lundi 17 septembre 2018

Le calame noir, Yasmine Ghata

Yasmine Ghata s’est fait un nom dans le monde des lettres avec son roman J’ai longtemps eu peur de la nuit, paru en 2016. Elle n’en était pas à son coup d’essai, après plusieurs ouvrages publiés depuis 2004. Pour appréhender son dernier roman, Le calame noir, quelques éléments de biographie peuvent être utiles, comme le fait que Yasmine Ghata travaille dans le domaine du « marché de l’art », ce qui éclaire également certains des sujets évoqués dans ses livres. 


Libres pensées...

Le calame noir revient sur l’histoire de Siyah Qalam, un peintre du XVe siècle qui a laissé des œuvres originales centrées sur les nomades des steppes d’Asie centrale.
Une femme, Suzanne, découvre ses œuvres dans le cadre d’une exposition, et est immédiatement transportée quelques siècles plus tôt, qui ressent soudain une proximité et un lien singulier avec la fille du peintre, Aygül, qui lui raconte à travers ses yeux les voyages de son père, les fascinants rouleaux qu’il dérobe au regard de sa fille, sa disgrâce à la cour qui le conduira à l’extrême indigence.

Comme pour J’ai longtemps eu peur de la nuit, Yasmine Ghata se plaît dans un récit à deux voix, qui superposent leur histoire et leurs sentiments, se trouvant des similitudes inattendues – ici, le deuil du père, porté à la fois par Suzanne et par Aygül. C’est une approche que l’on pourrait interroger, car le personnage de Suzanne semble avoir pour effet de créer un pont entre aujourd’hui et l’époque du calame noir, nous accompagnant à faire cette traversée ; cependant, Suzanne n’est pas un personnage qui apporte par ailleurs beaucoup au récit. Comme le lecteur, elle est spectatrice, et les émotions d’Aygül dialoguent avec les siennes.

Il est fascinant de se plonger dans le quotidien de cet homme et de sa fille, traversant les plaines d’Asie centrale, rejoignant la cour, confrontant la vie sauvage et la vie de la « société organisée » de l’époque. Une poésie particulière se dégage de ces scènes simples et authentiques, une atmosphère unique envoûtante.
Je me suis bien sûr interrogée sur les méthodes de documentation auxquelles l’auteur a eu recours, songeant que les sources disponibles devaient être minces et peu faciles d’accès. Le résultat est réussi à mon sens, car j’ai véritablement eu l’impression d’être plongée dans cette période reculée et ce cadre géographique lointain.

Le calame noir propose ainsi un voyage sensoriel et pictural, sur les traces d’une figure mal connue de l’art du XVe siècle, que l’on prend grand plaisir à découvrir.


Pour vous si...
  • Vous avez quelques lacunes portant sur la production artistique sous la dynastie des Timourides
  • Vous êtes intimement convaincu que l’on n’appréhende jamais aussi bien un artiste qu’à travers le regard de sa fille

Morceaux choisis

"La fille de Siyah Qalam, le calame noir des steppes d'Asie centrale, s'était aimantée à son être, attirée par cette même odeur du vide, celui des filles sans père. L'errance chevillée au corps, elles cherchent toute leur vie l'impossible présence, cet habitant impalpable à l'écart des terres, sans domicile ni adresse."

"Point d'exploit, ni de noble quête. Les héros qu'il avait coutume de représenter dans les miniatures d'autrefois étaient remplacés par des personnages ingrats et sans gloire. Il devina mon étonnement et eut cette phrase : "Leur misère est héroïque." "

"En ouvrant les yeux, elle est revenue à la réalité, elle a compris que grandir sans père, c'est vivre d'une manière étrange, incomplète et amputée. Un père vous ouvre le monde, construit votre être loin des peurs archaïques et vous donne de l'amour pour toute une vie. Une partie de son être est sans origine, sans ancrage. Elle a toujours eu ce fantôme en elle, cette ombre sans motif, cette grisaille sans contour.
Seul un père donne une valeur. Toutes ses tentatives sont demeurées infructueuses, tous ses efforts vains : on n'est pas une femme sans la reconnaissance d'un père. Il faut sans cesse réparer les manques, raccommoder cette lourde lacune de la vie. Aimer éperdument donne l'illusion d'une guérison, mais les filles sans père aiment mal car elles aiment trop et imposent à l'être aimé une exigence sans cesse renouvelée d'amour parfait, d'amour idéal, d'amour inconditionnel." (et ben on n'est pas dans la merde...)

