il est bien lâche de maltraiter ces pauvres hères incompris, si adorables et inoffensifs.

Bref, le livre se lit d'une traite, et enveloppe d'une bonne humeur dont on se croyait dépourvu depuis la désertion des beaux jours ; il nous enjoint à croire en un plan secret de l'univers pour faire advenir l'osmose entre les êtres doux, l'oasis de l'amour véritable partagé, que tout par ailleurs nous décourage d'espérer. Heureusement que ces choses-là existent chez Nothomb, pour un peu, on serait tenté d'y voir, sinon, une odieuse imposture.


Pour vous si...
  • L'humour de Nothomb vous arrache systématiquement un sourire
  • Vous avez un faible pour les contes de notre enfance revisités au goût du jour

Morceaux choisis

"Ce jeune homme de dix-sept ans, rond de corps et d'esprit, était tombé fou d'amour pour l'enfant chétive.
_Tu pourrais trouver mieux qu'une candidate au suicide, lui avait-elle dit.
_Épouse-moi.
_Je ne fais pas le poids.
_A nous deux, nous le faisons.
Comme aucun autre destin ne l'attendait, la jeune fille finit par accepter."

"Il y aurait une thèse à écrire sur le besoin qu'a éprouvé le français de ridiculiser ces animaux splendides [ndlr : les oiseaux]. D'instinct, Déodat soupçonna que la jalousie devait y avoir joué un grand rôle."

"_Votre fils est en train de devenir bossu.
_Mais ça n'existe plus, aujourd'hui.
_Ça n'existe plus parce que ça se soigne. Seulement, jeune homme, il va falloir porter un corset pendant plusieurs années. Ainsi nous pourrons annuler cette gibbosité.
_J'aime mieux la garder, intervint Déodat.
_Ne vous inquiétez pas pour ce corset, vous vous habituerez très vite.
_Là n'est pas la question. Il semblerait que la nature ait décidé de me parer de toutes les horreurs. Son projet me fascine, je ne veux pas le contrarier."

"Quand un humain vient de souffrir d'un grave chagrin d'amour, soit il demeure célibataire très longtemps, soit il se marie aussitôt."

"_Mon physique me prédisposait à devenir un homme entretenu.
Trémière, qui ne voyait plus la laideur du jeune homme depuis qu'elle l'aimait, ne comprit pas l'humour du propos."


Note finale
3/5
(cool)

dimanche 1 janvier 2017

Flop 2016

Vous l'attendiez tous dans la plus totale hystérie, le moment est venu de dévoiler le flop 2016!

Et oui, comme le mauvais esprit règne en maître sur ce blog (on avait dit, ou pas, qu'il était décalé?), pas question de passer sous silence la liste des romans qui nous ont (oui, je dis "nous" pour moi, moi et moi-même, on a réussi à trouver un consensus là-dessus) affligés (re-oui, l'un de mes moi est masculin et l'emporte donc sur les autres, saleté de règle de grammaire), indignés, scandalisés, atterrés devant la nature de leur contribution à l'édifice chéri de la littérature contemporaine.

Car force est de constater qu'une vie de lecteur est une vie d'aventures, où les risques que l'on prend sont parfois terrifiants, tant l'impact psychologique d'une piètre lecture est irréversible : deux heures qui ne nous seront jamais rendues, et la lourde sentence d'être condamné à revoir défiler sempiternellement devant ses yeux la nuit les expressions déplorables et la prose navrante du club des Agnès (Martin Lugand, Ledig, il m'en manque une troisième, est-ce que le deuxième nom de Guillaume Musso ne serait pas Agnès?).

Bref, le seul vrai moyen d'exorciser ces moments difficiles est encore de pourrir exagérément, sans la moindre modération, ces livres qui sont à l'origine du marasme que sont devenues nos vies.

Voici les cinq romans de 2016 qu'il fallait éviter à tout prix, et qui m'ont conduite à fabriquer une poupée vaudou à l'image de leur auteur pour décharger mes émotions négatives.



