vendredi 5 octobre 2018

Les amnésiques, Géraldine Schwarz

Attention, nouveau club de lecture à l'horizon, ô joie, et les deux premiers livres retenus sont Les Amnésiques de Géraldine Schwarz, dont je vous parle aujourd'hui, et Debout-payé, de Gauz ! 
Géraldine Schwarz est une journaliste franco-allemande, qui vit aujourd'hui à Berlin. D'après mes rapides recherches, il semblerait que Les Amnésiques soit son premier ouvrage. 



Libres pensées...

Dans les années 1930, le grand-père de l'auteur rachète un commerce à une famille juive, qui, lors de la guerre, sera déportée et mourra à Auschwitz. A la fin de la guerre, un héritier survivant, étant parvenu à rejoindre les Etats-Unis, demandera réparation.
C'est le point de départ de l'enquête menée par Géraldine Schwarz autour des conditions de consolidation du régime nazi avant et pendant la guerre, qu'elle attribue aux Mitlaufer, le peuple qui a "marché avec le courant".

La lecture des Amnésiques a été violente et salutaire. En clair, j'ai pris baffe sur baffe. A terre, mon petit ego qui croyait bien connaître les dessous de la Seconde Guerre Mondiale, depuis sa fomentation jusqu'à son issue en 1945, et à ses conséquences. Dès les vingt premières pages, Géraldine Schwarz nous annonce la couleur : son livre n'est pas un n-ième livre sur la guerre, il est un plaidoyer pour la vérité sans concession, et pour la poursuite d'un travail de mémoire qui n'a rien eu d'aisé, et ne s'est mis en place que timidement, des décennies après la fin de la guerre.

Si le cas anecdotique de son grand-père est passé au crible, là aussi sans concession, l'oeuvre est loin de se résumer à cela.

On y trouve des passages frappants sur la dénazification manquée mettant en cause les Alliés eux-mêmes.

Sur la partialité des condamnations qualifiées de crimes contre l'humanité, qui n'ont considéré que les crimes commis par les forces de l'Axe, et qui n'ont concerné qu'une poignée de ceux qui étaient par exemple impliqués dans le génocide juif.

Sur le déni dans lequel a vécu le peuple allemand dans les années d'après-guerre, entretenant une nostalgie de la chute du Führer, et sur le maintien dans des postes de pouvoir de très nombreux anciens nazis qui n'avaient pas été inquiétés.

Sur l'aveuglement de nombreux pays désireux de construire rapidement un mythe, comme le mythe résistencialiste en France, répandu dans les ouvrages scolaires, et qui n'a été érodé qu'à la parution de l'ouvrage de Paxton en 1972, La France de Vichy, révélant que seuls 2% des Français avaient été résistants.

Sur l'amnisie des capitaines d'industrie allemands avec lesquels les Alliés en particulier étaient désireux de commercer à l'aube de la guerre froide (ceux officiant dans l'armement en particulier), dont les noms, pour certains, ont également été mis à jour par l'enquête menée par Vuillard, l'Ordre du jour.

Sur le rejet par la communauté internationale des juifs cherchant à fuir l'Allemagne, peu avant le début de la guerre, rappelant le sort fait aujourd'hui aux migrants dont les vies sont ballotées d'un bout à l'autre de la Méditerranée, et auxquels des puissances mondiales refusent de venir en aide.

Ces analyses, fondées sur une documentation vaste, sont entrecoupées par la reconstitution de l'histoire familiale de Géraldine Schwarz, disséquant les différents comportements provoqués par la demande de réparation adressée au grand-père, lequel oppose un total déni à cette demande, ou encore par la reconstruction et le difficile travail de mémoire dans l'Allemagne d'après-guerre.