Note finale
3/5
(cool)

vendredi 14 septembre 2018

Khalil, Yasmina Khadra

Le retour de Yasmina Khadra, avec un roman, ô surprise!... dérangeant. Visiblement, il n'est pas trop fan de ce qualificatif, comme ont pu le voir les vrais fans dans l'émission de cette semaine de la Grande Librairie, pourtant, difficile de le dire autrement : on n'est quand même pas des masses à l'aise, dans les baskets d'un "fou de Dieu". 


Libres pensées...

Khalil a grandi en Belgique, à Molenbeek, dans le même immeuble que Driss, son meilleur ami, et Rayan, qui a été un enfant et un jeune homme studieux et brillant, là où Khalil et Driss ont fait face à l'échec scolaire, au rejet, à l'indigence. Nous sommes le 13 novembre 2015, Khalil est auprès de Driss, ils font partie du groupe de terroristes qui prévoit de se faire exploser au stade de France. Mais lorsque le moment vient, la ceinture de Khalil ne se déclenche pas. Perdu à Paris, il appelle Rayan à l'aide pour rejoindre son quartier, en attendant de prouver à son émir, Lyès, qu'il n'a pas été lâche, qu'il croit plus que jamais à la cause qu'il porte. De retour à Molenbeek, il replonge dans le milieu qu'il pensait avoir quitté définitivement, sa soeur aînée qu'il méprise, sa jumelle qu'il aime tendrement, Rayan qui ne comprend pas le geste de Driss mort en martyr selon Khalil, les jeunes arabes qui vivent ici eux aussi et condamnent les actes terroristes.

L'histoire de Khalil se dévore, se lit d'une traite, avec effroi et une étrange empathie. Il faut dire qu'en tant que lecteur, on est habitué au contrat tacite poussant vers le protagoniste, en particulier lorsqu'il est aussi le narrateur, et si Agatha Christie nous a appris à nous méfier dans le fameux meurtre de Roger Ackroyd, il n'en reste pas moins que le mouvement naturel du lecteur est de réellement voir à travers les yeux du narrateur.

Ici, l'exercice est ardu. Je redoutais que le narrateur ne soit directement impliqué dans les attentats du Bataclan, qui restent un sujet très sensible. Ce n'est pas le cas. Cela ne rend pas pour autant le chemin facile.

Khalil est un jeune homme qui n'est pas un illuminé, ses propos ne sont pas incohérents, il n'est pas stupide non plus. Il a adhéré à un système de pensée suffisamment puissant et rodé pour toucher son public, et selon ce schéma, ses actes semblent presque logiques. Les civils tués sont un moindre mal, ce qui compte est la cause défendue, et son avènement sur le long terme.

Les cibles de ce discours forment un terrain propice, ce sont de jeunes gens ayant vécu dans l'exclusion, souvent la modestie si ce n'est la misère, l'isolement social, le rejet. Khalil en est l'exemple parfait. Pour la première fois, il a une importance, il défend quelque chose, il a un pouvoir, il existe. Son engagement est une revanche, un cri de protestation contre la vie qu'il a eue depuis toujours, et qui a piétiné tous les espoirs qu'il pouvait caresser. Il n'entrevoit pas de futur, pas de réussite sociale ou financière, il est désavoué par son père, il est en quête de sens, et d'être.
Tous ces facteurs réunis conduisent à sa conviction aveugle, à sa volonté de mourir pour Dieu. Pourtant, ses proches ne partagent pas cette vision qui le transporte, si ce n'est Driss, son presque-frère, avec lequel il voulait tant mourir. On interroge les rouages sociétaux qui, seuls, n'auraient pas mené sans doute à de telles extrémités, mais combinés à l'action des organisations fanatiques désireuses de recruter des fidèles qui deviendront kamikazes, contribuent indirectement à ces bains de sang.