En dépit d'une prose très engageante, voici un récit qui pèche par excès caricatural, loin de l'art subtil exercé par La Bruyère : les personnages sont terriblement peu nuancés dans leurs pensées et leurs actes, tout chez eux suinte le stéréotype, et les pérégrinations auxquelles ils sont confrontés suffisent à vous rappeler que vous avez une ampoule à changer dans le salon depuis au moins trois mois, et que tout d'un coup, ça vient de devenir drôlement urgent. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour échapper à une lecture infructueuse, c'est fou quand même, cet instinct de survie insoupçonné...


- En 4e position : Au pays du p'tit, de Nicolas Fargues


N'est pas Houellebecq qui veut (si on m'avait dit que j'écrirais ça un jour...), l'ami Nicolas s'est pris pour son disciple et n'a réussi qu'à se produire en pâle copie. La distance cynique qui devrait donner de la contenance à son roman s'est fait la malle, il ne reste qu'un écrit relativement vulgaire et flasque, où un écrivaillon auto-centré (je parle du protagoniste, pas de l'auteur bien sûr) cherche à tout prix à baiser une étudiante russe. Attendez néanmoins le livre en 3e position avant de chercher à vous ouvrir les veines, il y a encore du niveau à venir. 


- En 3e position : La fille de Brooklyn, de Guillaume Musso


Un bon flop se doit de contenir une production commise par Levy ou Musso, sous risque de perdre toute sa crédibilité. Grâce au ciel (et à ma bibliothèque), La fille de Brooklyn m'est tombé entre les mains, et me permet aujourd'hui d'apparaître devant vous telle une grande martyre, parce que s'infliger une lecture de cet ordre est le plus effroyable des supplices. Venons-en au fait : une ouverture qui se veut théâtrale et qui est en réalité grotesque, des rebondissements qui ont tout piqué à l'univers du thriller sans grande ingéniosité, des personnages pâlots dont on ne voudrait pas à notre table en séminaire professionnel, et surtout, surtout, une richesse d'écriture qui fait passer les slogans publicitaires pour shampoing pour de la très haute littérature. Comme dirait la Reine Rouge, qu'on lui coupe la tête.


- En 2e position : Le dernier des nôtres, d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre


Grand Prix de l'Académie Française. Quand j'y pense, j'ai envie de lobotomiser la France. Toute. Entière. C'est insensé, de remettre un prix prestigieux à un roman de cet acabit - que dis-je, un roman? Une expérience, éventuellement, et je vous jure qu'elle est odieuse. L'auteur vogue sur le succès du sensationnel bidon auprès d'un lectorat perdu, le point culminant étant atteint lorsqu'une vieille dame brandit en public le pénis d'un vieux monsieur pour montrer qu'il est, ou pas, son bourreau d'Auschwitz. Je ne me remets toujours pas de cette scène, je le confesse, elle a fait de mes jours et de mes nuits un enfer, à toute heure les larmes menacent de me dévaster tant j'ai perdu ma foi en l'humanité. Je vous en conjure, ne faites pas l'erreur que j'ai commise, gardez-vous de lire ce truc.


- En 1ère position : On regrettera plus tard, d'Agnès Ledig


Comme le dernier bouquin d'Agnès Martin-Lugand s'est révélé étonnamment meilleur que ce que j'imaginais (attention, c'est pas non plus le livre de l'année, mais bon, le progrès est en marche), j'ai dû me reporter sur une autre Agnès, dont le dernier roman, moins abominable que Les gens heureux lisent et boivent du café, n'en est pas moins une pépite de stupidité, un conglomérat de clichés qui font pleurer de rage et de révolte, une insulte à la littérature honnête, une pichenette à la face d'un lectorat désireux de s'élever un tant soit peu en lisant, la preuve irréfutable qu'il faut interdire l'accès à un ordinateur/une tablette/un cahier et un stylo/un menhir à graver à certaines personnes, qui peuvent sans cela rendre dépressives plusieurs générations d'aventuriers de la lecture, et participer à l'avènement d'une idiocratie, comme dans le film. Braves lecteurs, indignez-vous, révoltez-vous, refusez les doubitchous que l'on vous enfourne de force au fond de la gorge, vous méritez mieux.

Et bisous à tous!