La matière produite est riche, elle alerte sur le glissement dans lequel les démocraties peuvent sombrer, à la faveur de l'immobilisme, de la passivité des foules, qui se contentent de marcher avec le courant, de se conformer à la loi du moment, de ne pas réagir aux atteintes aux libertés fondamentales.
La lecture est glaçante, parce qu'elle évoque une lâcheté collective, une impunité insoutenable, mais aussi parce qu'on devine les contours de mouvements, de faits qui couvent de nouveau aujourd'hui, auxquels nous assistons silencieusement : la montée de l'extrême-droite, en Italie, au Brésil à présent, dans de nombreux pays où ces mouvances se rapprochent de l'exercice du pouvoir, et l'indifférence face aux misères humaines, à l'égard des migrants en provenance de zones où les pays occidentaux sont régulièrement accusés de faire du commerce d'armes.

Les amnésiques est un livre courageux, documenté, rationnel, qui nous met, tous citoyens européens (voire même au-delà des frontières de l'Europe), face à nos responsabilités. C'est un livre qui devrait se trouver entre toutes les mains.


Pour vous si...
  • Vous vous dites que l'Histoire du XXe siècle, c'est de l'histoire ancienne, et qu'il n'y a pas d'écho à trouver avec l'actualité.
  • Vous êtes sensible à l'importance du travail de mémoire, et à la façon dont il a été mené dans les différents pays d'Europe. 

Morceaux choisis

"Mais au lendemain de la guerre, personne ou presque en Allemagne ne se posait la question de savoir ce qu'il serait advenu si la majorité n'avait pas marché avec le courant, mais contre une politique qui avait révélé assez tôt son intention de piétiner la dignité humaine comme on écrase un cafard. Avoir marché avec le courant comme Opa, mon grand-père, était tellement répandu que la banalité était devenue une circonstance atténuante de ce mal, y compris aux yeux des forces alliées qui s'étaient mis en tête de dénazifier l'Allemagne."

"J'imagine ces représentants de la "communauté internationale", aux mines contrariées et faussement navrées, prendre des rafraîchissements entre deux discours de convenance à l'ombre de l'élégante pergola de cet hôtel où Marcel Proust, fils d'une juive alsacienne, dreyfusard convaincu, avait écrit des passages de La Recherche, un chef-d'oeuvre littéraire qui faisait la fierté de la France. La future ministre israélienne Golda Meir, qui avait été invitée à Evian en tant "qu'observatrice juive de Palestine" écrira plus tard : "Etre assise dans cette salle magnifique et entendre comment ces responsables de 32 Etats expliquaient l'un après l'autre à quel point ils aimeraient accueillir des réfugiés mais qu'ils étaient terriblement désolés de dire que c'était impossible... fut une expérience traumatisante." " (L'auteur précise que l'on parlait alors d'environ 20 000 personnes à accueillir par pays)

"La préoccupation n'était pas de savoir quels crimes le Reich avait commis, mais pourquoi il avait perdu la guerre, c'est cela qui traumatisait les gens, dit-il. Ils se disputaient pour savoir laquelle des décisions prises par Hitler avait été la mauvaise, comme s'ils pouvaient, rétroactivement, changer le cours de l'Histoire."

"Mais ces moqueries demeuraient bien inoffensives comparées à la suspicion [dans les années quatre-vingt] assez répandue en France que derrière chaque Allemand se cachait un nazi potentiel, ou du moins une espèce de robot obéissant mécaniquement aux ordres, exempt de sentiments et incapable de rébellion envers la hiérarchie, une conception qui avait l'avantage d'expliquer un succès économique qu'on jalousait secrètement."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

jeudi 4 octobre 2018

Une femme simple et honnête, Robert Goolrick

Ah, Robert.... Depuis que je l'ai découvert avec Nombre Premier en 2015, on n'a de cesse d'explorer sa bibliographie, et s'il y a une chose à dire, c'est qu'on n'est pas déçues. Une femme simple et honnête a naturellement rejoint la liste des "pépites de Bob". 


Libres pensées...

Au tout début du XXe siècle, une annonce est publiée dans un journal de Chicago : un homme recherche une femme pour la prendre pour épouse. Cet homme est Ralph Truitt, un notable local qui vit dans le Wisconsin voisin. La femme qu'il a choisie est Catherine Land, qui s'est présentée comme une femme simple et honnête, et débarque un beau jour sur le quai de la gare, pour entrer d'un pied incertain dans sa nouvelle vie.
Mais Catherine Land n'est peut-être pas celle qu'elle prétend être.