Comme c'est son usage, Yasmina Khadra nous bouscule, nous met face à des certitudes bien répandues, nous force à reconnaître l'humanité là où nous aspirons à la nier, parce que nous ne voulons pas nous trouver de terrain commun avec des hommes et des femmes capables de se faire exploser, et avec eux une multitude de civils, dans le métro à une heure de pointe, ou dans un lieu emblématique. Pourtant, Khalil nous est familier : nous ne pouvons ignorer sa détresse et sa solitude. Et il lui reste encore ce peu qui toujours laisse un brin d'espoir : le libre-arbitre. 

Pour vous si...
  • Khadra vous met toujours dans tous vos états
  • Vous êtes ouvert à une autre perspective, pour mieux affiner la vôtre. 

Morceaux choisis

"Pour accéder à la postérité, nul besoin d'être un héros ou un génie - il suffit de planter un arbre." (et, comme le dit mon cher et tendre : "tu connais beaucoup de noms de planteurs d'arbres? :'(  )

"J'étais la lie de l'humanité, Rayan, un putain de zonard sans devenir qui ne savait où donner de la tête et qui attendait que le jour se lève pour courir se refaire dans une mosquée. Et la mosquée, plus qu'un refuge, m'a recyclé comme on recycle un déchet. Elle a donné une visibilité et une contenance aux intouchables que nous étions, Driss et moi, nous a sortis du caniveau pour nous exposer en produits de luxe sur la devanture des plus beaux édifices."

"Et lorsqu'on les exhorte de ne pas semer le chaos sur terre, ils rétorquent qu'ils sont les redresseurs de torts, alors que ce sont eux les fauteurs." (Coran, sourate al-Baqara, II, 11-12)

"_[...] Finir dans un accident et finir dans un attentat, c'est différent.
_Il ne s'agit pas de comment ça finit, mais de comment ça commence. Il suffit de bien peu de chose pour que l'on dégringole dans l'estime de soi. Et alors, bonjour les dégâts. Tout part en vrille. Ca paraît dérisoire, pourtant ça te fout l'existence entière en l'air. Il n'y a pas plus fragile qu'un apatride, Moka."

Note finale
3/5
(glaçant)

jeudi 13 septembre 2018

Tu t'appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider

Comme je n’avais aucune idée de qui pouvait bien être Maria Schneider, j’ai pensé qu’il ne serait pas mauvais de m’informer un peu.


Libres pensées...

Vanessa Schneider raconte sa cousine Maria, dans ce récit qui lui est adressé. Maria était comédienne, rendue célèbre par le film Dernier tango à Paris, qui l’a couverte de gloire, et a été sa malédiction. Car lors du tournage, Maria n’a pas vingt ans, et elle découvre brutalement le traitement réservé aux femmes, et en particulier aux comédiennes en herbe : le réalisateur, Bertolucci, lui impose de tourner douze heures par jour, l’épuise et la malmène, lui fait subir l’humiliation de la fameuse scène de sodomie qui ne figure pas au script, et dont il l’informe tout juste avant de la tourner, pour qu’elle réagisse en femme humiliée et non en actrice, là où son partenaire, Marlon Brando, qui est alors une grande figure du cinéma quoique sur le déclin, fait respecter ses volontés.

C’est le nœud médiatique du roman, et pourtant, le récit va bien plus loin. La narratrice et auteur revendique le droit d’écrire son histoire avec Maria, elle fait des incursions dans ses propres souvenirs, nous parle de l’étrange famille dans laquelle elle a grandi, de l’enfance et de l’adolescence de Maria, sa cousine plus âgée dont elle collectionne bientôt les articles qui lui sont dédiés dans la presse.
Maria est vue comme une jeune actrice prometteuse, qui tourne avec le monstre Brando à tout juste dix-neuf ans, elle devient une idole, et pourtant sa carrière se brise alors qu’elle a tout juste décollé.
Après le dernier Tango, Maria ne jouera que dans des films mineurs, on attendra d’elle qu’elle se déshabille, qu’elle s’exhibe, et lorsqu’elle refusera, les scripts cesseront graduellement de lui parvenir.
Le roman de Vanessa Schneider permet de l’habiller enfin, de voir la petite fille enjouée et abîmée, souffrant du rejet de ses parents, attirée par la lumière, vive, intelligente, avant de tomber dans les drogues dures, les lauriers du succès dans les années 1970. Quoi qu’elle fasse, on la renvoie toujours à cette scène, au dernier Tango, son ascenseur doré devient sa prison.

L’écriture de Vanessa Schneider est simple, neutre, et cela tombe bien, elle n’est pas là pour se faire remarquer, et il n’est pas besoin de rajouter du pathos aux nuances de tristesse qui se dégagent naturellement de cette histoire de vie, entremêlées d’autres choses plus belles, de moments de complicité familiale et d’espoir, l’épaule d’A., la compagne de Maria, les colis gourmets de « Brigitte ».

Maria Schneider a des airs d’étoile filante, en mouvement elle papillonne, semble fragile et pourtant elle endure, dressée seule contre l’agitation.

Un tel récit résonne, à l’heure des révélations retentissantes l’an dernier au sujet de Weinstein, le magnat du cinéma, et de l’ampleur gagnée par les mouvements de prise de parole des femmes dénonçant les abus, les viols, ou même, « simplement », les injustices qui ont été leur lot depuis toujours.

Pour Maria, il est trop tard. Mais à travers son histoire, racontée par sa cousine Vanessa, elle vient porter l’espoir d’une société plus digne, où les jeunes filles ne sont pas ainsi jetées en pâture à des hommes en position de pouvoir.

Pour vous si...
  • Vous voyez dans le dernier tango à Paris l’un des plus grands films du XXe siècle
  • Vous ne saviez pas que Vanessa était sa cousine.
Morceau choisi

"Quelque chose la tracasse néanmoins, son frère et sa belle-mère lui reprochent d'avoir travesti des épisodes de sa vie. Elle s'en défend, "ce sont eux qui se trompent". Je tente de la rassurer, lui dis que la mémoire est fragile, parcellaire, personnelle, que chacun se souvient de ce dont il a envie, ou de ce qu'il a pu retenir du temps qui s'est écoulé. J'ajoute qu'il n'y a pas de vérité unique, que le droit au récit est une liberté absolue. Je sais que je me parle à moi-même, comme pour éloigner ce malaise qui me poursuit en écrivant sur toi. Je tente de me prémunir des critiques inévitables, celles de tous ceux qui t'ont croisée et ne te reconnaîtront pas dans le tableau que je brosse, celles des derniers de notre famille qui s'interrogeront sur ma légitimité à te réinventer."

Note finale
3/5
(cool)

mercredi 12 septembre 2018

My absolut darling, Gabriel Tallent

Qui n’a pas entendu parler du grand roman américain de l’année 2018 ? Fier d’un beau succès outre-Atlantique, et intronisé en France par François Busnel et la Grande Librairie, Gabriel Tallent reçoit depuis quelques mois toutes sortes de distinctions et prix littéraires, et est bien parti pour être l’auteur incontournable de l’année… Cédant aux chants des sirènes, j’ai enfin lu My absolut Darling.


Libres pensées...

Julia, dite Turtle, ou encore Croquette, est une adolescente qui vit seule avec son père, Martin, quelque part en Californie. Sa mère est morte alors qu’elle était enfant, si bien qu’elle a grandi auprès de cet être charismatique et violent, un homme aux idées bien établies, qui exerce sur elle une emprise profondément malsaine.
A l’école, Turtle est renfermée, taiseuse, peu appliquée. L’une de ses enseignantes, Anna, s’inquiète pour elle, mais Turtle la repousse, tout comme ses camarades.
Le seul qui a gain de cause, c’est Jacob, qu’elle rencontre avec son ami Brett dans la forêt une nuit alors qu’elle erre loin de son domicile, un adolescent doux, patient et intelligent, dont la famille est chaleureuse envers Turtle, et qui lui offre une bienveillance qu’elle n’a jamais connue.