Je préfère ne pas vous en dire plus ! Car, comme souvent avec les romans de Goolrick, la trame romanesque est savamment agencée, ménage des rebondissements savoureux, et mêle toutes sortes de sentiments.

Pourquoi lire Une femme simple et honnête ?

Tout d'abord, pour ses personnages. Les protagonistes portent tous leur part d'humanité et leur part d'ombre, et alors que l'intrigue pourrait y inviter, ils ne reflètent pas de manichéisme. Ralph Truitt est un homme mûr, qui, après s'être montré froid et cruel, est devenu paisible, indulgent, aimant.
Catherine Land est difficile à cerner : ce sont ses aventures que l'on suit en premier lieu, elle dont on devrait se sentir le plus proche, et pourtant, ses motivations ne se dévoilent qu'en chemin. Elle est un point d'ancrage incertain qui pourtant incite à ce qu'on s'y accroche.
Antonio, le fils de Truitt, est un homme capricieux, avide de vengeance, futile, derrière lequel on devine un enfant blessé à la recherche d'un amour et d'un paradis perdus.
Les personnages secondaires apportent eux aussi une touche personnelle à l'histoire, et la rendent complète.

Une fois les personnages en place, il y a le suspense, les faux semblants sur lesquels se fonde l'intrigue. On devine que l'on ne nous dit pas tout, le mystère plane que l'on voudrait résoudre, et peu à peu, la lumière se fait, renforçant encore notre attrait pour cette histoire et notre curiosité à l'égard du devenir des protagonistes.

Tout cela est servi par une écriture qui est la marque de fabrique de Robert Goolrick, une écriture qui sait créer avec brio l'illusion romanesque, loin des autofictions, des romans réalistes et sociologiques ou des épisodes historiques qui envahissent les étals des librairies. Goolrick assume d'écrire de la fiction, et il le fait à merveille. Cette simplicité d'approche et de ton me rappelle d'autres grands auteurs, dont le style diffère mais dont l'intention est à mes yeux similaires, comme Sepulveda. La littérature, avant tout, est faite pour divertir, mais peut à l'occasion conduire le lecteur à réfléchir sur certains thèmes de la vie quotidienne : le mariage, ici, ou encore le pardon.

Une femme simple et honnête m'a complètement transportée, occultant tout ce qui pouvait en troubler la lecture, proposant une expérience absolue d'immersion dans une histoire fictionnelle. Un véritable péché mignon, auquel il n'y a pas de bonne raison de résister.


Pour vous si...
  • Vous déplorez un peu que le titre ne soit pas plus sulfureux, par exemple : Un homme compliqué et menteur.
  • Vous vous demandez bien ce que quelqu'un pourrait bien aller faire dans le Wisconsin. 

Morceau choisi

"Elle avait accepté de l'épouser sans imaginer une seconde que le mariage apportait un plaisir simple, le plaisir de la compagnie constante d'un autre être humain, le plaisir de prendre soin de l'autre, de porter en soi la présence de quelqu'un d'autre. Elle supposait qu'elle ne le verrait plus vieillir, et lesura l'immense tristesse dans laquelle la plongeait cette perspective."


Note finale
5/5
(coup de coeur)

mercredi 3 octobre 2018

Einstein, le sexe et moi, Olivier Liron

Je poursuis avec la sélection d'automne des 68 premières fois, avec un premier roman au titre on ne peut plus accrocheur...


Libres pensées...

En 2012, le narrateur est sur le plateau de Questions pour un Champion, face à Julien Lepers, pour lequel il nourrit la plus grande sympathie, à trois adversaires, Renée-Thérèse, Jean-Michel et Caroline, et à un super champion, Michel. A ses côtés, nous revivons cette course semée d'embuches.

Einstein, le sexe et moi présente l'intérêt rare de pouvoir, à mon sens, ravir un très large public.
Quels sont donc les ingrédients pour cela ?
En premier lieu, le cadre est connu, de près ou de loin, du lectorat français : on entend immédiatement le grain de voix de Lepers, le buzzer, la petite musique du générique.