Aucun lecteur ne peut être insensible à l’histoire de Turtle. Jeune fille à vif, taillée pour survivre, pour résister face à l’adversité, qui endure en silence et est plus à son aise seule dans les bois qu’au milieu d’autres adolescents. A son côté, son père, cet homme dont on ne tarde pas à saisir l’ampleur de la névrose et le sadisme revendiqué. Entre eux, une relation destructrice, perverse et toxique ; absolue aussi, sans demi-mesure. Turtle appartient à son père, il l’aime, elle l’aime, d’un amour qui n’en est sans doute pas un, mais qui est tout ce qui est, à ses yeux d’adolescente qui n’a rien connu d’autre.

L’écriture de Gabriel Tallent est aussi lumineuse que son sujet est noir. Par son intermédiaire, on touche à la vérité de Turtle et de son quotidien. La précision est de mise, pour décrire l’environnement de la jeune fille, sous toutes ses coutures, depuis la végétation jusqu’à l’arme qu’elle manie, charge et décharge, frénétiquement, toujours prête à se défendre.
Dans la bouche du père, les insultes, les discours apocalyptiques, le fatalisme d’un homme que cela arrange de croire que la fin du monde est proche, que rien n’a de sens, que l’humanité est sèche et folle.
Autour, la cohorte des impuissants, qui pressentent une menace sans parvenir à la dévoiler, depuis Anna jusqu’à la mère de Brett, qui était jadis l’amie de la mère de Turtle.
Pourtant, au contact de ces autres, Turtle s’altère, et peu à peu couve la révolte.

J’ai été moins réceptive à la dernière partie du roman, qui, soucieuse de fournir un dénouement, s’apparente à un règlement de comptes où l’action devient centrale, succédant à une temporalité plus souple, à un texte plus contemplatif, sans l’être totalement non plus.

Je comprends et partage l’enthousiasme généré par My absolut darling, qui aborde un thème très grave dans un style travaillé, littéraire. Indéniablement, il s’agit d’un roman à lire, et il s’agit aussi d’un roman qui laisse une marque. Le traitement des cinquante dernières pages m’a moins convaincue, mais la lecture me laisse néanmoins avec la conviction que Gabriel Tallent n’en est qu’à ses débuts, et que la suite promet d’être éclatante.

Pour vous si...
  • Vous êtes un adepte des romans américains versant dans le noir, à l’instar de certains récits de David Vann
  • Vous avez toujours pensé que les surnoms « cheesy » cachent quelque chose de louche
Note finale
4/5
(excellent)

mardi 11 septembre 2018

Sujet inconnu, Loulou Robert

J'ai la satisfaction de dire que je suis Loulou Robert depuis ses débuts : ayant repéré Bianca sur l'étagère de la bibliothèque municipale, je me suis ensuite naturellement dirigée vers Hope, au titre attrayant, mais qui m'avait cependant moins plu que le premier opus. Avec Sujet inconnu, Loulou Robert revient sur le devant de la scène littéraire.


Libres pensées...

La narratrice est un sujet inconnu : volontairement, elle ne donne pas son nom, et garde secrète cette identité sur laquelle on ne pourra que faire des suppositions.
Ce que nous savons, c’est qu’elle a vingt-deux ans, qu’elle a grandi dans l’Est de la France, entre un père absent et une mère maniaque brandissant à tout va son indéfectible aspirateur. Cette jeune fille a promis, à elle et Sam, son ourson en peluche, alors qu’elle était enfant, qu’elle grandirait pour partir.
Son baccalauréat en poche, elle quitte donc le cocon familial pour Paris, où elle s’inscrit à l’université. Elle tangue entre l’histoire, les sciences politiques, les lettres et la philosophie, change de cursus en cours d’année, devient le cauchemar de l’équipe administrative de la fac.
Elle vit seule dans un petit studio du XXe arrondissement, et rien ne semble l’affecter vraiment, elle est comme engourdie.
Jusqu’au jour où elle le rencontre, un jeune homme dont elle tombe instantanément sous le charme, qui devient « toi », qui la hante, mais qu’elle ne recroisera que plusieurs mois plus tard, par hasard, dans une séance de boxe.
Leur relation devient passionnelle, fusionnelle, dangereuse.
La narratrice est bientôt déchirée entre cet amour maladroit, et la découverte d’un cancer frappant sa mère.
Entre les deux, une fenêtre pour survivre, pour exister : l’écriture.

J’ai eu plaisir à retrouver la prose hachée et vivante de Loulou Robert, qui renoue avec le talent déployé dans Bianca, après la petite déception causée par Hope.
En effet, Hope était une suite assumée à Bianca. Sujet inconnu entame un autre projet, puisqu'il n'y est plus question de Bianca, et cela en dépit du fait que la narratrice lui ressemble par de nombreux traits (en cause, peut-être, le fait que Bianca présentait beaucoup de similitudes avec l'auteur, et que l'on retrouve des thématiques proches dans Sujet inconnu - mais cette hypothèse d'autofiction n'est que mon humble avis).

Loulou Robert se distingue à la fois par un style, et par des thèmes qui, en trois romans, ont déjà pu émerger comme récurrents.
Parlons d’abord du style : des phrases courtes, des mots qui sonnent, l’auteur n’en a pas peur et emploie ceux qu’elle veut. C’est efficace, et très actuel : le lectorat impatient et pressé trouve soudain un langage qui correspond à son rythme. Astrid Manfredi avait trouvé la même approche avec La petite barbare, cette langue qui claque et qui vole.

Vient ensuite la protagoniste, et les thèmes auxquels elle est confrontée : une sorte de vanité, d’absurdité existentielle, et soudain, au milieu du vide, une raison de vivre. L’amour, d’abord, puis l’écriture, plus sûrement.
Les protagonistes de Loulou Robert se décrivent toujours comme angoissés, déglingués, fous, marginaux. Ils revendiquent une différence, ils ne se reconnaissent pas dans leurs pairs et dans leur temps, et à vrai dire, on pourrait même croire qu’ils sont effrayés, à l’idée de ne pas être si différents de ces autres dont ils se pensent à mille lieues. Autour d’eux, des personnages tranchés et tranchants, soit du côté de la bienveillance, mais frappés de maladie ou de vieillesse (sa mère, Lucien, comme Jeff dans Bianca), soit du côté d’une malveillance (le « toi » du roman).

Et cela est cohérent avec l’observation qu’il n’y a toujours qu’une voix chez Loulou Robert, celle de la narratrice, vers laquelle on se sent immédiatement portée, qui dit son mal-être, et qui porte un regard unilatéral sur ceux qui l’entourent.
Ce regard, bien sûr, est multiple : il change, s’altère doucement, s’enrichit, se nuance, à mesure que le temps passe et que les faits viennent trahir les intentions de ces autres auxquels, par défaut, elle ne peut se fier.

Cette narratrice entière est une allégorie de l’adolescence tiraillée, du passage vers l’âge adulte : sauvage, indocile, elle se veut rebelle et exceptionnelle, elle tranche entre le bien et le mal, en elle couve une révolte, elle est avide d’expériences, peint des portraits au vitriol, elle est désabusée, lasse, en quête de sens et d’absolu, de vérités pragmatiques qui ne se trouvent ni dans les cours de philosophie, qu’elle fuit, ni vraiment dans la rue, car c’est la solitude qu’elle préfère. A sa propre recherche, elle est autocentrée, égoïste, ses yeux se portent sur elle avant tout, son introspection l’obsède, l’expression de ses émotions et de ses états d’âme prend le pas sur toute véritable curiosité pour l’altérité, elle est persuadée que sa lutte est celle de la survie. Face à elles, les autres ressemblent à des prétextes, qui, toujours, la ramènent vers elle.

Loulou Robert est extrêmement douée, mais elle peut faire plus encore. La voie et la voix qu’elle a trouvées lui assurent un public, néanmoins l’on retrouve dans Sujet inconnu beaucoup de similitudes avec Bianca. Aussi va-t-elle bientôt se retrouver face à un choix ardu : se contenter de reproduire une recette qui marche, ou prendre de nouveaux risques, se hasarder, créer d’autres voix, explorer d’autres mondes et d’autres personnalités, d’autres points de vue, créer une illusion pour laquelle elle puisera dans sa richesse intérieure, mais qui n’en sera pas seulement le reflet à peine masqué.