Ensuite, le roman est écrit à la manière d'un thriller, ou presque : l'issue n'est pas connue d'avance, on progresse laborieusement aux côtés du narrateur, conscient des obstacles qui vont se dresser entre la victoire et lui, et de l'affrontement inéluctable avec des stratèges à sang froid, à savoir, les autres participants, tous visiblement plus chevronnés, et, partant, redoutables.

Comment, alors, s'assurer que l'on ne sombre pas dans un récit mécaniste, à la manière d'un Thilliez ou d'un autre maître du polar ? Grâce aux nombreuses digressions, ces moments où le narrateur se replie en lui-même, nous invite dans son intériorité, où il poursuit le dialogue qu'il entretient avec lui-même autour des événements et des pensées qui lui viennent. Le lecteur a alors la possibilité de l'approcher, de découvrir des bouts de son histoire, d'entrevoir le champ de ses connaissances. Le récit prend alors un tour beaucoup plus personnel au travers de cette introspection, de ce monologue intérieur.

Enfin, dernier ingrédient, et non des moindres, l'humour qui ponctue la prose vive et charmante de l'auteur. Sous l'oeil acéré du narrateur, les autres candidats deviennent des combattants épiques, capables de rouerie et de coups bas sans vergogne, tantôt à la peine et tantôt à la gloire, ils sont sans pitié, d'étranges alliances se nouent, on découvre les coulisses d'une compétition où l'on fait bonne figure, mais où l'on est prêt à tout pour gagner.

J'en ai assez dit ; filez-vous vous délecter de ce roman court mais intense, où l'on se gausse et l'on se félicite de vivre à une époque où une émission télévisée peut donner lieu à un roman savoureux. 

Pour vous si...
  • Depuis que vous avez lu le titre de ce roman, votre cerveau crée toutes sortes de projections impliquant les trois principaux ingrédients cités, et ce n'est pas beau à voir.
  • Vous ne connaissiez pas la première vie de Julien Lepers. 

Morceaux choisis

"Jean-Michel l'ingénieur aéronautique était triste comme la mort. Il a reniflé comme s'il avait perdu son nez et qu'il le cherchait partout avec sa bouche." (et oui, dans tout l'excellent livre d'Olivier Liron, c'est cet extrait-là que j'ai choisi. Ahah)


Note finale
4/5
(très cool)

lundi 1 octobre 2018

Femme prenant plaisir à ses fureurs, Marie Billetdoux

Marie - ou Raphaële, de son véritable prénom - Billetdoux est un écrivain français, connue notamment pour le roman Mes nuits sont plus belles que vos jours. Elle a publié une quinzaine de romans, et a également écrit pour le théâtre. Femme prenant plaisir à ses fureurs est un récit autobiographique. 


Libres pensées...

L’auteur livre un roman autobiographique distancié, en se distinguant de son propre personnage (qui devient « elle », à la troisième personne du singulier), et en se centrant tant sur sa mère, Evelyne Colin, que sur sa propre personne, Raphaële Billetdoux.

Le récit, comptant près de 400 pages, a pour atout majeur une prose et une voix inédites, dont on se délecte à la lecture. Et c'est indispensable, car la structure du roman ne suit pas une approche linéaire ou chronologique, et ressemble à la reconstitution d'une série d'anecdotes et d'états d'âme pris dans le conflit sans fin opposant une mère à sa fille, relation ambivalente et inextricable.
En effet, le roman explore en particulier les personnages d’Evelyne Colin, et celui de sa fille, Raphaële Billetdoux,et si de nombreux personnages interviennent en second plan - Mitoux, la grand-mère, François Billetdoux, O. la sœur de Raphaële, Paul son conjoint, mais aussi Jean Prat, et d’autres qui ont croisé le chemin de la mère -, on en revient sans cesse à ce noyau d'origine, à ce lien que la narratrice analyse, revisite, éclaire, dissèque avec fureur.

Pour ma part, c'est le style qui m'a tenue en haleine, bien plus que la structure ou les faits relatés, s'apparentant bientôt à des digressions, à des frustrations ressassées qui n'ont pas été dites ou comprises, et, en tout état de cause, jamais résolues. Les dialogues rapportés sont nombreux et apportent un souffle au texte, le rendant dynamique et varié.