Pour vous si...
  • Vous êtes réceptif à la quête de sens des « jeunes d’aujourd’hui »
  • Vous ne supportez pas non plus qu’on touche à vos affaires, et encore moins à vos jouets

Morceaux choisis

"La ville en soi était plutôt jolie. [...] Tout était faux. Ce n'était pas la vie. C'était de la peinture. Un mouroir pour personnes qui se contentent d'être dans l'entre-deux. Jamais pleinement heureux, jamais pleinement malheureux. Rien n'est entier. Tout est ordonné. Une vie pour experts-comptables."

"Vingt ans, bientôt vingt et un. Combien de jours et d'heures ? Je n'ai pas assez fait attention. Il faut plus regarder. Chaque détail compte. Tout change. La peau. La voix. J'entends maman à six ans. A quinze. Elle me réveille le matin. Elle gueule beaucoup mais sa voix reste douce. La nuit, quand elle somnole. Au téléphone, aussi. On n'écoute pas assez la voix de sa mère."

Note finale
3/5
(cool)

lundi 10 septembre 2018

De la beauté, Zadie Smith

Il y a quelques années, je me suis essayée à la lecture de De la beauté, de Zadie Smith. Et sans raison valable, je me suis arrêtée en route. Ce n'était pas le bon moment. A la faveur de la parution en France de son dernier roman, Swing Time, j'ai eu envie de retenter l'expérience...


Libres pensées...

Lorsque Jerôme, le fils aîné de la famille Belsey, s'entiche, lors d'un séjour à Londres, de Victoria, la fille de Monty Kipps, l'ennemi juré de son père Howard, ce dernier décide de traverser l'Atlantique depuis Boston pour lui faire entendre raison. Mais la situation qu'il trouve en arrivant est loin de celle qu'il imaginait : l'amourette de Jérôme et Victoria n'a pas les dimensions espérées par le jeune homme, qui est contraint de renoncer à ses voeux et à Victoria.
Un an plus tard, la famille Kipps déménage aux Etats-Unis, et Monty se retrouve professeur dans la même université que Howard Belsey.

La scène inaugurale du roman est absolument savoureuse : imaginez un jeune homme plongé dans la honte abyssale de voir débarquer son père chez la famille qui l'accueille, pour s'opposer à un mariage qu'il avait conçu en esprit sans s'assurer que sa dulcinée serait partante, ni sa famille. La situation est à la fois douloureuse et grotesque, et si l'on souffre pour Jérôme, on ne peut s'empêcher de rire de cet imbroglio.

A partir de là, on se retrouve acquis à Zadie Smith et à son récit dense. Il faut dire que les protagonistes sont nombreux, et ont leur vie propre : Howard et Monty ne sont pas les plus servis, et l'on en découvre autant sur Kiki, la femme d'Howard, Carlene, la femme de Monty, et leurs enfants, à savoir Zora et Levi d'une part (Jérôme se tiendra tranquille pour le reste de l'intrigue), et Victoria - dite Vee - d'autre part. Autour, d'autres personnages gravitent : Claire, la collègue de Howard, ou encore Carl, un jeune slammer dont Zora s'éprend et qui lui préfère les charmes de Victoria.

Pour le reste, il s'agit du quotidien de ce microcosme, de leurs déceptions, de leurs petites faiblesses, de leur mesquinerie parfois. Et, au milieu, de grands discours; car si Kiki et Carlene n'osent guère intervenir dans le champ d'études de leurs époux respectifs, bien que fortes de leurs propres opinions, Howard et Monty s'en donnent à coeur joie, le premier défendant la discrimination positive et une approche très démocrate de la question afro-américaine, le second étant un ultra-conservateur et dénonçant un certain misérabilisme à l'égard des Noirs dans la posture de son détracteur.
Deux points de vue développés et intéressants, que l'on peut par moment trouver arides, en ce qu'ils sont traités par deux personnages qui sont des universitaires, des intellectuels qui s'affrontent d'abord par publications interposées, avant que la joute verbale ne prenne la suite.