Le contexte m'a aussi paru intéressant – en particulier l’enfance et l’adolescence d’Evelyne, qui devient une jeune femme ambitieuse et libre, avant de choisir de se mettre en ménage avec François Billetdoux, et par là même de se consacrer à une vie d’épouse et de mère. Cette partie est cependant mineure dans l’intégralité du roman, qui par suite aborde plus précisément la vie d’adulte d’Evelyne puis de Raphaële, leurs désaccords et les frustrations de Raphaële.

Pour vous si...
  • Vous n'êtes pas particulièrement attaché à l'idée d'une intrigue ou d'une trame
  • Explorer une relation mère-fille sous toutes ses coutures vous interpelle en revanche vivement
Morceaux choisis

"Ma mère, elle a toutes les qualités que je n'ai pas [...]. Je sens combien je ressemble davantage à Mr Colin dans cette manière que j'ai de prendre plaisir à mes fureurs et à me monter la tête sur tout ce que je n'ai pas eu dans mon enfance. De plus j'aime ma colère. Dons il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce que j'expulse de moi..."

"Peu après Mitou développait le "cancer de ceux à qui on a fait une crasse", bien connu en décodage biologique : le cancer du pancréas."

Note finale
2/5
(pas mal)

vendredi 28 septembre 2018

Les bébés de la consigne automatique, Haruki Murakami

Voilà un roman que je voulais lire depuis un bon moment.... Avec un tel titre et une telle couverture, je me voyais déjà dans un autre monde. 


Libres pensées...

Hashi et Kiku sont deux nouveaux-nés rescapés des consignes automatiques, où leurs mères respectives les ont abandonnés et où ils sont découverts par une chaude et étouffante journée d'été.
Ils grandissent côte à côte, en frères, adoptés par un couple vivant sur une île préservée, dans une petite communauté où ils ont une enfance heureuse et cependant marquée par la difficile construction de leur identité.
A l'adolescence, Hashi quitte l'île pour Tokyo, où il espère retrouver sa mère. Il se prostitue dans les quartiers mal famés, et fait la rencontre de Mister D, qui devient son mentor et fait de lui une rock star adulée. Kiku, de son côté devient un athlète prometteur, champion de saut à la perche, et vit près d'Anémone, une jeune femme douce qui élève un crocodile dans sa baignoire. Une succession tragique d'événements conduira Kiku en prison, alors que Hashi sombre dans la drogue, la paranoïa et s'isole de plus en plus.

Les bébés de la consigne automatique, publié en 1980, est une véritable épopée moderne, dont les protagonistes campent des anti-héros attachants, terriblement imparfaits et humains.

Le roman est foisonnant, suivant Hashi et Kiku depuis leur naissance et leur abandon, jusqu'à l'âge adulte. De nombreux thèmes sont abordés au fil des différentes étapes de leur vie, faites de hauts et de bas, d'une solitude qui ne se reflète complètement que dans celle de l'autre, de ce faux frère qu'aucun n'a choisi.
Il est question d'identité, bien sûr, mais aussi de violence, de pouvoir, de justice et d'injustice, de misère sociale, humaine et sexuelle, d'excès, d'un monde qui va à toute allure sans savoir où exactement. Hashi est propulsé au sommet de la gloire et perd tout. Kiku est emprisonné, mais retrouve Anémone et reconstruit peu à peu un semblant d'existence.
Les sentiments et les émotions qui les animent sont multiples, complexes, contradictoires.
Cet acte fondateur d'abandon par leur mère pèse sur eux comme une épée de Damoclès, alors qu'ils ont déjà traversé le pire, l'enfer, et en sont tous deux revenus. Alors qu'ils sont dotés d'une personnalité franchement différente, ils sont liés par un intime qui les dépasse, dont ils ne parviennent pas à se libérer, et auquel ils sont sans cesse renvoyés.

J'avais déjà lu Love & Pop de ce Murakami-là, mais découvre avec Les bébés de la consigne automatique une plume plus puissante encore que ce que j'en connaissais. A découvrir !


Pour vous si...
  • Vous ne demandez qu'à être conquis par l'emprise de la datura
  • L'idée qu'une jeune fille vive avec un crocodile dans la baignoire vous chiffonne 

Note finale
4/5
(excellent)

mercredi 26 septembre 2018

Juste un peu de temps, Caroline Boudet

Deuxième roman de la sélection automnale des 68 premières fois, Juste un peu de temps est le premier roman de Caroline Boudet, journaliste. 


Libres pensées...

Sophie est une mère efficace et organisée. Mais aussi débordée, et épuisée. Un jour, son mari, Loïc, rentre à leur domicile, et trouve un mot qu'elle lui a laissé, disant qu'elle part quelques jours, qu'il lui faut juste un peu de temps. Inquiet, il fait le tour de ses amies et connaissances, et tâche de relever les défis du quotidien que Sophie gérait d'une main experte.
Pendant ce temps, Sophie a loué une chambre dans un hôtel en bord de mer, et retrouve une ville qu'elle a connue jadis, le silence, la tranquillité, la solitude, et fait le point sur sa vie, le temps d'une escapade.

Juste un peu de temps est un récit très actuel, sans l'être pourtant.
Je m'explique.
Le quotidien de Sophie qui y est décrit avant qu'elle ne disparaisse subitement, est le lot de la majorité des femmes qui sont mères de famille. A cet égard, rien de nouveau sous le soleil.
Ce qui est nouveau, en revanche, c'est d'en parler, de le nommer - le roman s'engouffre dans la porte ouverte par le débat autour de la "charge mentale" qui a émergé il y a quelques mois - , de considérer que ce n'est pas le seul quotidien possible pour les femmes, de considérer qu'une femme qui prend cette liberté impensable de laisser ses enfants à la charge de son mari pendant trois jours, sans prévenir, n'est pas forcément une mère indigne ou une femme abjecte.

Forcément, en tant que - jeune - femme sans enfant, mes sentiments sont partagés. Parce que le quotidien de Sophie était prévisible. C'est celui de toutes les femmes qui nous entourent, peu ou prou. Partant, comment être surpris, comment être déçu, comment vouloir réclamer justice ? Il n'y a pas eu mensonge sur la marchandise. C'est triste et affligeant, mais ce qui lui arrive est exactement ce qu'elle pouvait observer en regardant sa mère, sa cousine, sa voisine - toute femme de sa connaissance. Pourtant, il est relativement nouveau de considérer que ce n'est pas un statu quo dont la femme doit se satisfaire, ou en tout cas, de prendre la parole et d'agir pour que cette situation évolue.
En 1879, une femme comme Sophie faisait scandale - il s'agissait de Nora, la protagoniste d'Une maison de poupée, pièce de théâtre du norvégien Henrik Ibsen.
En 2018, Sophie ne fait pas scandale. Elle accomplit ce dont rêvent toutes les femmes, si bien que l'histoire racontée par Caroline Boudet n'a pas le cachet subversif d'Ibsen il y a un siècle et demi.

Il est intéressant cependant de voir que cette parole rencontre un écho, et même si Juste un peu de temps ne fait pas particulièrement avancer le débat, car les sujets abordés sont débattus sur la place publique depuis quelques années, il reste important que ce dernier ne s'éteigne pas, et reste actuel. 

Pour vous si...
  • Vous cherchez quoi offrir à un sceptique de la charge mentale

Morceaux choisis

"Elle a de plus en plus l'impression que, de couple d'amoureux, Loïc et elle sont devenus les deux gérants de la PME qu'est leur famille. Horaires, plannings, gestion de budgets : tout roule et, oui, on peut considérer que cela fonctionne parfaitement. Mais elle en crève de ne pas retrouver au quotidien leur duo, juste Sophie et Loïc. Pas les époux, pas les parents, mais les deux personnes qui savaient chacun faire naître, dans les yeux de l'autre des étincelles de surprise et de séduction plutôt que des haussements de sourcils, des yeux au ciel et des soupirs."