A côté de cette lutte intestine, Kiki et Carlene se lient d'amitié, et si la figure de Carlene est moins présente, on se plaît à passer du temps auprès de Kiki, cette femme à la personnalité affirmée et qui souffre pourtant du désintérêt de son mari, de l'adultère qui a désorienté leur couple, d'une vie de femme noire dans un environnement où les Noirs sont plus souvent les domestiques que les nantis.

Je pourrais vous parler de chacun de ces protagonistes mais le plaisir serait alors perdu : vous aurez certainement le loisir d'en profiter à la lecture du roman. Lecture qui ne sera pas aisée, car le texte est parfois complexe, les sujets évoqués ne sont pas toujours faciles d'abord, et les personnages se font parfois détestables, chacun poursuivant son propre bonheur, sa propre réussite, dans un milieu finalement très fermé. Les idées confrontées sont stimulantes, que l'on soit favorable à l'un ou l'autre des deux parties opposées, et le roman s'inscrit, dans une certaine tradition littéraire, à la suite de David Lodge par exemple, peintre par excellence du milieu universitaire anglosaxon.

De la beauté est un roman qui ne plaira pas à tous, mais qui aborde des sujets sensibles sous une forme très travaillée, si bien que l'on n'oublie pas les Belsey-Kipps. A découvrir !

Pour vous si...
  • Vous êtes un fan de Lodge
  • La question de la place faite aux Noirs dans le milieu universitaire, et plus largement scolaire, vous interpelle, tout comme les questions de la discrimination positive ou du rôle de l'université

Note finale
4/5
(très cool)

vendredi 7 septembre 2018

Asta, Jon Kalman Stefansson

Je découvre avec Asta la prose de l'auteur islandais Jon Kalman Stefansson, ayant à son actif plus d'une douzaine de romans, et visiblement un écrivain majeur jouissant d'une renommée internationale. Je me disais justement que l'on ne parlait pas assez de l'Islande, sur ce blog, alors parlons-en. 


Libres pensées...

A Reykjavik, dans les années 1950, Helga et Sigvaldi s'aiment passionnément, et donnent naissance à une petite fille qu'ils nomment Asta, d'après le mot islandais signifiant Amour.
Mais la vie n'est pas tendre pour eux, et bientôt, leur couple se délite, la rupture s'annonce, et Asta connaît une enfance et une adolescence chaotique. Sa soeur se suicide, elle se retrouve elle-même marginale, et sur son chemin cabossé, elle croise Josef.

Je ne m'attendais au roman foisonnant livré par Stefansson. Un roman multiple, puisque l'on suit les parcours et les états d'âme d'Asta et de Sigvaldi, ceux d'Helga aussi, de ce qui les a séparés, des errances de l'existence, de leur solitude immense. Il y a, bien sûr, des drames banals qui pavent leur histoire, des disparitions précoces, des bouleversements tus, leur énergie et leur folie pour survivre. Un sentiment de tragique m'a happée à plusieurs reprises, tandis que les personnages se débattaient avec leur douleur et leur impuissance.

Il faut dire qu'Asta est un roman de vie, et si l'on y suit deux générations, le texte est unique dans sa manière d'aborder le cortège d'émotions de ses protagonistes, les rendant terriblement imparfaits et humains. Asta est de ces romans qui revendiquent l'incohérence des êtres, et qui n'a pas besoin de restituer des psychologies lisses parce que son parti pris est infiniment plus intéressant : donner à voir cet humain, et le donner à sentir. Le lecteur est frappé par ce sentiment d'authenticité, de vérité face à Asta et à ses proches, c'est d'ailleurs pour cette raison sans doute que le roman reste à l'esprit, hante, bien après avoir été refermé.

Asta m'a dispensé un choc littéraire, aussi ne vous étonnez pas si je vous reparle de Stefansson bientôt...

Pour vous si...
  • Vous n'attendez pas d'un roman une construction méthodique et mécanique, et privilégiez les romans qui vous font ressentir une palette d'émotions profondes
Note finale
4/5
(très bon)