"Quand on y pense, le cul, c'est comme la piscine, moins tu pratiques, moins t'as envie d'y aller. Et puis, dès que tu te laisses un peu tenter, ça te rappelle à quel point ça fait du bien, et tu te demandes pourquoi tu avais laissé tomber."


Note finale
3/5
(cool)

mardi 25 septembre 2018

Me voici, Jonathan Safran Foer

Jonathan Safran Foer n'est plus à présenter : auteur d'Extrêmement fort et incroyablement près, ou encore de Faut-il manger les animaux, il revient avec Me voici


Libres pensées...

Julia et Jacob vivent avec leurs trois enfants à Washington. Leur couple et leur famille semblent solides à tous points de vue. Cependant, cet équilibre part peu à peu à vau l'eau, à la faveur de plusieurs événements qui viennent ébranler leurs certitudes et leur confiance mutuelle.

La lecture de Me voici m'a mise face à un fait qui se dessinait ces derniers temps : je commence à me sentir lasse des romans américains. Pas tous, bien entendu, mais ceux qui s'inscrivent dans une certaine veine, relatant le quotidien d'une famille habituellement issue de la classe moyenne à aisée, dont les tribulations quotidiennes me laissent de plus en plus froides. Ce sentiment a émergé à la suite des romans de Franzen, Wolitzer, et d'autres encore.
Les deux autres romans lus de Foer étaient très différents, aussi je ne m'attendais pas à trouver cela dans Me voici.

Je dois cependant tempérer mes propos : il y a aussi des choses intéressantes dans ce roman, des choses que je retiendrai. Si les questionnements et le déchirement progressif du couple formé par Julia et Jacob n'a rien de très inédit, si les relations complexes entretenues avec leurs enfants ont parfois elle aussi un air de déjà vu, le récit aborde aussi cette vie de famille sous un angle sociologique, et dans la mesure où il s'agit d'une famille juive américaine, les débats entre Jacob et un de ses amis vivant en Israël ont par exemple contribué à distinguer cette histoire de celles que j'avais déjà lues.

Les protagonistes, plongés dans une existence bourgeoise, font aussi face à une identité morcellée, des envies contraires, l'affirmation de leur judéité alors que le conflit dans lequel est engagé Israël les met mal à l'aise, et qu'ils affrontent les reproches de certaines de leurs connaissances qui ont engagé dans ce conflit leurs enfants, leur argent, leur temps, pratiquement tout ce qu'ils ont.
Mais Jacob, en particulier, tient à distance ces questions qui n'occupent qu'une place réduite dans son quotidien, où il jongle entre son rôle de père et d'époux, et certaines pulsions qu'il peine à réfréner.

Il y a toujours, c'est heureux, une originalité, une fantaisie dans la plume de Foer, qui apporte un élan, une fougue particulière - cette fois-ci, ce sera le langage cru, ou l'humour sur des sujets graves.

En conclusion, Me voici est un autre roman sur la classe moyenne américaine, enlisée dans une bienséance bourgeoise qui rompt de plus en plus avec l'égoïsme et la quête de sens qui la taraudent. 

Pour vous si...
  • Vous n'avez encore jamais lu aucun roman de la tradition réaliste contemporaine américaine

Morceaux choisis

"Malgré les regrets quasi constants qu'il avait de n'être que lui-même, il n'avait jamais commis l'erreur de se croire la source du problème. Le problème, c'était le monde. C'était le monde qui ne lui convenait pas. Mais a-t-on déjà trouvé le bonheur en rétablissement la vérité sur la culpabilité du monde ?"

""_Et Yael ?
_Elle va bien. Elle est à Auschwitz." Boum chakalada ! 
"Quoi ?
_En voyage scolaire." "

"Elle n'était pas heureuse, mais pas non plus certaine que son malheur ne ferait pas le bonheur de quelqu'un d'autre. Il y avait en elle des désirs non assouvis - en grande quantité -, mais c'était sans doute le cas de tout le monde, marié ou pas. Elle voulait plus, mais ignorait s'il y avait plus. Il fut un temps où ne pas savoir était stimulant. Ca s'apparentait à de la foi. Désormais, elle se sentait agnostique. Ne restait plus que le sentiment de ne pas savoir."

Note finale
2/5